Les raisons d'une crise politique
Que restera-t-il de la loi El Khomry ? Il est trop tôt pour dire si la « grande loi sociale » qu’on nous avait annoncée marquera les relations sociales dans notre pays, mais il est déjà certain qu’elle a durablement déchiré les relations au sein de la majorité. Les quatre années d’opposition interne de la part des députés dits « frondeurs » et les multiples départs du Parti socialiste n’ont pas suffi : il fallait que l’affaire se termine, comme souvent en France, dans la rue. Non sans naïveté, beaucoup attendaient que le Ps fasse un jour son « congrès de Bad Godesberg », du nom de cette petite ville au sud de Bonn où le Parti social-démocrate d’Allemagne (Spd) renonça en 1959 à la nationalisation des moyens de production et à la lutte des classes. Mais ni la clarté ni la pédagogie n’ont jamais été les points forts du Parti socialiste. À chacun de ses congrès, il arrivait à préserver son unité en conciliant ses courants après des nuits de tractations, au prix parfois de renversements d’alliance florentins. Il en paie le prix fort aujourd’hui : après quatre ans de gouvernement, le Ps et avec lui toute la gauche sont en miettes.
Pour se reconstruire, la thérapie devrait commencer par énoncer clairement la réalité politique de la césure entre, d’une part, un socialisme réformiste, de centre gauche – social-libéral ou social-démocrate, peu importe le nom –, acceptant le marché, l’entreprise, la concurrence, sans endosser pour autant la violence du capitalisme, mais en cherchant au contraire à la limiter en prônant une « économie sociale », protectrice des plus faibles et soucieuse de justice sociale ; et d’autre part, un socialisme étatiste, plus méfiant à l’égard du secteur privé et gardant l’horizon d’une égalisation volontariste de la société. Ces options ne partagent de vision libérale qu’en matière de mœurs, ce qui explique qu’au début du quinquennat elles aient pu vaincre ensemble l’opposition au mariage pour tous. Peu importe de savoir laquelle des deux est la plus « socialiste », l’urgence étant aujourd’hui de se projeter dans l’avenir au terme d’un véritable état des lieux.
Ce qui aura constamment manqué depuis 2012 à François Hollande, c’est le courage d’expliquer son éloignement du célèbre discours du Bourget. Est-ce le souvenir cuisant du tournant économique de 1983, confié par François Mitterrand à Jacques Delors et encore vilipendé, à gauche de la gauche, comme une première « trahison » ? C’est peut-être dans ce renoncement à faire sortir définitivement le Parti socialiste d’une culture de l’exil, ressassé pendant les longues années du gaullisme, qu’il faut chercher l’origine du mal – voire de la malédiction – de la gauche, et de sa brouille durable avec le monde et l’économie. Elle a pourtant modernisé le pays, mais toujours clandestinement, sans le dire, en laissant à Bruxelles et à la mondialisation le soin de faire le « sale boulot ». Le résultat est là, dans cette césure devenue patente avec la loi El Khomry. Celle-ci est devenue le déversoir de toutes les rancœurs, le symptôme de tous les maux et malaises français1, la caisse de résonance de toutes les inquiétudes et de tous les désespoirs. Mais, répondra-t-on, Manuel Valls n’a pas dissimulé le tournant social-libéral de sa politique : il a assumé l’opposition à la gauche de la gauche ! Peut-être, mais l’autoritarisme ne saurait pallier le manque de pédagogie pour convaincre. Et puis l’autorité n’est pas une qualité qu’on s’octroie à soi-même et qu’on illustre à coups de menton, mais une reconnaissance que l’on reçoit des citoyens, au-delà du cercle de ses soutiens.
