Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Dans le même numéro

Pour une politique de l'accueil

par

Esprit

octobre 2016

#Divers

En ce début du xxie siècle, les réfugiés et les migrants pour cause de guerre, de misère, d’oppression politique, de catastrophe climatique… déplacent, dans tous les sens, les lignes dans les démocraties riches où ils tentent de s’installer. Les deux aspects – l’opulence, voire l’eldorado présumé, et les libertés démocratiques – leur importent : ils n’ont aucune envie de rejoindre des régimes autoritaires ou totalitaires, à supposer qu’on les accepte et qu’on les protège s’ils sont accueillis. Mais leur accueil et l’hospitalité qui leur est accordée – ou non – dans les démocraties sont devenus, au cours de ces dernières années, des questions politiques majeures, dans la mesure où des idéologies et des partis dits « populistes » réussissent à instrumentaliser en leur faveur les peurs justifiées ou imaginaires que suscitent les nouveaux venus. Ceux-ci sont d’autant moins désirés qu’ils sont souvent musulmans, réfugiés venus de pays, du Proche et du Moyen-Orient ou d’Afrique, ravagés par les guerres civiles et la violence politique, récemment (Syrie, Irak et Libye) ou depuis longtemps (Afghanistan, Somalie, Soudan, Érythrée…). Cependant, comme on le voit en ce moment aux États-Unis avec la campagne d’un candidat aussi improbable que Donald Trump, l’islam n’est pas nécessaire pour faire de l’étranger non désiré, éventuellement clandestin, un levier d’importance en période électorale.

En Europe, ce ne sont pas seulement les partages politiques classiques dans les divers pays membres de l’Union européenne qui sont ébranlés : c’est l’Union elle-même qui se divise et se déchire au sujet des migrants et des réfugiés. En refusant mordicus de participer à l’accueil des réfugiés qui traversent la Méditerranée au risque de rejoindre le cimetière qu’est devenue cette mer, les anciens pays d’Europe centrale – Hongrie, Pologne, Slovaquie… – ont porté, quelles que soient leurs raisons, plus qu’un coup de canif à la solidarité de base qui devrait faire que chacun prend sa part dans les difficultés. C’est une sorte de pacte moral fondateur de l’Europe qui a été rompu – c’est en tout cas ainsi que beaucoup d’Européens l’ont vécu : comme un décès éthique de l’Europe, et un mauvais présage quant à sa survie future. Faut-il rappeler la conférence d’Évian de 1938, « conférence de la honte », où vingt-neuf pays représentés refusèrent d’accueillir 600 000 juifs dont la vie était en péril ? On a vu la suite. Faut-il rappeler que le secours à des hommes en danger de mort est une obligation fondamentale, et non pas une option, dans tout État de droit ?

Le Brexit lui-même avait ses raisons, spécifiquement anglaises, qui ne datent pas d’aujourd’hui, et du reste, on peut même trouver positif qu’un pays ait eu le courage de taper du poing sur la table pour dénoncer la médiocrité politique de l’Europe, qu’il avait largement contribué à mettre en place… Mais dans les motifs les plus immédiats et les plus irrationnels des partisans du Brexit, l’immigration a aussi joué un rôle majeur – sans même qu’on s’aperçoive que le départ de l’Europe pourrait autoriser la France à cesser de jouer le rôle de verrou ultime, et donc provoquer le déplacement des camps de migrants et de réfugiés installés près de Calais de l’autre côté du tunnel.

