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Dans le même numéro

Éditorial – Ces vies nues qui mettent l'Europe à nu

par

Esprit

mai 2016

#Divers

Les crises révèlent au grand jour et aggravent les contradictions qui travaillent les sociétés. C’est le cas de celle qu’on appelle pudiquement la « crise des réfugiés » : provenant du Moyen-Orient élargi et de l’Afrique noire, elle fut pendant des années contenue par la Méditerranée, devenue un cimetière marin, ou par la Grèce et l’Italie, abandonnées à elles-mêmes par l’Union dont elles font pourtant partie, avant de gagner toute l’Europe. Les multiples conflits qui sont à la source de ces départs massifs ne sont pas de même nature et ne partagent pas la même histoire, mais contribuent tous à pousser des millions de victimes dans les mêmes convois. « Puni » pour « délit de naissance », banni d’une cité elle-même en ruine1, chaque réfugié porte en lui son histoire personnelle, mais apparaît surtout comme une silhouette anonyme dans la masse.

La crise qui transforme des millions de vies en « vies nues2 » témoigne, en amont, de la destruction de nombreuses sociétés par leurs Léviathans mutés en Béhémoths, ou par des milices tout aussi meurtrières. En aval, elle met au jour l’incapacité de l’Union européenne à comprendre les tragédies qui se déroulent à ses frontières et les failles qui la minent de l’intérieur depuis une bonne décennie. Qu’il s’agisse de l’Afghanistan, de la Libye, de l’Afrique subsaharienne ou de l’espace syro-irakien, en effet, la densité de conflits inscrits dans la durée ne laissait aucun doute sur les déplacements massifs de populations que les pays frontaliers ne pouvaient être en mesure de traiter. « Nous avons demandé des signes, les signes ont été envoyés », dit Léonard Cohen dans l’une de ses chansons3. Pourtant, les instances européennes, et plus encore les opinions publiques, donnent l’impression de se retrouver face à une « irruption » qui se serait produite sans crier gare. Elles tentent de répondre dans l’urgence alors qu’il est trop tard ; elles se veulent généreuses alors qu’elles n’en ont plus les moyens.

La première conséquence de cette évolution est qu’Ankara mobilise son énorme « puissance de nuisance » pour prendre l’Europe en otage. Nostalgique de l’Empire ottoman, Erdogan mène en effet une politique de chantage. À l’été 2015, ses pistoleros médiatiques ne manquaient pas de souligner qu’il « fallait inonder l’Europe de réfugiés4 ». Définissant la politique comme un acte de revanche sur ses adversaires5, le président turc explique les désastres de sa politique étrangère par le complot qui serait ourdi par les « traîtres », les « terroristes » et les « ennemis », de l’intérieur et de l’extérieur, pour empêcher la Turquie de devenir une puissance mondiale. En mettant l’Europe sous pression, il tente d’obtenir un blanc-seing pour mener une politique de la terre brûlée au Kurdistan, réprimer sa faible opposition démocratique, faire oublier la corruption démesurée de son pouvoir et occulter ses complaisances, passées ou présentes, avec l’État islamique et le Front al-Nusra. Par une ironie du sort, la chancelière allemande, si pingre dans la gestion de la crise grecque, se distingue sur le dossier des réfugiés par une exceptionnelle générosité, mais au prix de complicités avec un régime liberticide, voire meurtrier. S’il est légitime, voire nécessaire, d’aider la Turquie à mieux accueillir les réfugiés, l’Europe peut-elle pour autant capituler devant l’anti-démocratie ?

La deuxième conséquence est que l’Europe, affaiblie par une profonde crise économique – dont on se demande d’ailleurs si elle ne fait pas désormais système – et paralysée par une crise institutionnelle, se trouve au bord de l’implosion. Angela Merkel, qui contourne ou contraint les institutions européennes pour imposer ses choix, est de plus en plus critiquée, mais pour des raisons qui n’honorent ni l’Union ni la démocratie européennes. Alors que les frontières intérieures de l’Union se ferment les unes après les autres, les narcissismes nationaux et les démagogies populistes privent les imaginaires européens de tout horizon autre que le repli sur soi. Comment ne pas prendre acte du lien entre les peurs actuelles et le refus de l’Union de se transformer en une entité politique, rationnelle et puissante ? Comment ne pas rappeler ici les réserves que le très européen Jacques Delors avait formulées sur l’élargissement de 2004, alors que la priorité devait être donnée à l’approfondissement de l’Union et à la production d’une réelle solidarité entre les deux Europe, séparées par de longues décennies de guerre froide ? Cette question doit être posée aujourd’hui pour se demander, enfin, quelle Europe on veut construire, pour interroger à nouveau chaque membre de l’Union s’il veut encore faire partie d’une entité dont les ambitions se limitent à surmonter, au coup par coup, les caprices des uns et des autres.

