La condition de réfugié


Le soulagement aura été de courte durée pour les Syriens cherchant refuge en Europe : après avoir ouvert ses portes début septembre, l’Allemagne a rapidement rétabli un contrôle à ses frontières le 13 septembre 2015. Ainsi, en quinze jours, les règles européennes ont été bousculées deux fois dans l’urgence, donnant le sentiment d’une Europe dominée par l’improvisation et les désaccords. Pourtant, c’est à juste titre que l’Allemagne a, dans un premier temps, pris la mesure de la situation en suspendant les accords de Dublin qui obligent le pays dans lequel les réfugiés posent le pied à traiter leur dossier de demande d’asile (ce qui a fait peser une charge finalement excessive sur la Grèce, la Hongrie et l’Italie).

Mettre en avant une situation d’exception pour mieux accueillir les réfugiés syriens a eu au moins le mérite de débloquer enfin la parole politique. L’Allemagne a annoncé qu’elle s’apprête à accueillir 800 000 candidats à l’asile, et a ainsi réaffirmé le droit des réfugiés qui fuient la guerre. En assumant ses responsabilités, l’Allemagne a aussi rappelé la capacité des pays européens à faire face à un afflux certes précipité mais limité s’ils acceptent de se coordonner. Dans les gares allemandes, une mobilisation inattendue de citoyens présentant le visage accueillant de leur pays a montré que la crainte et le repli n’étaient pas les seules forces de l’opinion à prendre en compte par les politiques. Mais l’état d’exception, inévitablement lié à des choix souverains et par conséquent à l’espace national, a aussi servi à durcir les conditions d’accueil pour les migrants économiques arrivant des Balkans.

Les responsables politiques français, pour leur part, n’ont pas su placer leur discours à la hauteur des événements et se sont, trop habilement, abrités à la fois derrière l’initiative allemande, soutenue verbalement, et l’inertie des pays de l’Est, qui portent la responsabilité du blocage européen. Les tergiversations françaises n’ont pas échappé aux Syriens sur la route de l’exil et, malgré des liens historiques anciens, notamment linguistiques, entre notre pays et la Syrie, rares sont ceux qui voient encore dans la France la terre des droits de l’homme, fidèle à une longue tradition d’accueil. Il n’y a pas d’attractivité internationale pour un pays qui renonce frileusement à ses principes.

Pourquoi ne pas dire clairement que l’Europe ne peut se couper de son voisinage proche, dont font partie des régions en guerre comme la Syrie et même l’Irak ? Les flux d’arrivants n’auraient pas dû nous surprendre : l’effondrement de la Syrie était programmé par la lutte à mort du régime de Bachar el Assad pour sa survie. L’inertie européenne n’a aucune chance de limiter le flux de civils fuyant la guerre. Plus grave : les cinq millions de réfugiés syriens au Liban, en Jordanie et en Turquie deviennent une arme de chantage politique régional. Une déstabilisation de ces pays ne manquerait pas d’avoir un effet en retour sur l’Europe. Il est donc illusoire de croire que l’Europe peut se retrancher derrière des murs et se désintéresser de la violence qui touche la population syrienne.

Mais ne nous trompons pas de débat ! Une fois de plus, les États, à qui il revient de mettre en œuvre le droit d’asile, font jouer le mauvais rôle à l’Europe. L’échec européen porte sur une juste répartition de l’examen des demandes d’asile, c’est vrai. Cependant les accords de Schengen, qui assurent une libre circulation entre pays membres et imposent le contrôle des frontières aux pays de la périphérie, ne disent rien du droit d’asile. En effet, le droit des réfugiés est affirmé par un engagement international ancien, reconnu par la convention de Genève de 1951. Plus fondamentalement, comme le rappelait Paul Ricœur, « à l’arrière-plan du droit contemporain des réfugiés, on trouve bien entendu la tradition de l’asile, laquelle est elle-même liée à une antique tradition d’hospitalité1 ». Ne nous limitons donc pas au débat juridique ou à la dénonciation trompeuse de l’Europe de Schengen : c’est notre sentiment de faire monde commun avec ceux qui sont frappés par la violence et la guerre qui est mis à l’épreuve dans le drame des réfugiés.

  • 1.

    Paul Ricœur, « La Condition d’étranger », Esprit, mars-avril 2006.