En Europe de l’Ouest et du Nord, de nombreux pays ont vu l’émergence de partis d’extrême droite importants, avec des programmes divers dont certains (comme au Danemark, économiquement florissant) restent quasiment sociaux-démocrates : toujours demeurent le ressort du refus de l’immigration et la défense de l’identité nationale. En France, depuis les années 1980, l’immigration et ses conséquences négatives réelles ou supposées – emplois « volés » aux Français « de souche », insécurité, criminalité, islam communautariste et inassimilable, quartiers perdus de la République… – sont le fonds de commerce du Front national. Mais alors qu’il est en passe de devenir le premier parti de France et de placer de façon quasi certaine sa présidente, Marine Le Pen, au second tour de la présidentielle de 2017, c’est la droite la plus à droite qui fait de la surenchère sur ce terrain glissant. On voit donc aussi comment la primaire à droite est affectée – vérolée plutôt – par la question des réfugiés. Alors que le gouvernement tente de démanteler la tristement célèbre « jungle de Calais » – insalubre, livrée à la criminalité et devenue insupportable, à juste titre, aux habitants des environs – en répartissant les 10 000 immigrants illégaux (surtout soudanais et afghans) dans des centres d’accueil de la France entière, on a entendu Laurent Wauquiez, président de la région Rhône-Alpes et du parti Les Républicains, appeler à la « résistance » des communes (en leur promettant l’assistance financière et juridique de la région). Du bluff électoraliste, probablement, de la part d’un élu qu’on a cru un moment démocrate-chrétien et qui se révèle être un politicien de l’espèce la plus cynique, témoignant sans surprise de la contamination et même de l’identité, déjà, entre une certaine droite et l’extrême droite. Ce que la droite selon Laurent Wauquiez (et Nicolas Sarkozy) peut gagner à ce jeu peu reluisant reste totalement incertain.

Deux commentaires s’imposent sur ce point. Tout d’abord, la question des migrants et des réfugiés est certes trop sérieuse pour qu’on la traite uniquement avec de bons sentiments. Comme le disait récemment un juge de la Cour suprême allemande, Martin de Tours n’a partagé qu’une seule fois sa tunique avec un nécessiteux. Et ceux qui en parlent fort ne sont en général pas les payeurs sur le terrain. Mais manifestement, en France et ailleurs en Europe et dans le monde, on n’a pas encore compris que les migrants et les réfugiés, et le « multiculturalisme » qui en résulte, n’étaient pas un choix mais un fait. Un rapport récent de l’Onu estimait que les personnes déplacées étaient au nombre d’environ 60 millions (38 millions dans leur pays, 20 millions hors du pays), un chiffre plus élevé que celui des déplacés de la Seconde Guerre mondiale, et ce nombre ne cesse d’augmenter. Des idéologues de l’extrême droite comme Renaud Camus croient voir arriver « le grand remplacement » (des peuples européens par les barbares du monde arabo-musulman et noir) – un thème repris aussi par Éric Zemmour –, tandis que d’autres font la comparaison historique (qu’ils veulent neutre) avec les grandes invasions du ive au vie siècle de notre ère. Les spécialistes des migrations rejettent ces parallèles non pertinents, tout en insistant sur l’importance des flux de population. Une protection et une préparation des autochtones – une politique – devant ces phénomènes sont non seulement compréhensibles mais nécessaires. Encore vaudrait-il mieux regarder vers l’avant, vers le nouveau monde qui advient, et l’organiser de manière ouverte et dynamique – plutôt qu’avec des barricades exclusivement pour préserver l’ancien. Le numéro d’Esprit de juillet le suggérait clairement : un « monde de touristes » n’est pas indemne des tourments de l’histoire – du terrorisme, mais aussi de la guerre, de la misère économique et probablement… de l’envie de faire partie un jour, précisément, de la classe des voyageurs consommateurs. Un monde ouvert ici (toujours pour les mêmes) et fermé là (toujours pour les mêmes) est impossible : la rencontre généralisée des hommes ne peut aller à sens unique.

Ensuite, comme le suggèrent des expériences d’accueil1, il se pourrait que les politiques, souvent contestés, débordés, pris à partie, aient une vision déformée, polluée par le discours du Fn, du terrain militant et associatif : celui-ci reste ouvert à l’aide, à la rencontre, à l’action solidaire. Une position comme celle de Laurent Wauquiez et d’autres élus (qui ne proposent aucune alternative à la jungle de Calais, et pour cause) n’est pas seulement moralement nulle ; elle est aussi contre-productive, négative même, pour ce qui est de l’encouragement au civisme, à la réalisation d’un bien commun qui dépasse la défense du terroir et de la cuisine locale – sur quoi se focalisent et à quoi se limitent si fréquemment tant de prestations médiatiques aujourd’hui. A contrario, une expérience comme celle de l’accueil concret, et pas seulement des choses vues ou lues, a aussi pour vertu la rencontre concrète des réfugiés et souvent, tout simplement, la fin des préjugés, ce qui est déjà beaucoup.

  • 1.

    Voir, dans le numéro d’Esprit de septembre, l’article sur les « Hors venus » de Jacques-Yves Bellay ; d’autres récits vont dans le même sens.