La troisième conséquence de la crise actuelle pourrait, hélas ! être encore à venir. Un survol, même rapide, de l’histoire récente du Moyen-Orient nous montre que le processus de fragmentation de nombreux pays va de pair avec l’élargissement de la région vers l’Asie musulmane et l’Afrique subsaharienne. Ces « extensions » qui, comme le montre la banalisation des attentats-suicides, ont profondément changé les formes de violence au cours des dernières décennies, débouchent sur l’agrégation entre elles des marges dissidentes des sociétés moyen-orientales. Le nombre d’Européens ayant rejoint les rangs de l’État islamique, et les attentats de Paris, de Copenhague et de Bruxelles en 2015 et 2016, montrent que l’Europe n’est pas immunisée contre ce double phénomène d’élargissement et d’agrégation. Aussi marginaux soient-ils, d’autres acteurs, issus de communautés musulmanes, par naissance ou par conversion, ou issus de groupes de réfugiés récents, peuvent être tentés par une stratégie du pire sur le continent européen. Comment y répondre à la fois efficacement pour défendre la cité démocratique, mais aussi préserver sa cohésion et éviter toute stigmatisation des communautés musulmanes ?

La réponse à cette question ne saurait se limiter à des mesures sécuritaires comme c’est malheureusement le cas aujourd’hui. La crise au Moyen-Orient met à l’épreuve les démocraties européennes, une épreuve comme elles n’en ont pas connu depuis plus d’un demi-siècle. Elles la surmonteront en se ressaisissant, chacune de son côté, en fonction de son histoire et de sa situation géopolitique. Mais certaines d’entre elles sont en train de prendre conscience qu’une solution durable se situe au niveau européen. Un peu comme si, par un jeu de vases communicants, lorsqu’un sous-continent se défait, un autre doit renforcer sa cohésion s’il ne veut pas subir la contagion d’incendie. Les terroristes et les migrants sont, chacun par l’extrême qu’il représente, qui dans la violence, qui dans le dénuement, soit les agents qui vont précipiter la communication du désastre, soit les carillonneurs qui vont réveiller l’Europe de son inquiétant sommeil.

La quatrième conséquence n’est pour le moment qu’hypothétique. L’échec plausible des négociations de Genève sur la Syrie, la stratégie d’asphyxie économique que l’Arabie saoudite et les pays du Golfe mettent en place au Liban, les instabilités turques et la répression qu’Ankara mène au Kurdistan, l’embrasement de la frontière entre la Libye et la Tunisie ou encore la fin de la très précaire accalmie dans le nord du Mali pourraient à tout moment aggraver la « crise des migrants ». Il faut se rendre à l’évidence : à moins d’ériger un firewall divisant physiquement la Méditerranée sur toute sa longueur, rien ne pourra arrêter la « vague ». L’Europe peut-elle répondre à ces défis en amont, sans développer des réponses communes ? Peut-elle y répondre seule ?

Le contexte révolutionnaire arabe de 2011, qui avait semblé reléguer pour un temps le djihadisme au second plan, exigeait une politique concertée, un rôle de médiateur dans des pays fragmentés comme la Libye, le Yémen, l’Irak ou la Syrie, et un plan Marshall permettant à ces sociétés de « redémarrer » après des décennies de règnes kleptomanes. La réponse euro-américaine fut bien en deçà des enjeux. Le défi à venir consiste, bien sûr, à assurer la sécurité des sociétés européennes, mais aussi à enrayer le processus d’effondrement des sociétés du Moyen-Orient et de l’Afrique, de leur transformation en réservoir de vies nues ou de corps sans vie jetés sur les plages dorées de l’Europe. Ce défi ne pourra être relevé que par une conscience citoyenne à l’échelle européenne, par la prise en considération, aussi éthique que pragmatique, que les malheurs du « reste du monde » sont et resteront les malheurs de notre monde.

  • 1.

    Voir Olivier Remaud, Un monde étrange. Pour une autre approche du cosmopolitisme, Paris, Puf, 2015.

  • 2.

    Voir Giorgio Agamben, Homo Sacer I. Le Pouvoir souverain et la vie nue, Paris, Seuil, 1998.

  • 3.

    Cité dans Erik M. Conway et Naomi Oreskes, l’Effondrement de la civilisation occidentale, Paris, Les Liens qui libèrent, 2014, p. 68.

  • 4.

    Voir Ibrahim Karagül, “Açin Kapilari Milyonlar Avrupa’ya Aksin” (« Ouvrez les portes, que les millions se déversent sur l’Europe »), disponible sur www.yenisafak.com.

  • 5.

    Voir Ahmet Insel, « Turquie : la dérive autoritaire », Esprit, mars-avril 2016, p. 13-16.