Introduction
À l’origine, ce numéro d’Esprit devait marquer une étape avant les présidentielles françaises de 2012 en se penchant sur le sort de la démocratie hexagonale dans un contexte national et européen quelque peu désenchanté. Il est courant de lire que la démocratie recule, comme si la décennie des années 1990 (post-mur de Berlin) avait été une parenthèse refermée du fait des événements de 2001 (les années antiterroristes) et de la montée en puissance de la mondialisation qui, loin d’être un phénomène strictement économique, se traduit chaque jour un peu plus par un décentrement de l’Europe et de l’Occident et donc des valeurs démocratiques qui leur seraient propres. Mais la montée des populismes en Europe, la fragilité de la représentation politique, la méfiance envers les élites, la situation en Belgique et en Italie, l’absence d’une politique européenne effective créent un climat de méfiance et de repli dans les démocraties historiques qui contrastent avec les ondes de choc démocratiques dans le monde arabe depuis les événements tunisiens. La guerre des cultures est un slogan qui a vécu et le culturalisme un mot qui se heurte à l’universalisme de la revendication démocratique. Dans le cas de l’Égypte, que les États-Unis aident à haute dose, la faible capacité de Barack Obama, l’homme du discours historique du Caire, de peser sur le cours des événements est significative.
Les Européens qui ne sont plus les propriétaires de la démocratie savent que celle-ci est « déceptive », selon l’expression de Pierre Rosanvallon, dans la mesure où elle n’est pas une utopie réalisable mais un projet reposant sur des convictions civiques et toujours à reprendre1. Pourtant, le scepticisme tend à croître, il est devenu plus lourd, hautain, arrogant… et l’on accrédite spontanément les thèses selon lesquelles la démocratie est menacée à l’intérieur comme à l’extérieur, qu’elle est en recul chez nous. Ce n’est pas notre point de vue, même si la crise de 2008 a montré que la marchandisation précipite le sentiment d’inégalité. Si ce numéro prend en compte les malaises de la représentation démocratique sans pour autant s’y cantonner, les événements récents qui secouent le Maghreb et le Machrek, modifient les donnes. En effet, quoi qu’il en soit du contrôle des militaires en Égypte, la carte du monde change et des zones qui étaient données comme condamnées à la survie, comme l’Afrique, ne font plus l’objet des analyses les plus pessimistes2.
Alors que la mondialisation, dans ses divers aspects, attise les scepticismes dans nos démocraties, elle suscite donc des réactions en dehors du monde européen et occidental qui vont moins dans le sens d’un recul démocratique que dans celui d’exigences démocratiques. C’est pourquoi ce dossier part, grâce aux réflexions de Pierre Hassner et de Michel Foucher, d’une interrogation sur un devenir mondial qui invite le monde démocratique « à l’ancienne » à modifier sa vision de l’histoire. Si les facteurs démographiques ne peuvent pas être mis entre parenthèses, si l’on veut comprendre les effets de la mondialisation économique, le moteur technologique est également un point de départ indispensable. Alors que les dirigeants américains, qui défendent leur influence, revendiquent un droit mondial à la connectivité, la nécessité de suivre les exigences démocratiques passent par l’action des réseaux sociaux qui ne remplacent pas pour autant les mouvements sociaux (mais peuvent les rendre possibles). En effet, on ne peut en rester à l’idée que l’on glisse du réel au virtuel car les revendications qui s’appuient sur le virtuel (facebook, twitter) ne sont pas autosuffisantes et nécessitent de « prendre » (au sens d’« avoir prise ») sur le réel le plus territorial. C’est tout le sens de l’occupation de la place Tahrir (voir l’éditorial de ce numéro).
Bref, appréhender l’évolution de la démocratie française avant les présidentielles de 2012 exige, et ce n’est pas un préalable, de s’inscrire dans un contexte globalisé. Ainsi, la démocratie française n’est pas étrangère au devenir démocratique du monde, elle y a sa partition, mais surtout elle s’inscrit comme tout autre pays dans un cadre globalisé qui ne lui est pas extérieur puisque, dans le jeu des échelles, l’intérieur et l’extérieur se croisent désormais. Ce qui est une manière de rappeler que le passage au politique s’inscrit dans des cultures politiques singulières, que les droits de l’homme qui sont un horizon démocratique ne sont pas des abstractions applicables n’importe comment n’importe où et qu’ils doivent s’inscrire dans des cultures politiques et dans des histoires au long cours. Ce qui vaut pour la France, les États-Unis comme pour l’Égypte et la Tunisie.
- 1.
Voir le récent ouvrage de Salomé Zourabichvili, l’Exigence démocratique. Pour un nouvel idéal politique, Paris, François Bourin Éditeur, 2011.
- 2.
Voir Jean Michel Severino et Olivier Ray, le Temps de l’Afrique (Paris, Odile Jacob, 2010) qui rompt avec l’habituelle formule selon laquelle « l’Afrique est mal partie ».