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Dans le même numéro

La justice, même sans la force

par

Esprit

février 2017

#Divers

« La justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique. La justice sans force est contredite, parce qu’il y a toujours des méchants. La force sans la justice est accusée1. » Dans le domaine des relations internationales, l’aporie pascalienne aura rarement été aussi actuelle, d’autant qu’aucune des issues suggérées par Pascal ne semble praticable. « Faire que ce qui est juste soit fort » est un projet que les politiques du fait accompli, l’impuissance de l’Onu et l’abandon apparemment assumé du multilatéralisme rendent plus illusoire que jamais. Même l’alternative supposée réaliste (« faire que ce qui est fort soit juste ») s’éloigne, à l’heure où les grandes puissances se donnent de plus en plus rarement la peine de draper leurs interventions militaires dans un discours humanitaire.

Le dénouement de la bataille d’Alep marque l’impuissance de la justice et l’injustice de la force laissée à elle seule. Non seulement parce qu’il rappelle qu’il y a toujours des « méchants », mais parce que le fait qu’il en existe de tous les côtés a servi de prétexte à l’inaction. La violence déchaînée contre les civils par le régime syrien et ses alliés n’appelle pas seulement des commentaires sur la volatilité des alliances (qui aurait cru que la Turquie et l’Iran combattraient côte à côte à l’initiative de la Russie ?). Elle trahit aussi le triomphe d’une politique du « moindre mal » qui commence à recevoir des échos dans les chancelleries du monde entier. Puisque des forces islamistes tenaient une partie d’Alep-Est, ne fallait-il pas sacrifier les civils à la logique injuste, mais soubassement moins chaotique, des États ? Dans le jeu des puissances, la prime est allée à celles qui semblent organisées et prévisibles.

Rien n’assure pourtant que cette politique de la force nue et des intérêts nationaux bien compris ait pour elle l’avantage du réalisme. C’est vrai en Syrie, où la logique de l’État a plus souvent entraîné la terreur et le chaos que l’ordre. Si l’on ne peut que souhaiter le respect – bien incertain déjà – d’un accord de cessez-le-feu finalement approuvé par l’Onu, on n’oublie pas qu’il a été imposé par des puissances étrangères au bénéfice d’un système étatique qui a toujours pratiqué la violence comme moyen de survie et même, comme le suggérait Michel Seurat, instauré la barbarie comme l’état naturel de la société syrienne2. À quelle stabilisation un tel accord peut-il vraiment conduire ? Cette réorganisation de la politique internationale autour du jeu des puissances n’a pas seulement lieu sur les territoires en guerre ouverte. Ainsi, la tension perceptible entre les États-Unis et la Chine n’offre, à terme, aucune garantie contre la montée aux extrêmes. Plus près de nous, la renationalisation des politiques européennes ne se présente pas forcément comme un facteur de paix, alors que la seule perspective communautaire encore valorisée aujourd’hui est celle d’une « Europe de la défense ».

Mais le problème n’est pas seulement géopolitique. Dans la bataille d’Alep, comme dans le conflit qui oppose l’Arabie saoudite aux populations chiites du Yémen, la force sans justice des États l’a d’abord emporté dans les têtes. Les discours sur l’inanité des droits de l’homme et sur l’hypocrisie des politiques humanitaires, qui pouvaient sembler pertinents à l’époque du néoconservatisme de Bush, sont devenus aveuglants. On a beaucoup incriminé le droit humanitaire dans les désastres de la politique américaine au Moyen-Orient. Se trouve-t-on bien avancé maintenant que les États-Unis de Donald Trump s’apprêtent à leur tour à abandonner la « rhétorique des droits de l’homme » ? Hier, la force se revendiquait de la justice, aujourd’hui elle ne le fait plus ou à peine : maigre consolation.

Il est peut-être vrai que les droits de l’homme ne suffisent pas à faire une politique, mais comme une politique des droits de l’homme n’a jamais été véritablement tentée, il serait plus logique d’incriminer la force que la justice. Parmi d’autres événements récents, Alep marque l’émancipation officielle des grandes puissances par rapport à la question du droit. Les États-Unis comme l’Europe choisissent de plus en plus souvent le « laisser-faire », comme si l’on pouvait espérer de l’affirmation des souverainetés la constitution d’un ordre mondial stable. Cet abandon devrait obliger les partisans de la Realpolitik à reconnaître que les fauteurs de guerre ne sont pas toujours dans le camp des idéalistes. La tyrannie d’une « force sans justice » ne garantit aucune paix, sinon peut-être celle des cimetières.

Quant à ceux qui, comme cette revue, entendent demeurer fidèles à l’idée d’un droit international pacifique, ils sont confrontés à l’abîme d’une « justice sans force ». Il est bien vrai qu’à Alep, le conflit n’opposait pas seulement des forces injustes à des rebelles démocrates : sur ce point, la géopolitique aura toujours raison contre les droits de l’homme. Faut-il en conclure que la justice ne se trouve nulle part ? Ignorer l’aspiration à la liberté qui a d’abord conduit les Syriens dans la rue ? Ici comme en d’autres lieux de la planète, l’assassinat des civils et la répression de la société civile fournissent une réponse. Paul Ricœur rappelait souvent que l’on entre dans la question de la justice par l’injustice. Lorsque la réponse à la question de savoir avec qui s’engager devient plus difficile à formuler, la tentation est grande de ne pas s’engager du tout. Pour y résister, on ne dispose tout d’abord que du réel incontestable de l’injustice. Des intellectuels, on peut au moins attendre qu’ils encouragent les initiatives de ceux qui se trouvent sur le front : se battre sans force, militer sans idéal certain et lutter sans arme.

La situation internationale nous tend un inquiétant miroir de la situation du droit à l’intérieur de nos démocraties. La terreur qui s’y installe pousse à réclamer une force libérée des contraintes de la justice, laquelle s’avère tout aussi impuissante à garantir la paix (entendue comme absence d’attentat). Inversement, la justice sans la force est accusatrice, mais ses imprécations restent stériles. Ce dilemme nous fait courir un double risque : celui d’un État de droit « pur », mais qui se discrédite lui-même tant l’aspiration à la sûreté est à la base de tout contrat social, et le spectre d’un retour à l’état de nature qui détricote les acquis de la démocratie en matière de libertés.

Les droits de l’homme, on le voit, sont indivisibles : on ne peut les aimer à l’intérieur et les mépriser à l’extérieur. Ils s’affaiblissent aujourd’hui concomitamment sur ces deux fronts. C’est par une dangereuse illusion d’optique que le droit interne a pu se concevoir indépendamment du « droit des gens », car la mondialisation rend encore plus inextricable le lien entre les deux et c’est ensemble qu’il faut les penser pour garantir les droits de l’homme. Ceux-ci ont été moqués par les réalistes (ou prétendus tels) comme par les nationalistes et les identitaires : ne cédons pas à l’illusion de penser que c’est en s’émancipant de la justice que la force retrouvera son efficacité. Il s’agit là d’un calcul à très court terme : les militaires qui ont fait ce pari pendant la bataille d’Alger le savent bien, eux qui l’ont payé par une brouille de plusieurs décennies avec la société française. À cette époque, la revue Esprit s’était opposée à la torture et aux disparitions forcées. Aujourd’hui, le contexte a radicalement changé. Mais pas notre cap.

  • 1.

    Blaise Pascal, Œuvres complètes, édition de Louis Lafuma, Paris, Seuil, 1963, no 103.

  • 2.

    Michel Seurat, Syrie. L’État de barbarie, Paris, Puf, 2012.