Comprendre le monde qui vient
On ne regrettera pas l’année 2016. Elle se referme en nous laissant ses violences, ses tragédies et ses mauvaises surprises. Qui, il y a un an, aurait anticipé le Brexit ? La destruction et les massacres d’Alep ? L’impensable élection de Donald Trump ? Les événements se sont précipités comme si l’histoire s’était brusquement accélérée.
Mais est-ce l’histoire qui s’emballe, ou plutôt les premières traites de plusieurs décennies de dérèglement que l’on nous présente en même temps ? Ne payons-nous pas la facture d’un néolibéralisme qui a tellement imprégné les esprits qu’il en a disqualifié l’idée même de volonté politique ? Le gouvernement par l’intérêt et la concurrence a trouvé dans l’islamisme, de surcroît, un complice inattendu : pour les djihadistes, la vérité ne peut être qu’extérieure au monde, dans un savoir sacré et une loi immuable ; pour les néolibéraux, la vérité serait au contraire totalement intérieure aux faits. Il faudrait chercher à la saisir par la quantification (les données, les statistiques, les algorithmes), jamais par la délibération. Ainsi se développe le rejet de toute médiation institutionnelle : les parlements, les juges, la bureaucratie européenne, les médias, les élites, les experts et les intellectuels ne feraient que dissimuler les évidences, comme la sécurité ou l’identité, toutes deux pré-politiques. Toute argumentation serait par définition dilatoire. Pour les radicaux islamistes, toutes les médiations sont des fictions, des symboles qui s’apparentent à une forme d’idolâtrie. Ainsi s’entretient l’idée d’un complot, contre les braves gens ou les honnêtes croyants. Et la révolution numérique renforce encore cette illusion d’une coexistence humaine sans politique, ni scène pour se représenter et délibérer1. C’est le prix de cette coupure symbolique et de cet exil du politique que nous payons aujourd’hui.
L’année 2016 a vu les forces du repli, voire de la destruction, à l’œuvre un peu partout dans notre monde : la dislocation de l’Europe par le Brexit, la victoire du mensonge et du populisme aux États-Unis. Est-ce un hasard si c’est dans les deux pays phares de la mondialisation que cette crise s’est fait le plus sentir ? Probablement pas, tant ce mal-être a partie liée avec la mondialisation. Les électeurs des Midlands ou de l’Ohio refusent d’honorer la facture d’une ouverture économique dont ils n’ont tiré aucun bénéfice et dont ils s’estiment au contraire les victimes. Les red necks ou les électeurs de Marine Le Pen ont l’impression d’avoir été expulsés de chez eux sans avoir bougé. Ils sont devenus prisonniers dans le monde ancien et se sentent attaqués par des pirates de toute sorte, qu’ils soient hackers, traders ou terroristes. En réaction, ils sont tentés de s’en prendre aux personnes plus bas qu’eux dans l’échelle sociale : aux Noirs, aux musulmans, voire aux migrants, même s’ils n’en ont jamais vu. L’immigrant est devenu le signifiant de leur malaise.
De ce sentiment d’insécurité à la fois économique et culturelle, on a beaucoup parlé ; de la perte de confiance dans les institutions et les médiations démocratiques, moins. Pourtant, toutes semblent mises en cause aujourd’hui : les parlements, les tribunaux, l’école et l’université, les syndicats, les médias… Le vote Trump aux États-Unis a prospéré sur la défiance à l’égard des élus et du Congrès, bloqué dans son fonctionnement par la polarisation partisane, la prime donnée aux extrêmes par le découpage électoral et la systématisation des élections primaires, et les trafics d’influence désormais légalisés dans un système de financement électoral largement dérégulé. C’est le désir de démocratie qui fait défaut. Plutôt que de s’organiser pour participer au jeu politique et faire valoir leur point de vue, les classes moyennes semblent chercher, ailleurs et autrement, comment se faire entendre. Le système est pipé ? Qu’à cela ne tienne, démolissons-le.
Alors qu’hier on rejetait les déviants parce qu’ils n’étaient pas conformes à la norme, aujourd’hui on disqualifie la règle de l’État de droit lorsqu’elle fait obstacle à la loi du profit, au management, ou aux solutions de la technologie. La globalisation fait du contournement du droit la clé de la réussite, au nom d’une révolution prétendument progressiste mais en réalité individualiste et inégalitaire. D’où le succès en son temps d’un Sarkozy qui prenait le parti des victimes contre les juges, dénonçait les institutions alors qu’il était à la tête de l’État et adoptait la posture d’un sauveur plutôt que d’un responsable politique.
