Introduction
À quoi bon des philosophes ? Au premier abord, la question semble ironique. Et ce d’autant que l’on ne la pose plus très souvent à l’heure où la présence d’un philosophe sur les plateaux de télévision ou dans les comités d’experts est devenue monnaie courante. C’est justement parce que cette présence apparaît désormais évidente qu’elle mérite d’être interrogée. Non pas pour déplorer la médiatisation de la philosophie ou sa valorisation symbolique sur le marché des idées, mais afin de comprendre ce qui se joue dans ce lien entre la société et la parole des philosophes.
Cette parole est, aujourd’hui plus que jamais, éclatée dans des lieux différents : université, médias, institutions publiques, associations de la société civile. À côté de l’histoire de la philosophie française, il existe une géographie de la philosophie en France : c’est à elle que, de manière évidemment non exhaustive, est consacré ce dossier. Ce paysage est dénué de centre. L’absence actuelle d’écoles philosophiques dominantes et de « maîtres à penser » suffisamment charismatiques pour imposer des thèmes ou des méthodes est un fait bien établi1. L’époque, pas si lointaine, où, sur les décombres du marxisme, la philosophie française contemporaine se partageait entre phénoménologie, philosophie politique et philosophie analytique, est close : la première s’est affaiblie ou s’est recentrée sur son histoire, la deuxième a connu un moment formaliste et peu sensible à l’événement et la troisième a éclaté en mille courants. Cette absence de référence dominante, mais aussi de figure unanimement admirée et respectée, expose la philosophie, y compris dans sa dimension institutionnelle, à une série d’attentes sociales dont il faut essayer de comprendre la logique, la fécondité et les apories.
Pour une revue comme Esprit, l’éclatement du champ philosophique n’est pas sans conséquence. Elle a été fondée par Emmanuel Mounier (un agrégé de philosophie pour qui un espace public intellectuel devait s’inventer hors de l’université) dans le contexte des années 1930, où le discours académique apparaissait très décalé par rapport à la crise intellectuelle du temps. Au-delà de la question du personnalisme, il s’agissait de penser le présent tout en acceptant de lui appartenir et en évitant autant que possible les postures de surplomb qui réduisent le réel à des formules. L’histoire de la revue est scandée par des collections (les trois grandes collections Esprit aux éditions du Seuil que sont « La cité prochaine », « Frontière ouverte » et « La condition humaine2 ») mais aussi par des noms de philosophes qui, appartenant à l’institution universitaire ou non, ont tous accepté l’inconfort de s’affronter à l’actualité sans s’enfermer dans le commentaire de ses épisodes. Paul Ricœur, Claude Lefort, Cornelius Castoriadis, Jacques Ellul, Paul-Louis Landsberg, Jean-François Lyotard et, au-delà des frontières françaises, Jan Patocka, Günther Anders, Hannah Arendt : autant de penseurs qui, à des titres divers, ont incarné une manière pour la philosophie de se rapporter à ses frontières sans rien renier des exigences de leur discipline.
Pour Paul Ricœur, par exemple, la philosophie politique est indissociable de l’action : le lien avec les revues en est l’expression. Mais cette singularité n’engage nullement la philosophie à rompre avec son histoire ou avec le fondamental au nom de l’actualité :
Il est arrivé quelque chose de tout à fait dramatique dans l’histoire de la philosophie, lorsque la philosophie politique s’est coupée d’avec la métaphysique. À partir de Hobbes, il n’y a plus que Spinoza qui tienne les deux, écrivant à la fois l’Éthique et le Traité théologico-politique. Chez les autres – la philosophie du Contrat de Rousseau par exemple – la philosophie politique s’est séparée du fond métaphysique d’une philosophie de l’acte et d’une philosophie de l’action3.
On le voit, dans Esprit comme dans d’autres revues, le politique a longtemps fourni le principal motif d’intervention des philosophes. Les penseurs de la démocratie ont tenté, à partir des années 1950, de redonner sens à l’autonomie du politique face au marxisme orthodoxe qui ne jurait que par l’exploitation économique4. Ce qu’il est convenu d’appeler la « pensée antitotalitaire » se définit d’abord comme un engagement en faveur de la singularité des phénomènes politiques, y compris dans ce que ces derniers peuvent avoir de tragique. Durant toute cette période, qui prend fin au tournant des années 1980, la politique était saturée d’idéologies : cela explique pourquoi elle a constitué une voie d’entrée privilégiée pour les philosophes. Au point que nombre d’entre eux, surtout parmi ceux qui viennent d’être cités, ont voulu penser en deçà des partages idéologiques instaurés par la guerre froide. Le souci de ne pas prendre parti, ou du moins de ne pas s’inscrire dans les cadres imposés par les luttes idéologiques du moment, pouvait à bon droit apparaître comme le préalable de l’activité philosophique.
