Monter dans l’arche
Éditorial
Face à ce qui ressemble à une inexorable montée des périls, la question qui se pose aux forces démocratiques est désormais de savoir comment s’équiper pour une traversée à la durée et l’issue incertaines.
De l’année 2025, on retiendra peut-être qu’elle fut celle où certaines locutions exprimant l’approche d’un danger se sont mises à sonner creux. Ainsi, la formule « les heures sombres », généralement associée à la Seconde Guerre mondiale en Europe, à ses drames et ses compromissions, a peu à peu fait son retour dans le débat public sous la forme d’un avertissement, pour désigner ce qui se profile désormais devant nous : la guerre, le risque d’effondrement des régimes démocratiques, les périls climatiques et technologiques. De même pour le terme de « basculement », dans le registre des relations internationales : le démantèlement, pierre après pierre, de l’ordre mondial hérité de 1945 a pris la forme d’un mouvement dans lequel on se sait emporté, sans que son terme soit encore prévisible. 2025 aura été une année de clarification : le basculement a eu lieu, et les heures sombres sont notre présent.
Le sentiment de déchirure de l’étoffe du temps que suscitent les événements en est un indice. Ceux-ci ne s’enchaînent plus selon les grands registres de causalités dont nous disposions encore. Au contraire, ils manifestent, les uns après les autres, l’impossible reconduction des équilibres connus, de ce que nous croyions savoir. Cette irruption d’une autre temporalité au cœur du temps est sans doute ce qui définit le mieux un moment révolutionnaire1 : une mise en suspens de toutes les certitudes, où le respect des règles devient moins légitime que leur transgression. Dès lors que l’on se sent en marche vers un monde nouveau, qu’il soit enviable ou non, toute perspective de conservation de l’ancien se trouve décrédibilisée.
Cette prime à la radicalité est sensible dans la montée apparemment irrésistible des forces d’extrême droite. Que leur révolution soit conservatrice ou réactionnaire, comme c’est le cas dans la plupart des démocraties européennes, ou fascisante comme aux États-Unis, il s’agit de faire table rase des fondamentaux de la modernité politique : la séparation des pouvoirs, la société civile organisée, le respect des droits individuels. Mais les forces de gauche sont, elles aussi, prises dans ce mouvement où le cadre libéral de la démocratie fait parfois figure de contrainte, empêchant l’expression des luttes. Si bien que les temps sont durs pour celles et ceux qui, tout en reconnaissant ses insuffisances et ses fragilités, restent attachés à l’État de droit démocratique. Habités par la conscience malheureuse de ce qu’ils sont en train de perdre, ils se retrouvent malgré eux à regarder par-dessus leur épaule, avec la nostalgie d’un passé proche où un certain nombre de principes allaient encore de soi. Ils savent, pour autant, que la défense du statu quo n’est plus possible.
On sait les dégâts qu’a causés, dans un certain nombre de démocraties, le discours vantant les mérites d’une raison politique éclairée, contre le ressentiment dont se repaîtraient les « extrêmes ». La mise en scène de l’opposition entre les « valeurs » de la démocratie et la perspective du « chaos » a servi un argument de poids aux tenants de la révolution antilibérale : face à la reconduction du même, ces derniers ont pu se réclamer d’une autre version de la légitimité démocratique, quoique pervertie, qui consiste à promettre le changement au nom du peuple et pour lui. On sait aussi que l’argument selon lequel l’exercice du pouvoir rendrait manifeste l’incompétence des forces autoritaires a fait long feu : de la Pologne aux États-Unis, leur retour aux affaires a eu lieu par la voie des urnes, sur fond de déception accrue envers les centristes libéraux.
Face à ce qui ressemble à une inexorable montée des eaux, la question qui se pose aux forces démocratiques, qu’elles soient de droite ou de gauche, n’est plus de se demander comment construire un barrage, voué tôt ou tard à la submersion. Il s’agit plutôt de savoir comment s’équiper pour une traversée dont on ne sait combien de temps elle durera, ni où elle nous conduira. Et, puisque c’est à l’inconnu qu’il faut se confronter, de le faire en envisageant très largement les ressources disponibles, au-delà du seul répertoire politique. Pris dans le déluge des larmes du deuil, le poète Michel Deguy écrivait ainsi : « Comprenez-vous qu’il faut de toute urgence avant qu’il soit trop tard changer les livres en notre âme, faire monter dans l’arche toutes les figures, traduire sans relâche les paraboles en poèmes, en citations pour nos circonstances, en entretiens, en ordinaire du jour, traduire dans nos langues2 ? » Par ce geste, il indiquait un chemin qui vaut pour toutes celles et ceux qu’habite le sentiment de la perte et qui se demandent comment rester en lien avec un passé qui n’est plus, et dont pourtant ils devront continuer de tirer leur force.
La publication, en décembre 2025, de la « stratégie nationale de sécurité américaine » a nourri toutes sortes de débats sur le devenir de l’Occident et d’une civilisation européenne supposément menacée par le déclin économique, l’immigration ou les entraves à la liberté d’expression. C’est un trait commun à tous les pouvoirs autoritaires de faire du passé une matière inerte, appropriable et par là même disponible au révisionnisme. L’Occident chrétien est de nouveau l’objet d’une telle offensive. Mais pour qui refuse ces relectures, le rapport au passé importe tout autant. Plutôt que de le figer en étendard, il s’agit d’en faire vivre les « figures » au sens où l’entendait Deguy, c’est-à-dire les formes, les représentations, et les traduire dans le présent où elles nourriront « l’ordinaire du jour ». Identifier les figures à faire monter dans l’arche, voilà qui pourrait définir le travail de la revue Esprit pour l’année qui vient. La placer sous le signe de Frantz Fanon est significatif à cet égard : penseur précurseur et radical de l’anticolonialisme, embarqué dans l’histoire singulière de l’émergence du monde postcolonial, il avait emporté avec lui la conviction que la désaliénation et l’émancipation sont un programme à vocation universelle. C’est cette conviction qui lui permet de résonner encore au présent.
Si le mythe du Déluge, commun à de nombreuses cultures, est si puissant, c’est aussi qu’il invite, encore et toujours, à se déprendre d’une certaine philosophie de l’histoire où les époques se succèdent et s’expliquent selon la grille de lecture du progrès et de la régression. Le Déluge ouvre un autre espace, au cœur de l’histoire et de l’expérience humaines, où se donne à voir ce qui n’a pas encore été vécu ni accompli, ne le sera peut-être jamais, sera immanquablement trahi par l’histoire, mais dont la contemplation maintient l’humanité ouverte à autre chose que la fatalité. La pénombre des cales, comme le ventre de la baleine, est propice à l’apparition de ces lueurs. Les partager est sans doute le travail le plus important aujourd’hui.
Esprit