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Dans le même numéro

Quand la parole se libère

par

Esprit

juin 2016

#Divers

« L’impunité, c’est fini. Nous ne nous tairons plus. » Ainsi s’exprimaient le 15 mai dernier dix-sept femmes politiques, anciennes ministres de droite et de gauche, dans une tribune contre le sexisme publiée par le Journal du dimanche. Quelques jours à peine après les révélations de France Inter et de Mediapart sur les accusations de harcèlement sexuel formulées à l’encontre de Denis Baupin, ancien député d’Europe Écologie les Verts et vice-président de l’Assemblée nationale. Ce qui frappe dans cette affaire, outre les récits consternants sur la persistance des comportements sexistes les plus primaires dans le milieu politique comme ailleurs, c’est le caractère contagieux de la parole une fois qu’elle est enfin « libérée ». Une femme a décidé de rompre le silence, et à la suite de son témoignage, les révélations s’enchaînent. Ces femmes assument un rôle de porte-parole : mues par leurs expériences personnelles mais aussi par un sens de leur rôle public, convaincues que « le monde politique a un devoir d’exemplarité », elles parlent pour toutes celles qui subissent ces commentaires ou ces gestes dégradants, « dans les transports, dans les rues, dans les entreprises, dans les facultés ». Et leur parole porte, parce qu’elles sont connues, mais aussi parce qu’elle en appelle et en autorise d’autres. « Cette fois, c’est trop, l’omerta et la loi du silence ne sont plus possibles. »

On pense alors à cette autre affaire, qui a conduit à la création de l’association La Parole libérée à Lyon par d’anciens scouts devenus pères de famille, qui avaient en commun d’avoir été victimes, enfants, des agressions sexuelles du père Bernard Preynat. Eux aussi ont ressenti à un moment, devant ce qu’ils percevaient comme l’indifférence et l’irresponsabilité de l’archevêque de Lyon, que l’omerta devait être rompue, qu’il n’était plus possible que l’Église garde le silence, et que c’était leur devoir, envers leur camarades d’autrefois, envers leurs enfants et ceux de leurs amis, envers les fidèles et les croyants, et envers la société tout entière, de parler. On hésite à faire la comparaison, tant les faits reprochés au père Preynat semblent graves et douloureux, et l’atteinte à l’enfance, dans nos sociétés modernes, particulièrement insupportable. Mais on ne peut s’empêcher de remarquer des similarités : le temps qui s’écoule entre les faits, pourtant répétés, et les premiers signalements par des parents ; le temps qui s’écoule encore, incompréhensible pour les familles, entre ces signalements et des mesures concrètes de l’institution pour confondre et sanctionner le coupable, pour protéger les victimes et envisager des « réparations » ; et l’onde de choc qui se propage, de la paroisse à l’archevêché de Lyon, de l’archevêché à la Conférence épiscopale française puis à Rome, une fois que le scandale est révélé.

Cette parole a des vertus thérapeutiques, et on entend dans les témoignages d’anciennes victimes la douleur et le soulagement mêlés d’être reconnus comme tels – la prise de conscience, cruciale, qu’ils ne sont plus seuls. Son caractère public, symbolique, est déterminant, et les médias ont à cet égard des responsabilités bien particulières, entre le besoin de donner une tribune aux victimes et les risques de dénonciation abusive ou infondée, l’emballement de la rumeur, la « punition médiatique » qu’évoque Roselyne Bachelot à propos de Denis Baupin : un processus redoutablement efficace, mais expéditif et souvent irréversible, comme pourraient en attester des personnalités qui ont connu des lynchages aussi rapides que destructeurs. Internet et les réseaux sociaux amplifient le phénomène, sans qu’on sache toujours s’il faut se réjouir des nouveaux pouvoirs qu’il donne à David contre Goliath, à l’ancien scout contre le primat des Gaules, à la secrétaire contre le patron aux mains baladeuses, ou si on devrait plutôt s’affoler des phénomènes de distorsion qu’ils autorisent. Pourquoi certaines paroles portent-elles et d’autres non ? Pourquoi lorsque certaines victimes parlent ne les écoute-t-on pas, quand les mots des autres, relayés par telle ou telle pétition, enflent jusqu’à devenir de véritables phénomènes de masse ?

