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Dans le même numéro

Au-delà de la débâcle financière, les excès du risque et de la dette

par

Esprit

novembre 2008

#Divers

De la débâcle financière que vivent les États-Unis et les pays européens, il faudrait, dans l’urgence, retenir essentiellement les leçons économiques. Mais le retour de confiance passera aussi, bien au-delà de l’institution économique, de la guerre des banques, de l’aveuglement des agences de notation et des autorités de contrôle, par la compréhension des ressorts mentaux qui sont à l’origine de ce qui se passe cet automne.

Quels sont donc ces ressorts ? Tout d’abord, les dérives des marchés financiers traduisent la volonté de repousser les risques à l’infini, c’est-à-dire de prendre des risques tout en évitant d’en supporter les conséquences. Des « risques sans risque », tel est le pari perdu d’avance de la finance qui participe d’un état d’esprit qui la déborde largement. À quoi tient ce délire qui, s’il n’a pas donné lieu par hasard à des métaphores relatives à la drogue (produits toxiques) ou au jeu (addictions), a été exacerbé par la révolution technologique et la passion du virtuel ? Si des possibles sont toujours possibles, si l’on peut repousser les échéances et imaginer des stratagèmes de plus en plus fictifs, le risque est de perdre pied, d’oublier les fondamentaux, le monde proche, l’inscription spatiale et temporelle, bref les invariants anthropologiques sans lesquels il n’y a pas de valeur partageable ni de communauté humaine vivable. À défaut, l’imaginaire contemporain, qui se confond quelque peu avec celui de la Bourse, oscille entre la fuite en avant et le krach. L’écrivain américain Thomas Pynchon souligne, depuis V. et l’Arc-en-ciel de la gravité, les liens entre le désir de franchir les limites, de se shooter ou d’aller sur la lune, et l’enfer de la chute libre et de la guerre (omniprésente aux États-Unis depuis le Vietnam). À trop croire qu’on échappe au monde réel, que la Bourse nous emmène jusque dans les étoiles, on se crashe de manière dramatique. « Le risque sans risque » contemporain, illusoire et mensonger, fait ainsi l’impasse sur la nature du crédit qui, on le sait en France depuis la banqueroute de 1720 et l’épisode des assignats, oscille fatalement entre la crainte diffuse de la faillite généralisée et les espérances excessives en un futur rêvé. Or le nouveau capitalisme, porté par les technologies contemporaines, exacerbe cette volonté de faire crédit et d’emprunter.

Parallèlement au « risque sans risque », la question de l’endettement est également au cœur de la tourmente. Qu’il s’agisse de la dette accumulée par les épargnants américains ou de la dette de l’État français, comment comprendre cette relation excessive à l’endettement ? N’est-elle insidieusement, elle qui ne regarde pas vers l’avenir, que la contrepartie du risque sans risque qui, lui, dévore au contraire l’avenir ? Là encore, la question de la valeur revient au premier plan. Anticipant bien ce qui est devenu le marasme contemporain, Edgar Quinet et Edmond Michelet s’inquiétaient déjà des conséquences morales et politiques des emprunts d’État pour les générations à venir. Quinet s’interrogeait : qu’est-ce qu’une « humanité banqueroutière » et un « peuple débiteur » peuvent attendre de l’avenir ? Plus largement, l’or n’est plus la référence monétaire depuis 1972, mais, au-delà des monnaies, toute valeur est devenue « flottante », sans norme fixe ni garantie.

Si la crise de liquidités met l’accent sur la dévalorisation/déréalisation des échanges économiques, si les écrans ont intoxiqué par leur aisance à se mouvoir dans le virtuel les marchés financiers, ce n’est pas l’affaire de la seule finance. Va-t-on alors reprendre les antiennes de Nietzsche, ou même celles qui ont présidé à la création de cette revue dans les années 1930, et reparler une fois encore et non sans raison de crise de civilisation ? Va-t-on en appeler aux valeurs essentielles à conserver ? Pourquoi pas.

Il paraît cependant plus décisif de reconnaître deux points. Un point d’arrivée d’abord. À savoir le fait historique que la crise de civilisation est la crise de « notre » civilisation dite occidentale et démocratique que le capitalisme contemporain fragilise et dé-civilise. Commençons par nous dé-centrer et par admettre que la mondialisation se décline au pluriel. Un point de départ ensuite. Crise de valeurs aidant, commençons par réinventer les valeurs indispensables. Et, s’il le faut, adoptons une démarche négative car on peut au moins s’accorder sur ceci : les risques sans risque ne sont pas une valeur, l’endettement excessif non plus parce qu’il pénalise la relation à l’avenir, quant au virtuel il peut redéployer le rapport au monde à condition de ne pas le couper du monde commun. Plutôt que de se complaire dans le discours du déclin, différencions ce qui fait valeur de ce qui ne fait pas valeur. Entre les excès du risque et de la dette, il faut tenter de retrouver le sens de la mesure.