Introduction
Consacrer un nouveau dossier au Proche-Orient, c’est prendre le risque d’accompagner l’actualité et de céder à un état d’esprit de plus en plus sombre. Comment ne pas osciller effectivement entre des sentiments contradictoires ?
Faut-il oublier l’espoir ressenti après l’élection d’un nouveau président américain susceptible de faire pression sur Israël, surtout quand il n’hésite pas à parler autrement de la religion musulmane et à trouver des mots de respect pour ses fidèles ? Comment ne pas observer avec intérêt une mission comme celle que le président de la République vient de confier à J.-C. Cousserand, ancien ambassadeur en Égypte et bon connaisseur des réseaux parallèles ? Comment ne pas maintenir le souhait de voir l’Europe intervenir autrement que sur le plan financier dans la politique proche-orientale ? Mais comment aussi ne pas ressentir des colères récurrentes en observant l’avancée des colonies du côté israélien, l’évolution de Jérusalem, la fragilisation de Mahmoud Abbas interdit de gouverner avec le Hamas…
Il faut encore souligner les incertitudes régionales : succession de Moubarak en Égypte, sentiment d’une guerre civile larvée au Liban, flou de la politique d’ouverture à la Syrie (du côté de l’Élysée) alors que le procès concernant l’assassinat de l’ancien Premier ministre sunnite Hariri tarde à s’ouvrir, climat tendu en Irak où le conflit entre chiites et sunnites ne faiblit pas alors que les Américains ont entamé leur retrait militaire… Mais aussi tenir compte des tendances lourdes sur le long terme : montée en puissance des régimes arabes du Golfe (sunnites) visés par le terrorisme islamique, instabilité produite par l’Iran d’Ahmadinejad sur le plan de la politique nucléaire, rôle de plus en plus déterminant de la Turquie, reflux de la présence chrétienne au Proche-Orient à l’origine de la tenue d’un synode, rassemblant, du 10 au 24 octobre 2010, 180 évêques de la région au Vatican.
Comme on observe plus que jamais un enchevêtrement de situations locales, nationales, régionales et internationales, on en conclut facilement à l’immobilisme des acteurs locaux tout en attendant la prochaine explosion comme une fatalité. Alors que l’acteur iranien et la situation en Irak pèsent fortement sur le conflit israélo-palestinien, la crise économique mondiale détourne les regards vers d’autres parties du monde, vers la Chine et vers le Brésil… au risque d’oublier nos engagements et responsabilités au Proche-Orient. Aujourd’hui, il ne suffit pas de rappeler que la démocratie politique est une qualité israélienne indéniable ou d’applaudir à la vitalité du cinéma israélien (ce qui vaut aussi pour des films égyptiens comme Femmes du Caire), le plus inquiétant est la vision de plus en plus restrictive que les acteurs ont d’eux-mêmes et que nous-mêmes avons d’eux. Comme chacun restreint son champ de vision, ici et là-bas, la vision guerrière l’emporte naturellement, ce dont témoigne Lebanon, un film israélien qui montre la guerre du Liban de 2006 par le seul hublot d’un tank.
Face à ce sentiment d’un blocage mental et d’une guerre larvée interminable, les textes publiés ici soulignent que les acteurs du drame proche-oriental bougent sur au moins trois points. Tout d’abord, la guerre n’est plus ce qu’elle était et l’on s’interroge sur les conséquences du terrorisme et des conflits asymétriques pour l’action militaire elle-même. Ensuite, la lutte contre l’amnésie s’impose, la volonté de certains de revenir sur des épisodes douloureux de manière à tisser autrement des liens, comme ce devrait être le cas des Libanais et des Palestiniens si nous lisons ce que dit Elias Sanbar. Enfin, dans le sillage de l’ancien député libanais Samir Frangié, il est temps de s’interroger sur le devenir possible de l’État au Liban et dans d’autres pays de la région. Plutôt que de s’en prendre aux communautarismes qui sont eux-mêmes fragilisés, il faut bien admettre que l’absence d’État est un facteur de crise décisif.
Dans cette triple optique, les réflexions portent donc sur la guerre elle-même : Roger Nabaa tire les conséquences de l’asymétrie guerrière tandis que Michael Walzer, le directeur de la revue juive new-yorkaise Dissent qui a publié de nombreux travaux sur le thème de la guerre juste, et son collègue Avishai Margalit critiquent l’attitude de l’armée israélienne qui n’exclut pas de s’en prendre aux civils pour protéger ses soldats. Samir Frangié revient sur le mouvement d’ouverture dont il fut l’un des initiateurs au Liban1, la « révolution des Cèdres ». Quant à Elias Sanbar et aux deux historiens Henry Laurens et Avi Shlaim, un représentant de l’école des nouveaux historiens en Israël, ils inscrivent dans la longue durée historique les évolutions et involutions en cours.
Pour ceux-ci, il faut se méfier des formes insidieuses d’instrumentalisation de la mémoire, et pour le premier s’en prendre à l’amnésie et respecter d’abord « le fait d’exister » de la population palestinienne. Marius Schattner prolonge ces réflexions souvent discordantes en revenant sur les pensées respectives de trois grands penseurs juifs français : Emmanuel Levinas, Léon Askénazi (dit Manitou) et André Néher.
Ce dossier montre ainsi que nos « perplexités sur Israël », pour reprendre le titre d’un célèbre article de Paul Ricœur publié dans cette revue, débordent largement le conflit israélo-palestinien. Mais le plus terrible, et c’est ce qu’on reproche en sourdine à l’Europe, serait d’oublier que le Proche-Orient n’est pas une terre condamnée à la guerre et à la théocratie mais un espace historique où la politique doit retrouver un sens. Ce qui exige de respecter l’autonomie des acteurs concernés et l’ouverture de négociations dignes de ce nom.
Nous remercions Rita Bassil El Ramy qui a contribué activement à l’élaboration de ce dossier.
- 1.
Voir le texte collectif : « Appel au dialogue pour le renouvellement du contrat social entre les Libanais », Esprit, août-septembre 2006 et Samir Frangié, « État et guerre religieuse : le Liban, l’action du Hezbollah et la question chiite », Esprit, mai 2005.