Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Dans le même numéro

Après le 13 novembre, après le 13 décembre

par

Esprit

janvier 2016

#Divers

Le lecteur d’Esprit sait que nous aimons citer Hannah Arendt et reprendre à notre compte la tâche de « penser l’événement pour ne pas succomber à l’actualité ». Cette formule convient parfaitement au rythme d’une revue mensuelle qui n’est pas là pour concurrencer l’information en continu. Il reste que l’actualité a fait ­irruption comme rarement en France. Les événements qui ont fait et continuent à faire l’actualité, ce furent d’abord les attentats terroristes du 13 novembre 2015, qui ont visé tout un chacun et pas seulement des cibles (artistes, journalistes, policiers…) comme en janvier. Les événements, ce furent ensuite les deux tours des élections qui, une fois de plus, ont mis en scène la montée en puissance du Front national.

Après le 13 novembre : toujours l’islam et la sécurité plus que jamais

Les attentats terroristes du 13 novembre ont rapidement posé la question des responsabilités. Très vite et sans surprise, l’islam est revenu sur le devant de la scène. Et on dénonce tous ceux qui n’ont pas voulu voir la violence commise en son nom, tous ceux qui n’ont pas clairement dénoncé l’islamisme en France. Parmi « ceux » qui auraient démissionné devant les prétentions islamistes, on trouve pêle-mêle : un État qui a laissé faire, des dirigeants politiques qui ont fait leurs calculs électoraux, des responsables chrétiens qui ont fait preuve d’une tolérance mal placée, des intellectuels de gauche prêts à tout excuser et des chercheurs qui pèchent par aveuglement !

Mais ceux qui pointent ce doigt accusateur sont souvent des intransigeants de la laïcité. De la loi de 1905, qui se voulait avant tout politique et pratique, définissant le territoire de l’État et celui des Églises, les libertés et les limites, les droits et les devoirs de chacun, ils ne cessent de faire une sorte d’idéologie républicaine universelle – ce qui a surtout pour effet d’accentuer sa particularité française. Ils réclament une application sociétale de la laïcité contre les nouvelles expressions religieuses qui s’affichent dans l’espace public, notamment celles des musulmans. Cette réaction fait fausse route. Elle accuse mais ne propose rien d’autre qu’un sursaut, très rhétorique finalement, de la République laïque. Elle ignore les analyses nuancées d’observateurs qualifiés de l’islam français – ou plutôt « des islams », car c’est aujourd’hui une religion éclatée et multiple. Il est temps de mettre au rancart ce qui est devenu une idéologie pour proposer des solutions pragmatiques et efficaces. On ne peut dénoncer, par exemple, l’ignorance des imams et des prédicateurs autoproclamés tout en refusant à l’islam les moyens concrets de formation de ses cadres.

Plus généralement, s’il importe que les musulmans organisent eux-mêmes, dans le cadre de la laïcité, leur vie communautaire, quel prix politique est-on prêt à payer pour diminuer l’emprise des pays d’origine (Maroc, Algérie, Turquie) et d’autres (Arabie saoudite), qui apportent des financements ? Que compte-t-on faire pour augmenter – moyennant contrepartie – la représentativité du Conseil français du culte musulman (Cfcm) et sa capacité d’intervention ? À la limite, si on allait jusqu’au bout de la réflexion, c’est une forme de « concordat » qu’il faudrait envisager entre des représentants (enfin) qualifiés de l’islam et l’État. Le concordat, souvent dénoncé à cause des avantages (économiques notamment) accordés aux religions, permet en retour à l’État de renforcer sa capacité de contrôle. Peut-être le concordat est-il une première forme de séparation, pédagogique pour ainsi dire, avant la laïcité effective (en France, le judaïsme et le protestantisme unifiés, avec des instances représentatives, ont emprunté cette voie). Mais on entend d’ici les hauts cris de la laïcité outragée.

Si l’islam a fait la une des couvertures des magazines et des polémiques, l’état d’urgence a été la réplique immédiate, policière et militaire des politiques et de l’État aux attentats terroristes. Il fallait apaiser les peurs et les angoisses d’une société traumatisée. Ce qui surprend cependant, c’est le soutien massif à l’état d’urgence au Parlement comme dans la population, dans un pays pourtant facilement qualifié de « rebelle ». On le sent bien : le tout-sécuritaire devient l’ultime recette de la politique (Manuel Valls : « La sécurité, première de nos libertés »), et la gauche au pouvoir, une fois de plus dans son histoire, n’hésite pas à y recourir. Oublié, le Patriot Act instauré aux États-Unis après le 11 septembre 2001 et si souvent rejeté avec horreur par la gauche et même la droite françaises. Certes, on n’en est pas là avec l’état d’urgence, mais il importe de s’interroger sur la facilité de son instauration, sur son efficacité et son utilité, et aussi sur ses risques. De même qu’il est permis de ­s’interroger, par exemple, sur le plan Vigipirate, qui met des milliers de soldats dans la rue : protège-t-il vraiment les lieux publics – gares et autres – où se presse la foule ? Le terrorisme est peut-être l’arme des faibles, mais il possède l’arme absolue : l’attentat-suicide. Et sa force terrifiante est de toucher impitoyablement la démocratie au cœur, ses libertés et ses espaces publics (un restaurant, une salle de musique, un lieu de prière et une terrasse de café).

