La question européenne ou le dualisme des pouvoirs spirituel et politique
En écho aux travaux de Paolo Prodi
Proche des éditions Il Mulino et de la revue du même nom, Paolo Prodi a enseigné pendant plusieurs décennies l’histoire moderne à l’université de Bologne, là même où son frère Romano enseignait l’économie. Issu de la génération qui sortait de la Deuxième Guerre mondiale à l’âge de l’adolescence, il lisait à l’époque Benedetto Croce et Antonio Gramsci, mais aussi Jacques Maritain et Emmanuel Mounier. Et la revue Esprit était une revue de référence, pour lui comme pour Antonio Negri, Giovanni Vattimo ou Umberto Eco. À l’époque, les questions que se posaient ces jeunes intellectuels, dans un pays où Sartre n’était pas le maître à penser, avaient une forte résonance historique et portaient déjà sur l’avenir de l’Europe :
Le modèle de vie occidentale était-il en crise et, allait-on, pressés par les nouvelles idéologies, vers une nouvelle libération de l’humanité, affranchie et devenue adulte suite aux tragédies du passé récent, ou alors, le christianisme restait-il une référence et un élément nécessaires à la renaissance de la démocratie ?
Aujourd’hui, l’historien dont les travaux ont porté sur les rapports entre la Réforme et la Contre-Réforme (pour lui moins antagonistes que l’historiographie le laisse croire), le droit canonique, les évolutions réciproques du pouvoir de la papauté et du pouvoir laïc d’État, les racines européennes, livre une somme, Christianisme et monde moderne (Hautes Études/Gallimard/Le Seuil), représentant cinquante ans de travaux.
Soulignant que le sujet des relations entre le sacré et le politique, entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, l’a toujours attiré, il observe dans l’État moderne deux « processus opposés et convergents » : alors que la papauté assimile les caractéristiques de l’État moderne en transformant l’Église en une societas perfecta souveraine (comme l’État), la papauté a contribué d’un autre côté à changer la politique en la sacralisant, « en étendant son pouvoir au modelage de l’homme depuis sa naissance jusqu’à sa mort ». Si la politique moderne (en voie de sacralisation) et la papauté (en voie de sécularisation et d’accommodation avec le monde moderne) s’entrecroisent, cela signifie que la question des rapports entre les deux pouvoirs (spirituel et temporel), entre les deux Cités, est la plus décisive. Refusant d’opposer une approche désincarnée du christianisme (religion réduite à la révélation) à une approche conservatrice, rejetant également le « pardonisme historique » au bénéfice d’une prise en compte des faiblesses de l’Église (comment admettre le scandale par excellence qu’est la division des Églises ?), Paolo Prodi affirme vigoureusement que notre héritage historique est lié aux trois grandes religions monothéistes, qui sont avant tout des religions du salut, et à leur conception de la justice (« l’homme singulier atteint le salut – même contre les lois positives des hommes si nécessaires – s’il accomplit les commandements divins »).
Loin de se résumer à une confrontation interreligieuse (Prodi souligne paradoxalement que l’islam, certes aux mille couleurs, renvoie à l’« Autre », à un ancrage métapolitique que notre société postchrétienne est en train de perdre), le défi est interne à la civilisation occidentale, civilisation dans laquelle la norme « à une dimension » fait coïncider l’être collectif et le devoir-être. « Civilisation où les choix quotidiens qui engagent la vie et la mort relèvent de moins en moins d’un arbitrage entre le bien et le mal et de plus en plus de sondages d’opinions ou de statistiques des scientifiques. » Rappelant la polémique entre le rabbin Jakob Taubes et Carl Schmitt (« je voulais montrer à Schmitt que la division entre le pouvoir terrestre et le pouvoir spirituel est absolument nécessaire, et que sans cette délimitation, l’Occident exhalera bientôt son dernier souffle »), Prodi tire la leçon des régimes totalitaires qui ont précipité la confusion entre le métapolitique (le sacré) et le pouvoir politique. Pour l’historien, l’urgence n’est ni de célébrer sempiternellement les racines judéo-chrétiennes de l’Europe, ni de revendiquer l’application universelle (avec ou sans la guerre, dit-il) de l’idéal des Lumières et des mécanismes constitutionnels démocratiques.
Il me semble plus important de comprendre si et comment le dualisme qui a grandi à l’intérieur du monde judéo-chrétien peut être transmis aux nouvelles générations et aux nouvelles populations comme un apport qui trouverait sa place dans les nouveaux horizons de la mondialisation.
La question du dualisme, que d’aucuns nomment « théologico-politique », demeure européenne… et d’actualité ! Ce grand historien ne s’est pas trompé d’objet.
Esprit