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Dans le même numéro

Paniques environnementales

par

Esprit

août/sept. 2010

#Divers

La confrontation du savoir scientifique à la force militaire organise les récits des deux grands blockbusters américains de l’année, Avatar et 2012. Dans Avatar, une botaniste cherche à limiter l’extraction de minerai au sein d’une forêt primitive de la planète Pandora, où l’industrie minière recourt à l’armée pour exploiter de nouvelles ressources, après l’épuisement des gisements terrestres. L’exploitation de la nature se double d’une opération d’emprise territoriale qui évoque aussi bien la conquête de l’Ouest à l’américaine qu’un rapport colonial à l’européenne. Dans 2012, le héros est un spécialiste du climat qui alerte le président américain sur le réchauffement rapide de l’atmosphère. Devant l’évidence des données scientifiques, les chefs d’État réunis dans une sorte de G20 ne peuvent guère jouer de rôle politique : ils décident de garder l’information secrète et de monter un projet d’arche de Noé moderne, en s’en remettant à un processus opérationnel qui, pour être coopératif à l’échelon international, n’en est pas moins contestable puisqu’il est en partie financé par l’achat de places à des sommes accessibles seulement aux plus grandes fortunes de la planète.

Dans les deux films, le pouvoir politique est donc singulièrement absent. Et pour cause : la panique mondiale incontrôlable qui résulterait d’une divulgation de l’imminence de la catastrophe, et compromettrait les maigres chances de sauver au moins quelque chose de la civilisation humaine, paralyse la parole politique dans 2012. Dans Avatar, la situation coloniale donne tout le rôle à la force militaire tandis que la population autochtone ne vit pas sous le régime de l’État mais de la chefferie. Ce n’est pourtant pas faute de représenter des choix collectifs dans ces deux fictions : l’occupation et l’usage de la terre dans Avatar, le principe de justice qui doit organiser le sauvetage d’une part de la population dans le film catastrophe 2012. Mais aucune ne semble croire que ces sujets puissent être tranchés par une consultation, une délibération contradictoire ou une confrontation de projets. Les seuls registres de discours mis en scène sont ceux de la compréhension scientifique du monde et ceux de l’efficacité opérationnelle. Et de fait, l’alternative imaginée dans les deux films n’appelle pas vraiment de discussion : il faut agir, dans l’urgence, au moins mal, ou alors s’abstenir d’agir, parce qu’il est trop tard ou parce que toute action sera entachée d’injustice et de cynisme. Car si les deux films se confrontent à la même question, la rareté, celle-ci n’est plus une question économique mais vitale : épuisement des minerais précieux et déplacement de population sur Pandora, restriction des chances de salut devant la grande inondation annoncée sur terre.

Ces deux films futuristes imaginent un avenir qui ressemble beaucoup à une répétition du passé. 2012 ne conte rien d’autre que la fable de l’arche de Noé à l’heure du chaos climatique ; Avatar joue sur les ressorts des bons vieux westerns où un jeune blanc-bec apprend auprès de l’héroïne indienne, la fille du chef et de la chamane de la tribu, à vivre selon les règles de la nature. Mais surtout, le rapport de l’armée aux populations autochtones évoque aussi, en superposition, l’Irak et l’Afghanistan où l’on hésite entre la stratégie consistant à gagner les cœurs et les esprits (Win hearts and minds) ou à pilonner les rebelles (Shock and awe).

Si l’histoire semble donc imposer le retour des mêmes violences et des mêmes illusions, la géographie, elle, se transforme. Les deux films, en effet, développent leur imaginaire à partir des lieux. Dans Avatar, c’est la forêt vierge qui a le dernier mot : elle recèle les secrets dont la science ne peut s’approcher qu’imparfaitement, elle constitue un monde à elle seule, elle sature l’image de vert et de bleu, elle initie les personnages à la vérité. Dans 2012, les personnages ne peuvent espérer leur salut que de la haute montagne et c’est au cœur de l’Himalaya que les arches ont été construites en secret, dans les roches inaccessibles du toit du monde.

L’Himalaya et l’Amazonie sont ainsi les deux pôles imaginaires qui s’imposent. Témoin de la montée en puissance du Brésil, de l’Inde et de la Chine, cette nouvelle géographie combine à la fois l’imaginaire du refuge inaccessible (la forêt impénétrable, les sommets inaccessibles) et de la terre vierge qui rétablit les valeurs prépolitiques (l’harmonie avec la forêt exubérante, la terre ferme qui permet de reprendre pied collectivement). Ces films catastrophe ne font pas qu’exploiter le potentiel photogénique et spectaculaire de la destruction, ils mettent en récit la précarité des lieux à l’heure des paniques environnementales. Mais il reste à inventer une délibération politique à leur mesure.