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Dans le même numéro

Introduction. Perte de la représentation du futur et sentiment d’accélération de l’histoire

par

Esprit

Assiste-t-on à un emballement des évolutions techniques, sociales et culturelles propre à nous rendre jouets d’une histoire lancée en roue libre vers une destination incertaine ? Notre époque semble prise de vitesse, comme dépassée par sa propre rapidité, incapable d’en maîtriser les effets, mais aussi éprise de vitesse, charmée par l’accélération des échanges, grisée par le mouvement rapide qui l’emporte. Pourquoi nous donne-t-elle le sentiment que nous sommes ainsi entrés dans une course sans fin, une fuite en avant dont nous ne maîtrisons pas la trajectoire ni, surtout, les rythmes ?

Ces questions s’inscrivent de plusieurs manières dans la suite de textes ou de dossiers publiés ces dernières années dans la revue. Elles se situent plus précisément au croisement de trois grands sujets que nous suivons de différentes manières : la mondialisation, le développement des mondes non occidentaux et la crise de la représentation du futur dans nos sociétés.

Ces trois sujets sont d’ailleurs liés puisque la mondialisation contemporaine présente cette particularité qu’elle est aussi un mouvement de désoccidentalisation du monde et qu’elle s’est imposée comme thème de réflexion majeur aux lendemains de la guerre froide, au moment même où l’on parlait confusément de « fin de l’histoire ». Cette formule suggérait que l’humanité parvenait peut-être enfin aux rivages apaisés d’un monde dont les déchirements et les conflits seraient surmontés. Elle signalait également une difficulté à se représenter le futur.

Alors qu’on pensait que le système occidental, caractérisé par la démocratie politique, l’État de droit et l’économie de marché, restait seul en lice, sans contre-modèle ni concurrent direct, on s’est livré au présent et à l’illusion que l’histoire ne pourrait plus nous prendre au dépourvu. On n’a pas assez remarqué, en outre, que la fin de l’affrontement des deux blocs signifiait, entre autres, une dévaluation géostratégique de l’Europe. En perdant le fil de l’histoire, on a aussi négligé la géographie et l’on découvre un peu tard que l’ensemble de la géographie mondiale est en train de changer, à mesure que la puissance des pays désormais regroupés sous l’acronyme Bric (Brésil, Russie, Inde, Chine) s’affirme sur la scène mondiale. Simultanément, les pays européens se trouvaient confrontés à une crise de la représentation de l’avenir, à un sentiment que l’histoire mondiale se joue désormais hors de l’Europe, sans elle, et qu’elle ne peut plus guère y imposer sa marque.

Le récit de l’histoire mondiale est-il même encore recevable quand il émane des Européens ? Telle est la question posée par les « études postcoloniales » qui ne se situent pas au sein d’un conflit avec le monde occidental, mais en dehors de lui, non pas à sa périphérie mais en le considérant lui-même comme une périphérie d’un monde délibérément non européen1. C’est pourquoi Karoline Postel-Vinay se demande par exemple, dans un article que nous avons publié l’année dernière, comment « dire l’histoire à l’échelle du monde » ? « Peut-on produire le même récit pour tous, un récit “taille unique”, des événements internationaux2 ? » Une expression aussi banale pour nous que « Deuxième Guerre mondiale » ne va plus de soi et les pays qui n’ont pas participé à cette guerre, ou qui la considèrent, comme la Chine et la Russie, avant tout comme des guerres de libération nationale ne se reconnaissent pas dans notre récit de cette guerre ni, surtout, dans les conséquences qui en découlent pour nous en termes d’organisation des relations internationales ou de normes juridiques acceptées à travers la « communauté internationale ».

Le terme de « mondialisation » permet de résumer une série d’évolutions techniques qui donnent le sentiment un peu vertigineux que notre vie s’accélère ou, plutôt, que nos modes de vie ne peuvent plus se passer de vitesse : le développement des échanges, la réduction voire la suppression des distances, l’instantanéité de la communication. Reste que l’unification de la planète sous le mode des moyens techniques ou des problèmes communs (climat, matières premières, énergie…) ne veut pas dire que la mondialisation est vécue au même rythme par tous. Au contraire, il y a dissociation et fragmentation des rythmes entre les lieux d’échanges ou d’interconnexion et les périphéries3. Le travail que nous avons mené sur la ville « à trois vitesses » pourrait être transposé à propos de la mondialisation : il ne s’agit pas seulement de constater que des temporalités différentes coexistent au sein d’un même ensemble, mais aussi de se demander comment raccorder les rythmes, synchroniser à nouveau les vitesses.

