Dépolitisation et privatisation
Pour la première fois depuis l’instauration de l’élection présidentielle au suffrage universel (1965), les candidats des deux grands partis de gouvernement ont été choisis lors de votes internes par les militants de leur parti. Ce pouvoir donné aux adhérents des partis a suscité un vif intérêt au point de provoquer des vagues d’adhésion comme le parti socialiste et l’Ump (qui annoncent désormais respectivement 280 000 et 300 000 militants) n’en avaient pas connues depuis longtemps, réduisant d’autant l’anomalie démocratique française de partis « de masse » notoirement faibles en forces militantes. Cette évolution va à contre-courant, ne serait-ce que le temps de l’élection, de la tendance à la réduction du rôle des partis dans la représentation politique.
Les partis semblent ainsi reprendre de l’importance : le couplage de la présidentielle avec les législatives, où les aspirants à l’élection sont dépendants des investitures du parti et tendent à voir leur destin personnel lié au résultat de la présidentielle, impose une forte discipline interne. Nicolas Sarkozy a jugé indispensable de prendre l’Ump pour être sûr d’être le candidat le mieux placé de la droite. Ségolène Royal, tout en faisant campagne contre les « éléphants » et les tabous du parti socialiste, est loin d’être une outsider et s’est facilement trouvée en parfait accord avec les cadres locaux et nationaux du parti. Tous deux s’appuient sur les ressources de leur parti. Pourtant, ils savent aussi le contourner, en s’appuyant sur les sondages, en se prononçant sur les sujets politiques moins en fonction du programme de leur parti, voire de leur tradition, qu’en fonction d’une traduction personnelle, et qui semble parfois complètement improvisée, des thèmes qui paraissent avoir la faveur de l’opinion. A-t-on affaire, finalement, à une revanche des partis ou à une nouvelle victoire ambiguë de l’opinion ?
La crise de confiance vis-à-vis du personnel politique, la volatilité de l’électorat, le déclin général de l’affiliation partisane stable, le poids des techniques de communication nous ont fait sortir, selon l’analyse désormais classique de Bernard Manin, de la « démocratie des partis ». Souvent assimilée à un règne de l’opinion, la « démocratie du public » qui lui succède désigne, pour Manin, un système où les grands principes du gouvernement représentatif (élections régulières, marge d’autonomie des élus par rapport à leurs mandants, liberté de l’opinion publique, délibération publique) sont mis en œuvre dans un contexte nouveau, où les candidats, moins dépendants du système des partis, jouent de leur personnalité et cherchent à définir leurs options politiques en prenant l’initiative d’avancer des thèmes nouveaux auxquels l’électorat est appelé à réagir (en ce sens, on s’adresse à lui comme à un « public »). L’élection présidentielle française s’inscrit-elle toujours dans cette dynamique ?
La personnalisation se renforce au sens où les partis apparaissent plus que jamais comme des instruments au service d’un leader. Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal se présentent tous deux comme des candidats en partie hors système et font de leur capacité à se décaler des positions toutes faites au sein de leur propre camp leur principale qualité. C’est plus précisément le mouvement de privatisation des candidats qui semble radicalement nouveau. L’exposition de l’intimité est intégrée à leur stratégie politique. Le programme politique, l’expérience, la vision d’ensemble comptent moins que l’image personnelle, les anecdotes privées, les mésaventures mêmes qui pourront alimenter une chronique médiatique. Cette privatisation, un phénomène par ailleurs indissociable de la mondialisation, accompagne et amplifie une méfiance vis-à-vis du « des affaires publiques » perçues comme mensongères ou corrompues et fait le pari, combien paradoxal, de tourner la dépolitisation en une stratégie de conquête politique.
La deuxième caractéristique de la « démocratie du public » est de proposer à l’électeur « flottant et informé » de se déterminer selon des clivages inédits. Ici aussi la rupture est consommée, tant les deux candidats marquent leur absence d’idées propres (« je suis à l’écoute des Français », affirment-ils en chœur). Ils affichent la subordination de leurs choix aux messages de l’opinion comme une qualité nouvelle. Les clivages politiques comptent moins que la faculté de s’emparer d’un sentiment majoritaire et d’essayer de le traduire en propositions concrètes.
Quand la personnalisation cède le pas à la privatisation et que la faculté à créer des clivages signifiants pour l’électeur est supplantée par l’affichage d’un suivisme de l’opinion, la demande de « renouvellement de la politique », que symbolise le changement de génération de deux candidats cinquantenaires, nous entraîne au-delà de la « démocratie du public », à la rencontre d’une représentation du troisième type.