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Dans le même numéro

Mémoires d'empire et cultures transnationales

par

Esprit

décembre 2006

#Divers

Introduction

Nous n’abordons pas ici le débat postcolonial par son versant militant mais comme le courant intellectuel méconnu qu’il représente à l’échelle mondiale. Il existe en effet de multiples entrées dans le sujet du post-colonialisme et toutes sont liées à un télescopage des temps qui enchevêtre histoire et mémoires, anciennes situations coloniales et formes sournoises de néocolonialisme, contentieux historiques et discriminations persistantes, demandes de reconnaissance et concurrence des victimes1 … Pour autant, l’instrumentalisation militante, parfois grossière, des blessures historiques ou la manipulation des thèmes de la culpabilité collective ne doivent pas conduire à balayer d’un revers de la main un débat qui se déroule à l’échelle mondiale ? et dont on ne perçoit en France que des échos assourdis et simplifiés.

Si nous n’hésitons pas à l’occasion à pointer la confusion militante qui ne voit dans le développement de la thématique postcoloniale que l’opportunité de recycler un vieux tiers-mondisme idéologique faisant de la culpabilité de l’Occident, réduit à un ensemble de pulsions exterminatrices, l’alpha et l’oméga de la compréhension du monde2, on ne peut se laisser entraîner dans un militantisme symétrique faisant des populations des anciennes colonies installées en France, livrées aux excès de la mémoire, les responsables des maux de la nation. Cette manière de soupçonner le séparatisme des minorités méconnaît les dynamiques sociales à l’œuvre3 mais surtout fabrique des catégories généralisantes (les « Blacks-Beurs », voire les « Blacks-Blancs-Beurs ») qui, sans correspondre à une réalité sociologique, peut favoriser des identifications collectives par défaut.

Posons-nous donc la question : de quoi est-il question dans le débat postcolonial ? Ce courant de pensée a-t-il quelque chose à nous apprendre ? En quoi répond-il à d’autres traditions intellectuelles qui ont déjà irrigué notre vie intellectuelle à l’époque où les militants de la décolonisation publiaient Léopold Senghor, Frantz Fanon ou Aimé Césaire ? C’est en repartant en particulier de cet héritage que le philosophe Achille Mbembe retrace la généalogie du courant de pensée « postcolonial ». Celui-ci reprend la tradition d’une critique de l’universalisme occidental mais tire sa particularité de se développer après un désenchantement politique du Sud, lié aux échecs en série des États-nations postcoloniaux. Elle est aussi étroitement dépendante du mouvement de la globalisation qui fait émerger des auteurs à audience internationale dans des régions jusqu’alors considérées comme périphériques ou subalternes. De cette nécessité pour les intellectuels des anciennes colonies de tirer sans complaisance un bilan des ambitions et des revers des pensées de l’indépendance témoigne ici l’entretien avec le philosophe Fabien Eboussi Boulaga.

L’anthropologue Filip De Boeck présente pour sa part la ville de Kinshasa comme un territoire postcolonial. Comment peut-on décrire une ville qui semble échapper à ce point à toutes nos catégories, au fonctionnement apparemment irrationnel, et qui ne semble aller que vers la destruction, voire la folie ? Si l’unité de la ville n’est pas dans son infrastructure, incohérente, ni dans le bâti, qui se désagrège, comment tient-elle ensemble ? Il nous faut ici d’autres catégories pour comprendre que l’espace peut offrir des scènes, des lieux où la parole fait l’architecture, qui offrent les points de stabilité d’un univers mouvant et labile.

Enfin, Jean-François Bayart et Romain Bertrand, en écho aux polémiques récentes sur les héritages et les responsabilités des puissances coloniales, se demandent ce qu’on peut appeler un « legs colonial ». Leur analyse aborde trois sujets : la mémoire de la colonisation, les transmissions de l’État colonial dans les nouveaux États indépendants et les répercussions de la culture coloniale dans les métropoles. Leur article montre qu’on ne peut réduire le sujet à un seul cas de figure et qu’il faut par conséquent multiplier les monographies pour saisir toutes les dimensions du phénomène. Les études de cas, d’ailleurs, ne manquent pas, mais la synthèse reste différée et peut-être impossible à terme.

A contrario, pour Philippe Roussin, qui intervient au sujet de la littérature, champ particulièrement actif d’un nouveau travail comparatif, dont le centre de gravité se trouve depuis quelques années en Inde, une théorie d’ensemble peut raviver notre approche de l’esthétique, privée depuis la fin de la vogue structuraliste des entrecroisements de disciplines et d’influences internationales. Mais cela suppose de reconnaître un double déplacement des équilibres. La littérature, tout d’abord, n’est plus au sommet d’une hiérarchie des arts et a perdu, avec la fin des avant-gardes, la certitude de s’inscrire dans une histoire linéaire. L’Europe, et singulièrement la France, d’autre part, après les décolonisations et la perte de son rôle de plaque tournante durant la guerre froide, a perdu de sa centralité. Mais cette transformation des hiérarchies culturelles a été traitée sous l’angle de la crainte du relativisme – la fin de la valeur esthétique – alors qu’elle renvoie aussi à la fin des anciennes hégémonies culturelles et à la naissance de courants esthétiques ou critiques transnationaux.

  • 1.

    Voir la série de textes consacrés en février 2006 aux « guerres de mémoire à la française », en particulier Jean-Pierre Chrétien, « Certitudes et quiproquos du débat colonial », et dans notre dossier « Vues d’Afrique », août-septembre 2005, Roger Botte, « Traite et esclavage, du passé au présent ». Voir aussi le numéro de juin 2006 (no 103) de la revue Politique africaine, « Passés coloniaux recomposés. Mémoires grises en Europe et en Afrique ».

  • 2.

    Pierre Vidal-Naquet et Gilbert Meynier ont longuement répondu au livre caricatural d’Olivier Lecour-Grandmaison, Coloniser Exterminer, dans leur article paru dans notre numéro de décembre 2005.

  • 3.

    Voir notre numéro d’octobre 2006 sur les « Ségrégations et violences urbaines ».