L'impossible réforme par le haut
La réforme des retraites a été votée le 27 octobre 2010 après une série de grandes journées de manifestation au succès inattendu. L’intensité des mobilisations a pris de court aussi bien les acteurs syndicaux que le gouvernement, l’automne étant réputé peu propice aux mouvements revendicatifs. Parce qu’elle a créé la surprise, cette confrontation était inédite et a même paru, un temps, entre blocage routier et entrée en scène des lycéens, incontrôlable. On ne peut donc la réduire au schéma bien rôdé du « blocage à la française » selon lequel un acteur politique responsable s’opposerait à une société crispée sur ses « privilèges » et hermétique au discours de la raison. C’est le contournement des partenaires sociaux au nom du volontarisme présidentiel qui a montré ses limites et mis en exergue le besoin de mieux faire vivre la démocratie sociale.
En effet, la rue est devenue le lieu d’expression par défaut dès lors que le gouvernement n’a jamais envisagé d’ouvrir une négociation mais a dénommé « consultation » une série de rencontres informelles, rythmées par des annonces médiatiques. En 2004, François Fillon, ministre du Travail, avait fait voter une loi imposant au gouvernement l’obligation de laisser les partenaires sociaux négocier avant toute modification du droit du travail. En 2006, Nicolas Sarkozy a rapidement plaidé pour l’abandon du contrat première embauche (CPE) de Dominique de Villepin imposé sans concertation. En 2008, il a négocié une réforme de la représentativité syndicale qui laissait penser qu’il prenait le sujet au sérieux. La CGT avait conforté à cette occasion sa stratégie de syndicalisme responsable, concrétisée par la solidité de l’intersyndicale au cours du mouvement des retraites, qui a permis d’éviter la surenchère radicale en fin de mouvement. Rien n’y fait : l’acteur politique croit toujours au primat de l’exécutif. Ce qu’on appelle « courage de réformer » est en réalité le choix de la facilité : se laisser aller à la pente bonapartiste de la culture politique française pour laquelle la bonne réforme tombe d’en haut et la force du changement vient du seul verbe présidentiel. Les mobilisations ont montré les limites de cette approche politique des questions sociales, ce qui peut expliquer pourquoi elles ne pouvaient pas profiter à l’opposition socialiste.
Le gouvernement a cru qu’il pouvait enfermer les retraites dans une approche financière et technique et faire accepter ses décisions en limitant la « pédagogie » à une mesure lisible : le passage du seuil d’âge légal à 62 ans. Pour un salarié, changer les règles de départ à la retraite ne signifie pas seulement compter quelques trimestres en plus en fin de carrière mais bien plus : repenser l’ensemble de son parcours, sa biographie, son rapport personnel au temps. Pour technique qu’il soit, le sujet des retraites renvoie en effet simplement chacun à son expérience professionnelle. C’est pourquoi les manifestants réagissaient à l’irréalisme d’une réforme qui affichait un seuil d’âge sans parler de la disparition de l’emploi pour les seniors : à 58 ans, un salarié sur deux a déjà quitté le monde du travail. Dire qu’il faudra « travailler » jusqu’à 62 ans, c’est préparer l’abandon du taux plein pour une majorité de retraités. Au milieu d’autres points contestables et injustes, cette présentation générale du dossier a elle-même nourri le blocage. Le sentiment de voir un débat tronqué sur un sujet central a nourri un sentiment d’injustice, exacerbé par la crise de 2008 et la flambée de chômage qu’elle a entraînée.
Le contournement de la démocratie sociale ne pose donc pas seule ment le problème du « passage en force » qui s’apparente ici à une victoire à la Pyrrhus : le Président a prouvé qu’il pouvait assumer le conflit avec la rue mais a aussi montré une incapacité à reconnaître l’injustice de ses choix. Ce contournement conduit, surtout, à discuter de sujets concrets dans un brouillard de faux-semblants et d’approximations en considérant la société comme immature pour des sujets complexes et accessibles seulement au simplisme de la communication formatée. Cela conduit à parler de l’emploi sans prendre en compte la réalité du travail, comme si la mutation du travail ne constituait pas la trame ordinaire de l’expérience de chacun, précisément dans une situation où le travail place l’individu au croisement d’attentes contradictoires et de prescriptions multiples, ce qui rend son investissement personnel plus fort et le travail plus « usant ». Sans démocratie sociale, on parle de sujets en les vidant de leur dimension d’expérience, on débat sur des termes techniques sans ancrer les débats collectifs dans des situations vécues. Et cette parole qui tourne à vide dévalorise les institutions et l’idée même d’action politique.