Du long bras de fer entre le gouvernement et les adversaires farouches de la loi, il est à craindre que tout le monde ne sorte perdant. D’un côté, même si elle a fini par être adoptée à l’Assemblée nationale, la loi a perdu l’esprit de réforme qui soufflait en elle. De l’autre, les différents blocages opérés par la Cgt doivent être interprétés plutôt comme un aveu de faiblesse que comme une démonstration de force. En témoignent les violences dans les manifestations contre la loi. L’hystérisation du débat politique sous le très controversé Nicolas Sarkozy n’avait pas peu contribué à son échec en 2012 et à l’élection d’un « président normal », promettant de pacifier la vie publique en France. De ce point de vue aussi, l’échec de François Hollande est patent. Il y a bien sûr la violence de « casseurs » organisés et présents dans pratiquement tous les défilés. Mais le quinquennat de François Hollande aura vu la montée, sans précédent depuis longtemps, des extrêmes : d’un parti d’extrême droite xénophobe devenu le premier parti en France, d’une gauche de plus en plus radicalisée, montrant non seulement une violence dans la rue, mais aussi l’extrême virulence d’un discours tenu aussi bien sur les réseaux sociaux que publiquement, contre les symboles du capitalisme et du néolibéralisme que sont devenus Hollande, Valls, Macron, le Ps, la Cfdt… Les méthodes de la Cgt pour tenter de bloquer le pays, l’activisme violent de groupuscules gauchistes, les tribunes anticapitalistes qui se multiplient, les pétitions d’intellectuels dénonçant surtout les violences de la police, le rêve d’une « convergence des luttes » rappellent aux uns les années d’après-guerre, quand le puissant Parti communiste orchestrait la lutte des classes, et aux autres les « années de poudre » de l’après 1968, quand les gauchistes s’activaient pour réaliser leur rêve de révolution. Mais la crise sociale, évidente, durable, violente, occulte aussi une autre crise : celle d’un modèle politique à bout de souffle. Que dire d’un régime « présidentiel » où les partis sont capables d’obliger les présidents, actuel et ancien, à se présenter à des « primaires » ?
Le climat social très nerveux ne s’explique pas seulement par le présent déprimé et le futur inquiétant du travail, ni par l’échec économique d’un gouvernement de gauche qui, en quatre ans, a dû comptabiliser 600 000 chômeurs (de catégorie A) de plus. Il s’explique aussi par le fossé croissant entre les plus riches et les plus pauvres, par les salaires astronomiques des dirigeants d’entreprise (avec des hausses annuelles conséquentes même quand ils échouent), par l’augmentation du nombre de millionnaires, lesquels représentent 1 % de la population mondiale mais détiennent 47 % de la masse financière de la planète (52 % en 2020)2 : la richesse se concentre – et la situation devient explosive. On trouvera toujours un économiste distingué pour nous expliquer que ces sommes sont virtuelles et qu’elles ne représentent pas la vraie richesse des nations, mais il s’agit là d’un scandale qui révèle l’injustice du monde qui se met en place devant nous. Contre cela, les imprécations verbales sont tout aussi stériles que les adaptations honteuses. La perspective de la lutte des classes n’a jamais été en même temps aussi juste et aussi vaine. Juste parce que l’accumulation de ces inégalités trouve son origine directe dans la logique intrinsèque du capitalisme, mais vaine car l’antagonisme entre producteurs et prolétaires n’avait de sens que dans le cadre industriel et matériel du monde aux xixe et xxe siècles.
C’est pourquoi il faut garder de la lutte des classes l’énergie de l’indignation tout en en proposant une lecture renouvelée, plus réaliste et plus exigeante, qui inquiète toute certitude et interdise toute nostalgie. L’important serait de sortir des recettes, par exemple en puisant aux sources du socialisme utopique du xixe siècle : car ce qui manque le plus à l’une et à l’autre gauche dans la période de droitisation actuelle, c’est un travail de réflexion sur les réalités, de réinvention de la tradition de gauche et d’imagination pour proposer une nouvelle donne politique.
- 1.
On a par exemple entendu un ouvrier de Peugeot rendre la loi El Khomry responsable de la sous-traitance croissante (qui fragilise l’emploi des salariés de Peugeot).
- 2.
Voir Le Monde du jeudi 9 juin 2016, suppl. « Éco et Entreprise », p. 3.