La mondialisation apparaît comme la phase contemporaine de l’accélération de nos sociétés. Bien sûr, la lenteur et la vitesse sont des notions relatives et multiformes. Il faut donc les situer, les évaluer. L’accélération et le sentiment qui l’accompagne peuvent être objectivement rapportés à l’histoire des techniques ou à celle des représentations.

Si la mondialisation doit nous inciter à mieux comprendre une géographie mondiale dans laquelle l’Europe n’occupe plus une situation centrale, elle invite aussi à s’interroger sur notre rapport au temps, au moment où nous ressentons une crise des représentations de l’avenir. Notre dossier sur « Le temps des catastrophes » soulignait il y a peu (mars-avril 2008) que notre rapport au futur est marqué par l’anxiété, le sentiment d’une impuissance de la raison4. La catastrophe devient de ce fait une manière de renouer avec un récit temporel, même si celui-ci est troublé. Comme on le voit dans le présent dossier, la catastrophe est liée dans nos représentations historiques au thème de la vitesse car l’accélération de l’histoire a commencé sous forme d’accélération… de la fin des temps. Les articles d’Alexandre Escudier et d’Olivier Remaud retracent la richesse et la complexité de cette idée d’accélération.

Notons-le : plus l’humanité s’historicise, plus elle (ou ceux qui parlent pour elle) croit à la fin de l’histoire. À la réflexion, c’est étrange : on semble découvrir un processus lointain et puissant pour aussitôt constater qu’il va bientôt s’arrêter. N’est-ce pas le signe trop enthousiaste d’un prétentieux nombrilisme historique ? Mais le mythe terminal n’est qu’une variante parmi d’autres : sans mythe terminal, il reste la vitesse pour la vitesse comme le montre Gil Delannoi. Cette ivresse de la rapidité se répand à l’échelle historique d’un monde planétaire considéré désormais comme seule et unique Humanité sur sa seule et unique Terre. Cette volonté de rapidité (ou de puissance rapide) s’impose à chaque individu d’une collectivité humaine déjà unifiée, en partie uniformisée mais toujours éparpillée. Inévitablement vécue, ressentie, pratiquée, cette puissance de la rapidité suscite l’enthousiasme ou le dégoût, l’énergie ou la fatigue chez les acteurs comme chez les spectateurs (s’il en reste).

Cette rapidité toujours accrue engendre désirs et craintes, triomphes et débâcles : l’abondance mais aussi l’encombrement, l’anticipation mais aussi l’impatience. On rencontre cette précipitation depuis le geste quotidien quasi mécanique jusqu’à l’extraordinaire extase révolutionnaire (politique ou technique). Il en résulte forcément des évolutions de notre chronographie, de notre perception de « l’air du temps ». Fatalisme, mélancolie et optimisme sont les modes les plus courants de l’articulation présente du passé et de l’avenir, du moins quand cette articulation persiste en dépit de l’enfermement dans le présent, analysé par Paul Zawadzki.

  • 1.

    Voir notre dossier « Pour comprendre la pensée postcoloniale », Esprit, décembre 2006.

  • 2.

    Karoline Postel-Vinay, « Dire l’histoire à l’échelle du monde », Esprit, juin 2007.

  • 3.

    Voir nos dossiers « Entre local et global : espaces inédits, frontières incertaines », Esprit, novembre 2006 ; « La France dans le nouveau monde industriel », Esprit, juin 2007 ; voir aussi le livre de Pascal Michon, les Rythmes du politique. Démocratie et capitalisme mondialisé, Paris, Les prairies ordinaires, 2007.

  • 4.

    Voir aussi notre dossier sur « Günther Anders, le surarmement et les trois guerres mondiales », Esprit, mai 2003.