Introduction
Ce dossier ne s’arrête pas aux incertitudes de l’élection de 2012. Cette dernière partie, qui retrouve, d’une autre manière, la dimension mondiale de la première, situe nos modes de délibération et de représentation dans l’espace et dans le temps. La souveraineté réclame, pour s’exprimer, une circonscription pertinente, et même une échelle de périmètres territoriaux, du local au national, variés et complémentaires. Or, la réforme des collectivités locales de 2010, issue de la commission Balladur, dont n’ont été retenues que des bribes, notamment l’invention du conseiller territorial qui doit voir le jour en 2014 et siégera à la fois au conseil général (département) et au conseil régional, a avancé une proposition peu lisible qui risque de compliquer une situation qu’elle souhaitait rationaliser. Car la définition de l’échelle pertinente d’expression du citoyen ne peut ignorer les mobilités qui l’entraînent à travers divers territoires, ce qui crée une disjonction des lieux où il peut être considéré comme un résident, comme un usager ou comme un citoyen.
Au-delà des héritages territoriaux et institutionnels, c’est l’échelle métropolitaine qui exprime aujourd’hui les mobilités et appelle une prise en compte plus forte car les espaces de sous-représentation politiques correspondent aujourd’hui en grande partie aux zones urbaines de relégation, aux espaces périurbains ou rurbains en développement et aux métropoles. C’est pourquoi, comme le montre Jacques Donzelot, l’échelle de la citoyenneté urbaine est déterminante aujourd’hui. Elle livre un diagnostic de nos malaises en même temps qu’elle valorise une échelle géographique longtemps sous-représentée.
Au-delà des découpages administratifs, il s’agit de saisir où sont les dynamiques en cours, qui changent les modes de vie, les déplacements, les imaginaires des lieux. Mais la dynamique métropolitaine, tout à la fois économique, démographique et démocratique, reste mal prise en compte. Pourquoi ? Paradoxalement peut-être, en raison d’une valorisation d’un « espace public » avant tout intellectuel et abstrait, peu capable de distinguer intérêt général, sphère publique et espaces ouverts à des usages publics. On le voit bien dans le cas de la ville, notamment, comme l’explique Isabelle Baraud-Serfaty, à travers la difficulté des édiles à contrer les logiques de privatisation.
Mais l’échelle du temps est aussi en mal de représentation et de délibération. Avec les risques environnementaux, nous devons nous projeter dans des échelles de temps qui dépassent de loin les échéances électorales ou, plus exactement, nous devons faire dès aujourd’hui des choix qui auront un impact de longue durée (voir l’analyse de Frédéric Worms). Pour de nombreux défenseurs de l’environnement, la tentation est de dépolitiser les questions écologiques, de les traiter au nom de la survie de l’humanité, en les confiant à des experts. Cette solution apparaît illusoire car elle néglige les insuffisances de l’approche des experts, les contradictions d’expertise, la difficulté à débattre des logiques d’action différentes en fonction des institutions, des langues, des histoires, des cultures nationales… Avec Frédéric Keck, nous examinons plus précisément ces difficultés à partir du cas de la pandémie de grippe. Mais il convient surtout de distinguer entre plusieurs approches de la délibération. Une délibération entre citoyens n’est pas analogue à la controverse scientifique, ni au débat philosophique. Vincent Descombes éclaire ces registres différents de la délibération et de la participation démocratique, sans perdre de vue la dimension de l’action, essentielle au politique.
Touche-t-on alors à des limites du gouvernement représentatif ? Comment réorienter nos décisions sur le long terme, qui auront un impact sur les générations futures, celles qui n’ont pas voix au chapitre aujourd’hui ? Cela ne revient pas à renoncer au vote démocratique mais à se demander comment compléter nos procédures marquées par la préférence pour le présent et, trop souvent, l’improvisation et l’urgence. L’enquête que nous présentons pour achever l’ensemble ne conclut ni à la résignation ni à l’impuissance mais donne des pistes pour répondre à cette contradiction : le long terme compte dès aujourd’hui même si nous ne savons pas encore comment l’intégrer dans nos représentations.