La méprise du procès de l'antitotalitarisme


La coïncidence entre le vingtième anniversaire de la chute du Mur de Berlin et les contrecoups de la crise économique et sociale a produit des effets singuliers. Ce qui devait être commémoré comme l’accès des peuples d’Europe de l’Est à la liberté apparaît, dans le contexte actuel, comme le point de départ d’une immense illusion. Forts de leur victoire, les Occidentaux auraient confondu la suprématie du marché avec sa légitimité démocratique. Vingt ans après la chute du Mur, ce n’est plus le communisme qui apparaît dépassé mais le capitalisme qui aurait apporté une nouvelle preuve historique de son absurdité constitutive.

Dans le regard porté sur les dernières décennies par de nombreux intellectuels, la critique du communisme semble, au mieux, avoir été un alibi à la mise en place du règne de la finance et du gouvernement par l’intérêt. Il n’est pas de mois où ne paraisse un ouvrage stigmatisant l’« antitotalitarisme » qui, à partir de la fin des années 1970, aurait rendu illégitimes toutes les espérances progressistes en leur opposant les crimes du Goulag. Selon cette thèse répandue, la victoire de ce qu’on a appelé l’antitotalitarisme, un courant critique où Esprit a joué un rôle, ne serait que le masque idéologique de celle du néolibéralisme. Ici et là, on trouverait le même déni du politique, la même défiance à l’égard de l’État, les mêmes naïvetés dans la croyan­ce à l’autorégulation de la société. Le souvenir de la chute pacifique du Mur amplifie sans doute cette conviction : valait-il véritablement la peine de s’alarmer devant un monstre aux pieds d’argile ?

Aujourd’hui, on discrédite l’antitotalitarisme au nom de ce qu’on l’accuse d’avoir discrédité : le socialisme et la révolution. La réconciliation de la gauche avec l’économie de marché, l’adoption de politiques gestionnaires, la substitution de l’expertise au travail intellectuel : tout, ou presque, dans le désenchantement démocratique actuel, est mis sur le dos de ceux qui, au tournant des années 1980, plaidaient la cause des droits de l’homme. Continuant à croire que les intellectuels hexagonaux dictent leurs règles à la politique mondiale, les critiques de l’antitotalitarisme font de la France le point de départ de la contre-révolution. On ne prête qu’aux riches : en 1983 déjà, Perry Anderson voyait dans Paris « la capitale de la réaction européenne1 ».

Mais que faut-il exactement entendre par la « pensée antitotali­taire » ? En lisant un des réquisitoires les plus documentés (sinon le plus objectif), on est surpris de constater que les références à André Glucksmann et Bernard-Henri Lévy sont plus nombreuses que les citations de Cornelius Castoriadis ou de Claude Lefort2. Ailleurs, ces derniers ne sont même pas nommés, et l’antitotalitarisme devient l’apanage des « nouveaux philosophes », des théoriciens postmodernes et de quelques disciples de droite de Michel Foucault. À ce compte, le combat antitotalitaire perd en effet de sa substance. Il faut pourtant une bonne part d’aveuglement, ou d’hypocrisie, pour confon­dre la défense de l’autogestion avec la promotion néolibérale du marché autorégulé. Si le courant antitotalitaire a donné lieu à des divisions (sur les droits de l’homme, le rôle de l’État, la République…), il fut d’abord l’occasion de repenser la place et le rôle du politique, l’énigme du vivre ensemble.

Bref, il n’a pas recouvert la question du pouvoir et de la servitude volontaire par la question économique. Mais aujourd’hui la grille d’analyse économique se diffuse largement et est censée fournir le modèle d’interprétation du comportement des individus (gestion, management…), voire de la politique comme si l’État avait purement et simplement disparu alors qu’il reste l’un des acteurs décisifs de la mondialisation économique. Cette méprise s’accompagne d’un « oubli du politique » qui cache les rapports de pouvoir qui sont au cœur de l’économie comme des autres domaines de la vie humaine. Compren­dre le politique, ce n’est pas le penser en objet à distance (comme peut le faire la science dite politique qui se plaît à adopter les critères de l’analyse économique) mais saisir qu’elle nous concerne d’emblée car nous en sommes les acteurs toujours « pris » en situation.

Bien sûr, la chute du Mur de Berlin n’a pas marqué le triomphe de la seule dissidence, elle devait aussi servir de justification à un capitalisme débridé et à un rejet de l’État souvent associé dans les pays de l’est européen à l’État-parti. Mais, précisément, la crise de 2008 nous rappelle que l’injustice de ce capitalisme sauvage et débridé a aussi des conséquences politiques. À l’heure de la stagnation démocratique et du néolibéralisme, l’antitotalitarisme constitue toujours une ressource intellectuelle qui rappelle que la politique n’est jamais totalement dévorée par l’économie. C’est l’illusion de ceux qui cachent les rapports de pouvoir par cynisme ou par idéalisme.

  • 1.

    Perry Anderson, In the Tracks of Historical Materialism, Londres, Verso, 1983.

  • 2.

    Michael Christofferson, les Intellectuels contre la gauche, Paris Agone, 2009.