Un bipartisme trompeur
Alternance à la présidentielle, cohérence des suffrages aux législatives : les élections ont conforté la logique des partis de gouvernement. Tout semble donc aller pour le mieux dans une Ve République qu’il n’est plus guère question de réformer, où même le Sénat suit la règle démocratique de l’alternance.
Pourtant, les deux partis dominants, qui jouissent d’une sorte de duopole à l’américaine, auraient tort de penser que leur situation est stable. Bien sûr, le mode de scrutin à deux tours, les mécanismes de financement, l’accès aux médias, la gestion des carrières des élus… confortent leur domination. Mais, au-delà du fonctionnement régulier des institutions, qu’en est-il de la capacité de ce système à tenir son rôle de représentation, c’est-à-dire de donner à la nation l’image de son pouvoir de déterminer par elle-même son destin ? La question ne se poserait pas si la crédibilité de l’action politique était au plus haut…
En même temps qu’elles ont réglé l’attribution des pouvoirs, comme il se doit, les élections ont manifesté un pessimisme tenace des Français, qui reste à convertir en projet politique mobilisateur. Les partis dominants ne peuvent se contenter de recueillir les fruits légitimes de leur rôle constitutionnel, ils doivent prendre les devants et se soucier davantage de leur fonction représentative. Le manque d’élan perceptible à l’élection présidentielle et la progression de l’abstention lors des élections législatives rappellent que le bipartisme, aggravé par le phénomène des cumuls de mandats, qui verrouille l’accès aux fonctions électives, relaie insuffisamment les intentions des électeurs.
Le feu couve en effet sous la cendre : les extrêmes progressent, un électorat modéré ne trouve pas sa place dans le bipartisme qui écrase le centre, le besoin de faire de la politique autrement, un temps porté par les Verts, ne trouve plus de débouché institutionnel. La vie politique française reste mouvante et traduit un excès du besoin de représentation sur la mise en forme offerte par les partis. Les partis ne pourront tenir leur rôle délibératif et représentatif qu’en restant ouverts aux mouvements profonds d’une société en manque d’expression. Reconnaître, élaborer et traduire ce besoin d’expression en projet politique, c’est une fonction qu’ils remplissent mal aujourd’hui, ce dont témoigne à l’œil nu un Parlement âgé, peu féminisé, où l’on cherche trop souvent la diversité sociale et culturelle.
Mais le cycle électoral, ce n’est pas son moindre mérite, va se poursuivre et, partant de très haut même à l’échelon le plus local, le vote socialiste aura du mal à progresser. Les prochains suffrages vont par conséquent mettre en lumière plus nettement le décalage entre un système de suffrage qui ferme le jeu démocratique – pour garantir, en bonne logique gaullienne, un pouvoir d’action – et des mouvements complexes de la société qui ne trouve pas sa représentation adéquate dans le système partisan.
Certes, la majorité a parlé d’introduire une part de proportionnelle mais il s’agit là d’un projet qui concernerait le parlement, alors que le manque de représentativité se ressent à tous les niveaux : le Conseil économique, social et environnemental (Cese), troisième chambre de la nation, avec un mode de nomination en partie discrétionnaire, ne joue pas pleinement son rôle de représentation des forces vives de la société ; les instances intercommunales, en développement, ne relèvent pas du suffrage direct ; le vote sénatorial reste daté et indéchiffrable ; l’élection régionale n’a pas la région comme espace de référence mais le département ; le vote européen est exprimé à partir d’un découpage territorial ne renvoyant à rien… Et l’on ne dit rien de la nécessaire évolution à venir au niveau européen, où les projets d’intégration politique, avec le contrôle budgétaire mutuel, supposent un développement parallèle du contrôle démocratique (par le Parlement européen ? par de nouvelles instances regroupant des élus issus des parlements nationaux ?) dont on parle pour le moment très peu, sauf en Allemagne où la Cdu a déjà voté le principe de l’élection du président de la Commission européenne au suffrage universel. Quelle est la position des partis français sur le sujet ? On n’en a pas entendu parler pendant la campagne…
Esprit