Introduction. Espace global, stratégies locales


À trop faire de la mondialisation un sujet de lutte idéologique, on en oublie qu’elle renvoie à des phénomènes réels, qui se développent à l’échelle globale tout en faisant ressentir avant tout leurs effets au niveau local. Les transformations que subissent les territoires, les villes, les équilibres régionaux et les formes de solidarités sur différentes échelles territoriales ne sont cependant pas homogènes. Elles peuvent donner lieu à des stratégies différentes de captation ou de dynamisation économique et territoriale.

La présentation de l’évolution d’un quartier de Londres, Portobello, permet ici tout d’abord de suivre, comme lors d’une promenade, les métamorphoses d’un lieu urbain façonné jusqu’alors par des vagues successives de migrants. Qu’advient-il d’un quartier quand la nouvelle économie, dont quelques entreprises en vue ont choisi de s’installer dans un quartier attractif parce que marginal, à tous les sens du terme, y impose ses effets ? Ce quartier n’avait-il pas déjà connu des transformations avec l’arrivée de populations d’outre-mer, des réfugiés des troubles politiques du siècle ? N’est-on pas dans la continuité d’une transformation permanente d’une grande ville cosmopolite qui a déjà su adapter différents usages de la ville ? Pour Thierry Naudin, les branchés de la nouvelle économie n’ajoutent pas simplement un folklore aux autres, ils s’approprient le quartier en créant leurs lieux en rupture avec l’espace de la rue. Non seulement la croissance de prix immobiliers chasse la diversité de la population hétéroclite qui pouvait se retrouver dans le même quartier mais elle favorise des activités dont l’imaginaire – imaginaire du réseau, de la globalité, du virtuel – est en rupture avec les imaginaires précédents qui ont nourri les lieux.

Ce qu’on observe ainsi à Londres correspond à ce mouvement d’ensemble dans lequel les flux d’échanges économiques et informationnels favorisent le regroupement d’activité dans des villes branchées les unes aux autres à l’échelle mondiale et, de ce fait, coupées de leur territoire environnant. Le fonctionnement en réseau accélère ainsi les communications, mais entre membres d’un même réseau, tout en limitant les contacts avec l’environnement spatialement proche dont elles ne se sentent plus solidaires.

Une politique est-elle en mesure de répliquer à ce type d’évolution ? C’est ce qu’on pourrait attendre de l’urbanisme, si celui-ci, comme l’explique Albert Levy, n’était pas entré profondément en crise. Crise des modèles de compréhension des dynamiques à l’œuvre, crise des propositions. Les contraintes nouvelles qui portent sur le métier ne sont-elles pas une chance à saisir pour imaginer une réponse à la crise de l’urbanisme ? Ces évolutions sont de trois ordres. Les urbanistes, tout d’abord, doivent intégrer la culture du projet. Celle-ci pourrait leur permettre de prendre en compte tous les acteurs, nombreux, qui interviennent désormais sur un grand chantier d’aménagement. Ils doivent enfin faire vivre un véritable débat public, très en amont de leur projet et tout au long des réalisations. Dans la prise en compte sérieuse de ces trois nouvelles contraintes, l’urbanisme peut trouver un nouveau modèle d’intervention qui pourrait redonner de la pertinence à l’action sur le territoire.

La comparaison entre Dubaï et Beyrouth, menée par Joseph Bahout, offre un autre aperçu sur le type d’action politique qui peut chercher à tirer parti des dynamiques internationales. Il s’agit ici de manières de s’insérer dans l’échange, de saisir des opportunités, liées au lieu et au moment historique. Mais ces villes entretiennent dès lors une relation complexe avec leur histoire politique, mise entre parenthèses au profit d’une projection dans l’avenir mondial, une histoire qui peut les rattraper de manière inattendue.

Comment permettre une expansion économique sans pour autant créer de nouvelles coupures dans l’histoire et dans l’espace ? Telles sont les questions auxquelles le développement des deux villes doit répondre.

Ce qui apparaît au niveau du développement urbain peut s’observer également au sujet de la question européenne. Le type de solidarité entre États créé par la construction européenne n’est-il pas potentiellement mis en danger par l’extension illimitée du territoire européen, à travers les élargissements prévus pour les années qui viennent ? Un projet politique véritablement européen est-il encore concevable dès lors que l’extension territoriale ne semble plus vraiment contrôlée ? Mais, réciproquement, que signifie définir les frontières de l’Europe ? N’est-ce pas claquer la porte violemment à notre environnement géographique proche, au risque de devoir en subir des retombées de la déception, voire du ressentiment ? Ici encore, la limite peut-elle être souple, éviter la rupture avec le proche ? Faute de pouvoir répondre à ces questions, les nations de l’Union européenne entretiennent un silence contraint sur le thème de l’élargissement, qu’il ne sera pas possible d’éluder indéfiniment, avertit Michel Foucher.

Voir la mondialisation dans tous ses effets déstabilisateurs mais aussi à travers les opportunités qu’elle suscite, la question est aussi politique pour la gauche qui, par difficulté idéologique à clarifier son rapport au marché et aux échanges, laisse ce sujet au niveau des grandes déclarations de principes. Mais elle entretient ce faisant, comme le montre Zaki Laïdi, un pessimisme social qui n’est guère porteur d’avenir, alors que les dynamiques économiques puissantes appellent des choix, une volonté, des projets mobilisateurs.

Voir aussi nos numéros récents

Sur l’Europe

« Europe, les questions restent », juillet 2006

« Doutes européens, incertitudes françaises », février 2006

« L’Europe plurielle », juillet 2005

« Le destin suspendu de l’Europe », janvier 2005

Sur les changements territoriaux et l’urbanisme

« Ségrégations et violences urbaines », octobre 2006

« L’architecture et l’esprit de l’urbanisme européen », octobre 2005

« La ville à trois vitesses », mars-avril 2004

Esprit