De ce point de vue, déjà, la situation a considérablement évolué. Dans le domaine politique, la parole des philosophes s’est faite moins tranchante et leurs engagements plus circonscrits. On se méfie, non sans raison, des « grands mots » qui ont trop longtemps constitué un obstacle à l’échange des arguments et à la discussion informée. Depuis plus de trente ans, le philosophe engagé sur un modèle sartrien est concurrencé par l’« intellectuel spécifique » dont parlait Michel Foucault (celui qui ne travaille pas dans l’« universel » mais intervient dans des domaines précis comme l’hôpital ou l’asile). Cela n’empêche pas les médias de valoriser la figure moins modeste de l’intellectuel généraliste commentateur du temps, au risque de démonétiser sa parole. Mais, faute de pouvoir s’abriter derrière les certitudes d’un système, le philosophe a dû s’habituer à ce qu’on lui « demande des preuves » de ce qu’il avance.
Faut-il pour autant en conclure que la philosophie est soluble dans les discours de l’expertise5 ? Un certain nombre d’événements récents nous rappellent que les idées n’ont pas déserté le monde et que la politique continue à être traversée par des conflits doctrinaux dont aucune statistique ne rendra compte. L’épisode néoconservateur aux États-Unis a, par exemple, confirmé que le détour par un philosophe aussi exigeant que Leo Strauss n’était pas inutile pour comprendre certaines évolutions du présent. Quant à la crise financière actuelle, elle ne se réduit pas à des choix économiques circonstanciels, elle engage aussi toute une conception de ce qu’est la raison (indûment identifiée au calcul d’intérêt), le temps (qu’est-ce que la « dette » ?), la valeur6 et finalement l’individu (dont il n’est pas sûr qu’il se laisse réduire à l’abstraction de l’« homme économique7 »).
Si les idéologies sont moins visibles, les idées continuent à informer, parfois secrètement, le réel. Voilà une tâche possible pour les philosophes : dévoiler et surtout mettre à l’épreuve les croyances et les savoirs qui irriguent le présent. Toute démarche philosophique engage un moment de « déconstruction » qui complique le rapport spontané au langage et remet en cause les habitudes de pensée. Cette première ambition (appelons-la l’ambition critique) est concurrencée par une autre exigence : non pas simplement examiner des idées, mais en produire de nouvelles. L’ambition créatrice n’exclut pas la réserve critique, au moins aussi longtemps que l’on admet que les idées ont, elles aussi, une histoire et que celle-ci n’est pas étrangère à leur sens.
Il reste qu’aujourd’hui, la critique comme l’invention philosophique sont soumises à une exigence d’un tout autre ordre : la demande productive. Cela est vrai des philosophes « médiatiques », abonnés de la polygraphie, qui livrent au public trois ou quatre livres par an. Dans ce cadre, le partage se fait sur des critères partisans (Luc Ferry pour la « droite », Michel Onfray pour la « gauche »), mais toujours selon des exigences de lisibilité qui réconcilient la philosophie avec l’opinion. Si les idées sont irréductibles à un marché accordé à la loi de l’offre et de la demande (c’est l’une des vocations d’une revue comme Esprit de le faire comprendre), elles sont désormais aussi perçues comme des marchandises. Dans le domaine académique, on retrouve cette exigence de productivité qui incite les philosophes à publier de plus en plus d’articles (plutôt que des livres) dans des revues spécialisées à comité de lecture qui président souvent à l’évaluation des chercheurs. À mesure que le temps de vie s’allonge, celui de la recherche diminue : dans toutes les disciplines, il est devenu hautement suspect de passer plus de quatre années sur une thèse.
Dans ce contexte nouveau (affaiblissement du politique, multiplication des essais grand public et profusion des articles ultra-spécialisés), l’espace intermédiaire des revues qualifiées de généralistes risque d’être déserté par les auteurs en sciences humaines. Pour les philosophes en particulier, il est souvent perçu comme un espace flou et même instable puisqu’il est accroché au « présent » sans se réduire à son commentaire. On ne peut s’y abriter, ni derrière des notes de bas de page, ni derrière des thèses hautement générales que rien ne vient étayer. Surtout, il s’agit d’un espace plus conflictuel : la parole y est moins souveraine que dans un livre et moins anonyme que dans une contribution destinée à des spécialistes.
