Outreau, faillite judiciaire et peur des réseaux


La retransmission télévisée de la commission d’enquête parlementaire sur le procès d’Outreau a donné une nouvelle dimension à une affaire judiciaire qui avait déjà largement alimenté les médias au cours de ses revirements successifs (accusations, rétractations, condamnations, libérations, excuses et repentances). Même si la publicité des débats peut inaugurer une pratique nouvelle et positive des commissions parlementaires (le huis clos avait entaché l’intérêt des commissions sur l’action diplomatique et militaire de la France en ex-Yougoslavie ou dans la région des Grands Lacs en Afrique par exemple), elle n’apparaît pas ici dénuée de sous-entendus.

Il s’y rejoue, d’une part, l’achèvement du parallèle (désastreux pour l’enquête) avec l’affaire Dutroux dont la proximité temporelle et géographique a quelque peu embrouillé les esprits. D’autre part, le ton accusateur de certains membres de la commission semble vouloir donner consistance au symbole d’une revanche du personnel politique, mis à mal par les enquêtes de la décennie 1990 sur les affaires, contre un corps judiciaire que certains ont vu sortir de leur rôle, traditionnellement subordonné dans les institutions de la Ve République. Enfin, la fonction civique revendiquée par la télévision aide, un peu trop opportunément, à faire oublier le suivisme trop général des médias tout au long de l’affaire, jamais en retard pour relayer les accusations, voire pour les anticiper, ni pour présenter leurs mains blanches quand toute l’affaire s’est effondrée.

Pour les médias, le feuilleton continue, comme si la télé-réalité concernait maintenant les informations et non plus seulement les variétés : les accusés innocentés d’Outreau sont exposés au risque de ne plus pouvoir arrêter l’emballement médiatique qui les concerne, maintenant que leurs malheurs ne sont plus confinés au registre du mauvais traitement policier et judiciaire. L’audition devant la commission ne conduit-elle pas à transgresser une fois encore (et parfois une fois de trop) – après les investigations policières et inquisitoriales – les limites du respect de la vie privée des acquittés ? Il est vrai que l’effacement de la frontière du public et du privé n’est qu’un aspect d’une confusion qui, depuis le début, emmêle le réel et le fictif, l’invraisemblable et le possible : ce qui apparaît maintenant comme une suite d’affabulations a pu passer pour probable et même ordinaire pendant plusieurs années, et pas seulement aux yeux d’un jeune juge d’instruction inexpérimenté. Dans d’autres affaires, à Toulouse notamment, des journaux réputés sérieux ont pu verser dans des fantasmes de réseaux sexuels et criminels dont l’inconsistance est ensuite rapidement apparue. L’irréel est peut-être d’autant plus facile à croire qu’il met en scène des « réseaux ».

L’imaginaire du réseau, que l’évidence du terrorisme ne peut que favoriser, suscite deux sortes de peurs collectives. Il est tout d’abord l’emblème d’un système de relations où tout est interchangeable, où les connexions remplacent les limites, où l’enfant est traité comme un adulte et l’adulte reste immature et infantile. En outre, le réseau c’est aussi la non-séparation du réel et de l’imaginaire, la réduplication du réel dans des mises en scène filmées, des cassettes vidéo, des meurtres de snuff movies, toute une manipulation du réel et du virtuel que l’on ne parvient plus à dissocier. De ce point de vue, le rituel judiciaire a, heureusement, pu rétablir une parole qui permette à chacun de retrouver une place. Mais il n’est pas sûr que la reproduction télévisuelle de ce rituel dans la commission d’enquête parlementaire, quoi qu’il en soit des précautions de scénographie mises en avant par les professionnels de la télévision, soit de nature à contrecarrer l’impression d’effacement des limites entre le réel et sa représentation spectaculaire. Elle risque de la redoubler, augmentant la peur générale de la confusion entre le réel et l’imaginaire, peur qui peut conduire à des catastrophes bien réelles, comme l’ont montré à Outreau les ratés de l’instruction.

La commission d’enquête parlementaire, qui a pris une tournure plus inquisitoriale qu’explicative, ne doit pas faire le mauvais pari d’une revalorisation par défaut du registre politique, au détriment de la crédibilité de la justice. Certes, le travail parlementaire mérite d’être réévalué mais pourquoi serait-ce au détriment des juges ? Cela ne ferait qu’accentuer le scepticisme vis-à-vis de toutes les institutions publiques, dont on voit mal comment endiguer le sentiment grandissant. Le rituel médiatique ne doit pas se substituer aux exigences de modernisation de la justice, de souci de la dignité des prisons françaises, de rupture avec la stratégie de sous-équipement et de sous-dotation chroniques de la justice. Au-delà de l’activisme médiatique, que resterait-il de la sérénité de la justice ?

Esprit