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Dans le même numéro

Au-delà des ajustements, repenser l'action publique

par

Esprit

juillet 2013

#Divers

Retraites : rendez-vous dans dix ans pour une nouvelle « réforme » ! Voilà un autre dossier sur lequel le gouvernement annonce qu’il choisira d’en rester à des ajustements à la marge, au lieu d’engager une réforme de fond, ce qui imposera d’y revenir (mais qui sera au pouvoir, alors, pour la mener ?). La stratégie du pouvoir est désormais lisible : maximiser les efforts d’adaptation mais sans jamais repenser, comme il le faudrait, le cadre même de l’action publique, les formes de la solidarité, la place de l’État dans la société. Sur plusieurs grands sujets, le gouvernement se contente du service minimum : des hausses d’impôts mais pas de réforme fiscale d’ensemble rétablissant progressivité et lisibilité ; la possibilité pour les collectivités locales de négocier la répartition des compétences au sein d’une « conférence territoriale de l’action publique » mais pas de réforme ambitieuse pour clarifier les responsabilités et contenir les dépenses ; un nouveau plafonnement du quotient familial mais pas de refonte de la politique familiale qui, mettant l’accent sur la petite enfance, pourrait constituer le socle d’une réorganisation des politiques sociales adaptées à des parcours individuels erratiques…

Ces avancées prudentes sont défendues au nom de la persévérance réformiste : mieux vaut continuer à avancer, car le gouvernement n’est pas inerte, que de bloquer la société française, allergique à la réforme. François Hollande sait à quoi s’en tenir : il a été élu par désir d’alternance et rejet de son prédécesseur, pas par adhésion à une vision ni à sa personne. Il agit donc en sachant qu’il est privé, dans les profondeurs du pays, de vraie majorité. D’ailleurs, FO et la Cgt n’ont-elles pas déjà annoncé un rejet pur et simple de toute nouvelle réforme des retraites ? En outre, en période de recul de l’activité et d’explosion affolante du chômage, l’heure n’est pas à la baisse des prestations. Au final, se défend le gouvernement, des réformes pérennes sont engagées, sans bloquer la société.

Cette stratégie serait raisonnable s’il s’agissait de consolider un système encore suffisamment performant pour susciter l’adhésion. Mais la confiance n’est pas au rendez-vous dès lors que les contre-performances s’accumulent : montée de la pauvreté et des inégalités, recul du travail, crainte de l’avenir, repli national. Au lieu d’inspirer une adhésion favorable à une mobilisation positive, le sang-froid de François Hollande renforce maladroitement l’anxiété qu’il prétend combattre parce qu’il donne l’impression qu’il n’a pas pris la mesure du basculement d’époque. Il faut passer d’une adaptation mesurée à la conjoncture à une prise de conscience que la crise est bien structurelle et cumulative : le basculement géopolitique du monde, la provincialisation de l’Europe, la crise énergétique et climatique, l’économie des bulles et des krachs, des paradis financiers et des flux immatériels appellent bien d’autres actions qu’un optimisme de façade sur « le retour de la croissance et de l’emploi ».

Mais les Français sont-ils prêts à entendre un discours churchillien ? Ils ont relativement moins souffert de la crise que leurs voisins et, souligne-t-on à Berlin, se disputaient, lors de la cohabitation Chirac-Jospin, sur l’usage de la « cagnotte » alors que les Allemands se serraient la ceinture pour réussir la réunification et défendre leur statut d’économie exportatrice. Pourquoi les Français cultivent-ils leur déprime tout en reculant les décisions importantes ? Il faut croire que le coût de l’immobilité est toujours inférieur à celui du changement.

Cette impression de statu quo est pourtant fausse, car la crise est ressentie très durement en France. Mais son impact est très différencié : tout le monde ne souffre pas également du chômage ou de la précarisation du travail ; et tout le monde n’a pas un accès équivalent à la parole ou à la protestation visible. La question n’est donc pas de savoir si la France a suffisamment ressenti les effets de la crise pour accepter, de gré ou de force, de repenser son modèle. Il s’agit de refonder notre pacte social en débattant de la juste répartition des efforts et de la lisibilité d’ensemble des systèmes de solidarité, car il n’y a pas de monde commun sans justice et pas de justice sans effort partagé.