C’est pourtant à des « spécialistes » qu’Esprit a choisi de demander « où en sont les philosophes ? ». D’abord pour contribuer à maintenir, par-delà toutes les exigences productives du moment, le lien entre la philosophie et l’intervention intellectuelle. Ensuite en faisant le pari que l’inconfort de devoir parler de sa propre discipline sans pour autant « prêcher des convaincus » s’avérera fécond. Nous ne pouvons plus compter sur une définition unanime de « la » philosophie. Enfin, en prenant acte que le pluralisme des idées l’emporte aujourd’hui sur les problématiques dominantes. Il n’y a donc pas d’autre moyen d’esquisser un état des lieux de la philosophie en France que d’interroger ses institutions, ses objets et ses styles. Il faut alors se demander, non pas « à quoi sert la philosophie ? » mais « que peut-elle ? ». Au-delà de leur diversité, les contributions réunies ici s’attachent à répondre à cette question en partant de ce que la philosophie fait.
« Refaire les Lumières ? », Esprit, août-septembre 2009
« Face aux nouvelles indignations : quelle pensée critique ? », Esprit, juillet 2008
« La pensée Ricœur », Esprit, mars-avril 2006
« L’enquête philosophique de Vincent Descombes », Esprit, juillet 2005
« Faire autorité ? », Esprit, mars-avril 2005
« Splendeurs et misères de la vie intellectuelle I », Esprit, mars-avril 2000
« Splendeurs et misères de la vie intellectuelle II », Esprit, mai 2000
« Paul Ricœur », Esprit, juillet-août 1988
« Maurice Merleau-Ponty », Esprit, juin 1982
« Hannah Arendt », Esprit, juin 1980
« L’École de Francfort », Esprit, mai 1978
- 1.
Pour prendre la mesure de ce décalage, voir le numéro de la revue Autrement intitulé « À quoi pensent les philosophes » (novembre 1988) coordonné par Joël Roman et Étienne Tassin qui comportait des entretiens substantiels avec une partie de ces auteurs de référence.
- 2.
Sur tous ces points, voir l’historique de la revue, « Esprit, une revue dans l’histoire », téléchargeable sur notre site : http://esprit.presse.fr/whoarewe/history.php
- 3.
Paul Ricœur (entretien avec Carlos Oliveira), « Temps et Récit » de Paul Ricœur en débat, Paris, Cerf, coll. « Procope », p. 26.
- 4.
Sur ce point, voir le texte fondateur de Paul Ricœur, « Le paradoxe politique », paru initialement dans Esprit en mai 1957.
- 5.
Sur la différence entre le discours de l’expert et celui du « philosophe » dans le contexte de la démocratie, voir l’entretien avec Vincent Descombes « Vers une anthropologie comparative des démocraties modernes », Esprit, mai 2000. « Si l’on doit appliquer la même idée de communication au débat entre des chercheurs scientifiques, à la délibération d’une assemblée souveraine, et enfin à une réunion de philosophes discutant des fondements de l’éthique, il ne peut pas s’agir de la même chose. Dans le cas de la discussion politique, des gens se réunissent, qui ont pour objectif de trouver des formes d’action sur fond de fins communes et dans un cadre régulé en vue d’une délibération. Dans le cas de la discussion entre les chercheurs scientifiques, la communication se passe d’autorité, de régulation, de tribunaux, parce qu’ils ne discutent qu’entre personnes qui se reconnaissent. C’est peut-être l’idéal humain : il n’y a en effet nul besoin d’une autorité extérieure pour dire qui a le droit de parler. Mais c’est un idéal “élitiste” ou “aristocratique” : on ne discute qu’avec ses pairs. Dans le cas de la discussion entre philosophes, on peut se passer de présupposés parce que la discussion est radicale, qu’elle porte sur les premiers principes, ce qui autorise à mettre en question les présupposés, alors que ce n’est pas admis dans un débat entre scientifiques, et encore moins au Parlement où l’on n’a pas le temps de se poser des problèmes métaphysiques » (p. 168).
- 6.
Voir l’entretien avec André Orléan sur cette question, « Pour une approche alternative de l’économie », Esprit, février 2012.
- 7.
Voir la double trilogie d’Esprit consacrée à la crise : « Dans la tourmente (1). Aux sources de la crise financière », novembre 2008 ; « Dans la tourmente (2). Que fait l’État ? Que peut l’État ? », décembre 2008 ; « Les mauvais calculs et les déraisons de l’homme économique », juin 2009 ; « Les contrecoups de la crise », novembre 2009 ; « Les impensés de l’économie », janvier 2010 ; « Un monde au pluriel », octobre 2010. Voir aussi notre récent dossier « Les marchés hors contrôle ? », décembre 2011.