Le procès des LuxLeaks qui s’ouvrait le 26 avril au Luxembourg, trois semaines après la sortie des Panama Papers, donne une nouvelle occasion de s’interroger sur ces règles de discrétion et de confidentialité qui organisent certains milieux professionnels, entre déontologie et solidarité. Et sur la nécessité impérieuse, quand trop de limites ont été dépassées, de révéler des pratiques contraires à la morale et à la loi. Tel a été apparemment le raisonnement des lanceurs d’alerte Antoine Deltour et Raphaël Halet, anciens employés de Pricewaterhouse Coopers, et Édouard Perrin, journaliste, lorsqu’ils ont organisé entre 2012 et 2014 la fuite et la diffusion de documents révélant les pratiques d’évasion fiscale systématique de différentes multinationales, largement confirmées aujourd’hui par les révélations de l’International Consortium of Investigative Journalists (Icij) sur la situation au Panama et les agissements du cabinet Mossack Fonseca. Comment comprendre les motivations de ces hommes et femmes ordinaires qui décident un jour qu’ils ne peuvent plus se taire, et se retrouvent soudain propulsés au centre de l’arène médiatique globale ? Désignés ici comme des traîtres et là comme des héros, ils comptent sans aucun doute parmi les nouvelles figures de la mondialisation, et il faudra bien décider s’ils méritent ou non d’être protégés par la loi.

« Cette fois c’est trop ! » Est-ce aussi le cri des jeunes qui ont organisé les premiers rassemblements place de la République, le 29 mars dernier, et qui continuent tous les soirs d’organiser la circulation de la parole dans leur assemblée générale permanente ? Toutes les injustices, toutes les exaspérations, toutes les colères ont droit de cité dans les prises de parole de Nuit debout. Trois minutes pour s’exprimer, après parfois deux heures d’attente. Mais le droit pour chacun de le faire, et un accueil a priori bienveillant pour l’expression de toutes les causes, de tous les projets censés rendre le monde moins cruel, moins injuste, moins répressif, moins inégalitaire. Une parole horizontale, sans hiérarchie, sans échelle de légitimité, au risque de paraître parfois pauvre ou inopérante, car elle peine à dessiner et à amorcer un plan d’action susceptible de transformer le réel… Mais le besoin est là d’être ensemble. La parole se libère, et la contagion opère : « moi aussi j’ai quelque chose à dire », « moi aussi je suis révolté »… Comment ne pas entendre ?

Pendant ce temps, aux États-Unis, Donald Trump se prépare à être investi comme candidat du Parti républicain aux élections présidentielles de novembre 2016. L’incrédulité a fait place à la consternation. L’heure est au discours de vérité. Le Parti républicain déçoit ses électeurs depuis dix ans au moins, et « le Donald » surfe sur la colère populaire, sur le ressentiment social et la peur du déclin. Vulgaire et mégalo, inculte et provocateur, mais doué d’un sens politique certain, d’un génie de l’audimat bien rodé en douze ans de mise en scène de son propre personnage dans ses émissions de téléréalité, Trump ne respecte aucune règle. Il foule aux pieds la bienséance, il crache sur le politiquement correct, et loin de lui nuire, cette posture devient le ressort même de sa campagne. Totalement « décomplexé », il s’autorise la xénophobie, le racisme, le sexisme et l’injure, sans qu’on puisse mesurer la part de candeur et le calcul bien dosé, mais chacun sent bien à présent qu’on est trop avancé pour que cette parenthèse désastreuse puisse se refermer. Qu’il gagne ou qu’il perde, Donald Trump aura bouleversé la donne politique. À quel point le politiquement correct est-il devenu étouffant ces dernières années pour que ces diatribes populistes semblent chaque jour plus séduisantes à une partie de l’électorat américain ? Jusqu’où peut aller cette logorrhée, si tous les garde-fous lâchent ? Et quel président pourrait bien être ce démagogue, si on lui donnait vraiment le pouvoir ?

Où est le projet politique susceptible de changer les choses ? C’est à l’autisme du Parti républicain et aux dysfonctionnements du Congrès que Trump doit une partie de son succès, et c’est aussi sur la « misère du politique » que prospère Nuit debout. Si l’humeur est à la libération de la parole, c’est surtout un défi pour nos institutions démocratiques. On peut discuter de la vérité, de la bonne foi, de la consistance des « révélations » et des « colères » : le numéro de mars-avril de la revue Esprit a assez montré que toutes les colères ne se valent pas, qu’elles ne sont pas, par la simple vertu de leur expression publique, également crédibles ou légitimes. Mais beaucoup se présentent comme des exigences de justice, et le silence des hiérarchies, des entreprises ou des Églises est assourdissant. La démocratie se nourrit de paroles individuelles et collectives, de discours passionnés et de propos plus rationnels, de connaissances et d’informations, qu’elle filtre ensuite par ses procédures et ses instances de délibération. Le dénominateur commun de ces débordements, le moteur de ces indignations, c’est de voir tant d’institutions qui tournent aujourd’hui à vide, sans écouter personne. C’est pour cela qu’ils parlent fort. Que va-t-on leur répondre ?