Le piège du terrorisme est de nous contraindre à restreindre nos libertés. Comme le dit Mireille Delmas-Marty, « l’inquiétant est que chaque attentat terroriste est suivi d’un renforcement de l’arsenal législatif, sans résultat satisfaisant. Il y a là une sorte de course qui, à terme, pourrait être mortelle pour la démocratie », du fait, ajoute-t-elle, que « le droit d’exception peut devenir facilement la règle ». En effet, l’état ­d’urgence est là pour faciliter le maintien de l’ordre (ce qui se comprend, mais tous les ordres maintenus ne sont pas équivalents !) et il a vite fait de donner des sentiments de toute-puissance à la police et aux institutions d’exception. Sans compter que les choix radicaux (et attendus par la grande majorité de la population) du président rejoignent les vœux d’un Sarkozy et s’accordent avec des éléments du programme du Front national – et peut-être aussi avec son avenir politique…

Après le 13 décembre : tirer ou ne pas tirer les leçons de la montée en puissance du Front national ?

Après les élections régionales, c’est le Front national qui, une fois de plus, occupe le devant de la scène politique. Il n’a pas gagné une seule région et a donc apparemment perdu la bataille du second tour, mais il n’y a certainement pas de quoi pavoiser. Après le spectacle peu reluisant de la campagne, les désistements ou non-désistements, étranges et remplis d’arrière-pensées, on ne voit pas comment Les Républicains et le Parti socialiste pourraient empêcher le délitement politique français. Le problème se reposera aux élections présidentielles dans un an et demi, surtout si les candidats sont l’ancien président et le président sortant, alors que leurs cotes de popularité sont au plus bas. Le score du Front national au premier tour n’est en effet pas effacé par sa défaite au second tour des régionales. La droite et la gauche de gouvernement, partis sans âme, sont incapables de résoudre le problème avec leur bord extrême, incapables de savoir comment résister à ses injonctions sans perdre des électeurs tentés par la « radicalité ».

Avec le Front national, faux perdant de ces élections, on est partagé entre l’incrédulité face à sa progression surprenante et le fatalisme, après des années de délitement politique et de crise économique et sociale. Son succès surprend les démocrates de conviction et de responsabilité, pour reprendre les mots de Max Weber. Deux interprétations – l’une d’abord sociale (ou socio-économique), l’autre plutôt culturelle – du vote Fn semblent ­s’imposer. Elles ne s’opposent pas mais se renforcent mutuellement. Pour la première, le vote de 46, 5 % des ouvriers, 41, 5 % des employés, 41, 4 % des chômeurs et 34, 8 % des 18-24 ans en faveur du parti de Marine Le Pen, c’est le vote du peuple des défavorisés, celui des banlieues jadis « rouges », que mobilisaient en d’autres temps la gauche et surtout le Parti communiste. Pour la seconde, le vote ­s’explique par l’« insécurité culturelle », née de peurs multiples : la mondialisation et l’Europe « libérales », le recul des protections sociales, le sentiment d’être abandonné par l’État et par les partis de gouvernement. Pour les deux interprétations, les questions des immigrés, des étrangers, maintenant des réfugiés et de l’islam jouent un rôle décisif. C’est le fonds de commerce du Front national depuis des années. D’après des propos glanés d’électeurs frontistes, il semble que des passions de « jalousie sociale », fondées sur la croyance fausse que les immigrés et les réfugiés bénéficient de plus d’allocations que les autres (les « Français »), jouent un rôle important.

Si l’accusation de fascisme, répétée en particulier par Manuel Valls, est parfaitement absurde, on ne saurait accréditer l’idée, trop répandue, que les électeurs du Fn sont avant tout des victimes de la crise, qu’ils ont de bonnes raisons de mettre en cause les étrangers et qu’ils sont inconscients des conséquences de leur vote xénophobe. Le Fn trouve aujourd’hui des électeurs dans toutes les classes sociales, y compris parmi des Français économiquement et culturellement favorisés. Le Front national est le symbole du malaise français. Mais plutôt que de crier « République, République » en boucle, ne faudrait-il pas se demander comment revivifier la démocratie ?

Le danger actuel est en effet de vivre à l’heure d’une opposition ami/ennemi que la rhétorique d’un Manuel Valls exacerbe verbalement (que l’ennemi soit le terrorisme ou le Front national). Il faut donc rappeler que la vie démocratique ne peut se satisfaire d’un climat de guerre verbale. On voit bien que l’événement terroriste de novembre et l’événement politique de décembre s’enchevêtrent de manière redoutable et mélangent islam, sécurité, terreur et populisme. Comment retrouver le sens d’une vie politique pacifiée et capable de parler du monde présent, dans toute sa dureté et complexité ?

Vu d’Esprit, il est certes facile d’en appeler à l’intelligence des politiques, de l’opinion et des journalistes ; il est facile de critiquer le zéro pointé d’un socialisme gestionnaire qui s’accorde à la mondialisation sans être même capable d’en parler ; il est facile de régler des comptes et de se moquer. Il n’en reste pas moins qu’il y a une crise de la pensée, incapable de comprendre un monde diabolisé parce que globalisé, et qui est pourtant notre lot commun. Le texte qui accompagne les Indégivrables du dessinateur Xavier Gorce (Le Monde du 15 novembre), vaut pour nous tous. L’un des pingouins dit : « En tout cas, après ces élections la classe politique doit tirer toutes les leçons : nous ne pourrons pas nous contenter de dire comme avant que nous ne pouvons plus continuer comme avant. » Les autres : « C’est clair. J’allais le dire. »

Alors qu’Esprit s’engage dans une nouvelle aventure intellectuelle avec une nouvelle équipe (voir le texte publié en Avis), les deux événements qui nous troublent et nous affectent en profondeur sont l’occasion de nous remettre au travail, dans un rythme qui n’est pas celui de l’information, du magazine ou de l’expertise, mais celui de la réflexion.