Ces citoyens ont décidé de faire défaut à leur tour dans le service d’une dette qu’ils n’ont pas contractée ; ils se sentent écrasés d’impôts et sont excédés par les créanciers de droits qui, à leurs yeux, contredisent des évidences de la nature, comme la différence entre les hommes et les femmes, ou qui font violence à la nature, en autorisant le mariage entre personnes du même sexe. Ils ne supportent plus les promesses non tenues de la politique ou les arguties juridiques qui retardent un acte d’autorité, nécessairement violent. Comment ne pas sentir un retour du refoulé, un désir enfoui de catastrophe, un mandat implicite pour exorciser le malaise par la violence ? Les « hommes blancs » ne sanglotent plus, ils se révoltent contre une modernité qui ne cesse de les déposséder de leur virilité au profit des femmes, des minorités, des Noirs, des homosexuels, des immigrés, des migrants2. Ils se vivent comme des « perdants radicaux » dans un monde qui a substitué au saint et au juste la figure tyrannique du gagnant.
Alors ils s’en remettent à un chef, même si celui-ci doit les duper – peu importe, à condition qu’il les fasse rêver ou, mieux encore, rire. Ils n’attendent plus du discours politique des analyses et des solutions, mais que l’homme providentiel n’ait pas peur de dire tout haut ce qu’ils pensent tout bas.
Ne cédons pas à notre tour à un populisme par ricochet qui se limiterait à moquer ceux qui tournent en dérision la politique, à incendier ceux qui mettent le feu aux poudres, à ostraciser ceux qui veulent expulser les intrus. Refuser de céder à un populisme de retour exige de résister au bashing des politiques, si prisé de nos jours. Les gouvernants sont placés par la mondialisation dans une situation impossible, pris entre le marteau et l’enclume, entre, d’une part, de vastes populations, surnuméraires, rongées par un sentiment d’inutilité et qui croient pouvoir soigner leur dépression par un vote extrême, et, de l’autre, de petites franges qui sont les gagnants de la mondialisation – traders, multinationales ou majors du numérique – qui n’ont aucune loyauté à l’égard de la chose publique. D’où l’enjeu central, aussi bien économique que symbolique, de la fiscalité et donc du bien commun.
Depuis la fin de la guerre froide, la mondialisation et ses promesses d’enrichissement illimité, la technique et son rêve d’immortalité, tout comme le néolibéralisme et son utopie anti-politique, nous ont accoutumés à vivre à crédit. Tels des consommateurs effrénés, nous avons dépensé sans compter les ressources de la planète. Toutes ces factures économiques, écologiques, politiques, symboliques, anthropologiques, inconsidérément engendrées par nos choix ou plus exactement par nos aveuglements, arrivent à échéance en même temps. Elles nous saisissent au pire moment, au beau milieu d’une révolution symbolique, voire sémiotique, comme l’humanité n’en a pas connu depuis des siècles.
Tous ces phénomènes, nous les avons amplement décrits dans la revue. Aujourd’hui, l’enjeu n’est plus seulement de les analyser mais d’en mesurer les ravages et d’imaginer des remèdes politiques. Notre revue continuera de dresser impitoyablement le constat des faillites de la modernité, mais sans jamais désespérer ni de la politique, ni de l’homme. La relecture de Paul Ricœur, qui concevait le mal comme une « synthèse prématurée », nous incite à ne pas clôturer les comptes trop tôt. On sait en effet que tous les totalitarismes se fondent sur des bilans tronqués pour justifier leurs révolutions conservatrices ou leur progressisme radical. Nous ne céderons ni à la nostalgie, ni à une politique du pire (si répandue parmi les intellectuels qui se délectent de voir le monde se décomposer devant leurs yeux). Il faut regarder en face ces forces de destruction à l’œuvre chez nos voisins et au cœur de la société française. L’année qui s’annonce sera une épreuve de vérité pour notre pays, pour l’Europe et pour tous ceux qui recherchent les médiations politiques les plus justes. Nous avons plus que jamais conscience de la fragilité du politique, que « la cité est périssable », comme le rappelait Ricœur, et qu’il dépend de nous de la préserver. Il faut s’atteler au travail de réforme des institutions, lutter contre les conflits d’intérêts, réhabiliter le débat et la participation démocratique, reconstruire le projet européen.
C’est pour cette raison que nous avons choisi pour thème de ce premier numéro de l’année le prophétisme. Ce n’est évidemment pas par hasard, car le prophète ouvre le temps, il annonce le futur, non à la façon d’un devin ou d’un logiciel prédictif, mais en disant l’espoir. La nouvelle présentation de la revue, plus moderne et plus lisible, traduit ce même investissement positif dans l’avenir. Plus que jamais l’enjeu est de « comprendre le monde qui vient », comme le veut le sous-titre choisi pour ce nouveau départ. Le temps presse. Ne manquons pas ces rendez-vous avec vous, chers lecteurs car, décidément, le pessimisme est un luxe que l’on ne peut plus s’offrir.
- 1.
Voir à ce sujet l’entretien avec Myriam Revault d’Allonnes dans Esprit, décembre 2016.
- 2.
Voir les articles de Michaël Fœssel et de Nadia Tazi dans la rubrique « À plusieurs voix » de ce mois-ci.