Flux et reflux démocratiques ?
À travers quel prisme observe-t-on les soubresauts historiques auxquels on a donné le nom de « révoltes arabes » ? Il y a là un moment de « rêve », un terme précieux auquel a eu recours Ghassan Salamé, chercheur et ancien ministre de la Culture au Liban. Oui, c’est un rêve, c’est encore et toujours un rêve pour les acteurs de ces régions qui vont du Machrek au Maghreb. Un rêve qui a pris corps : les gens ne se regardent plus de la même manière dans les rues du Caire ou de Tunis, à Amman ou à Sanaa. Plus rien ne sera comme avant nous disent ceux qui sont les témoins de ces demandes de libertés. Et d’entendre parler d’initiatives multiples, de centres de recherche en gestation, et pas uniquement de restaurations après la révolution… Si l’événement a eu lieu, il ne se prolonge cependant pas de la même manière partout : alors que la place Tahrir demeure un magnifique symbole, le monument qui symbolisait la liberté place de la Perle à Manama a été démantelé et les forces militaires saoudiennes ont pénétré dans l’île de Bahreïn. À ce stade, il y a donc des incertitudes, des violences, des morts, des sacrifiés… Mais ils ne doivent pas voiler le mouvement de fond déclenché par la revendication de libertés démocratiques et par le refus d’inégalités croissantes indissociables de la mondialisation économique. À travers ces révoltes dont la dimension universaliste est décisive, c’est le devenir du Monde lui-même qui est concerné car « ici et là-bas » vont désormais de pair dans un monde de flux mondialisés.
Alors qu’on observe plus ou moins bien ce qui se passe là-bas, on risque pourtant d’oublier ce qui se passe ici. Sommes-nous vraiment embarqués dans cette aventure démocratique arabe, dans cet appel à la dignité et à la fierté de soi ? Nous le sommes certes par l’intervention armée en Libye qui ne se comprend que dans le contexte global des soulèvements, un Barack Obama s’opposant sur ce point aux réticences du très respecté Michael Walzer. Reste que nous sommes partie prenante d’une guerre, qui n’est pas illégitime en dépit de son improvisation, alors même que nous ne partageons qu’à distance le choc démocratique arabe. Tel est le paradoxe : alors même que la démocratie est dynamisée hors de l’Europe dans des mondes qui, n’a-t-on cessé de vitupérer, ne s’y prêtaient guère, l’Europe manifeste des résistances sur bien des plans. Entre le mouvement arabe et nous, il y a l’île de Lampedusa, visitée en quelques heures par Marine Le Pen, il y a un rejet qu’a traduit la montée du Front national, il y a la peur d’un « tsunami humain » (horrible expression de Berlusconi qui vise les harragas, les migrants clandestins), il y a la montée d’un républicanisme dogmatique qui sévit depuis longtemps et s’autorise désormais une référence à la laïcité et ne connaît d’autre repoussoir que l’islam, il y a le forcing d’un Jean-François Copé qui, pour faire encore mieux que le président, est parvenu à casser l’état d’esprit d’une droite historique marquée par le gaullisme et l’État-providence. Bref, face aux flux démocratiques hors de l’Europe, il y a une réticence et l’incapacité d’imaginer un plan de développement économique conséquent à l’échelle de la Méditerranée.
La « démocratie contre elle-même », cette expression n’a jamais autant pris son sens. Les flux démocratiques hors de l’Europe sont contrecarrés par les reflux propres à nos démocraties et butent sur les résistances à un partage démocratique assumé des Européens. Plus encore : alors que la démocratie s’affole et épouse les contours des nouveaux populismes, le modèle productiviste, celui qui porte la croissance et le progrès, est mis à mal par la catastrophe nucléaire de Fukushima. Et voilà notre pays, celui des nucléocrates, aux premières loges car il n’a pas vraiment fait de choix entre un « principe de précaution » inscrit dans la Constitution et la croyance scientiste au « risque sans risque ». Et voilà l’Europe prise dans la nasse d’un débat toujours repoussé, celui du type de civilisation économique que l’on veut bâtir. L’Allemagne prend ses distances avec le nucléaire tandis que la France hésite après l’hypocrisie du Grenelle de l’environnement (on négocie sur le développement durable sans entamer le consensus sur le nucléaire). Mais qu’a-t-on vraiment appris depuis 2008 ? À se méfier des banques et des ripoux style Madoff, mais pas encore du modèle productiviste et de sa vision de l’homo oeconomicus. C’est ce qui nous tient à distance, en dépit de la guerre, de ce qui survient outre-Méditerranée. L’avenir de la démocratie, ici et là-bas, passe en effet par notre capacité commune à délibérer du modèle de croissance qui l’accompagne, à imaginer une économie politique pour ce siècle mondialisé.