Un été meurtrier
L’été 2016 a été tristement marqué par une succession d’attentats aussi bien en France qu’en Allemagne, en Turquie, en Irak et ailleurs dans le monde. Ils ont montré chez nous une évolution inquiétante : l’attentat de Nice a en effet révélé une certaine déprofessionnalisation du terrorisme – plus besoin d’armes, ni de financements importants, ni d’un mandat précis d’une organisation terroriste pour commettre un attentat particulièrement horrible et dévastateur. Ces épisodes ont également confirmé la proximité, voire, dans de nombreux cas, la confusion entre la figure du terroriste et celle du tueur de masse1. Tombent ainsi les unes après les autres les maigres certitudes que nous avions sur le terrorisme djihadiste, auxquelles nous nous accrochions pour mettre en place des dispositifs de sécurisation et surtout de prévention. Des dispositifs très lourds que l’on a mis des années à rendre opérationnels – songeons au Gafi pour tracer le financement du terrorisme ou aux programmes de contrôle des armes, qui paraissent dépassés car n’importe quel objet peut devenir une arme : un camion, une cocotte-minute, un avion. Le gouvernement a intensifié les frappes contre Daech mais l’organisation elle-même semble parfois emboîter le pas à des actes de folie plus qu’elle ne commandite chaque action ; des ténors de la droite veulent enfermer les personnes fichées S, mais certains des tueurs de cet été ne l’étaient pas. Le ministère de l’Intérieur a mis en place des grilles de détection des signes de radicalisation, mais le tueur de Nice ne répondait à aucun d’entre eux ; le gouvernement ouvre des centres pour les retours de Syrie, mais aucun des tueurs français ne s’était rendu dans ce pays ; on veut fermer les frontières, mais les djihadistes étaient pour la plupart d’entre eux homegrown, voire français depuis plusieurs générations comme l’un des tueurs du père Hamel.
Se profile ainsi une nouvelle forme de violence, mi-terroriste, mi-pathologique, qui met en déroute toutes les distinctions sur lesquelles nous avions fondé nos institutions. On voit se brouiller la frontière entre l’auto-agression et l’hétéro-agression (certains auteurs d’attentats ont fait des tentatives de suicide avant de passer à l’acte), entre le trouble psychiatrique et le fanatisme religieux (quasiment tous avaient de graves troubles mentaux et certains ont dû être hospitalisés à plusieurs reprises). Les jeunes se glissent dans le terrorisme, poussés par le « désir narcissique d’exister en grand2 ». Ils espèrent que leur mort annulera leur crime et leur culpabilité. Leur temps est plus virtuel qu’eschatologique. Tout semble indiquer que c’est moins le paradis qu’ils espèrent qu’une gloire médiatique, un héroïsme post-mortem. L’engagement des djihadistes est pré-politique mais également préreligieux en ce qu’il cherche à rejoindre un univers mythologique plutôt qu’à embrasser une foi religieuse. Faut-il rappeler que ce genre de suicide n’a pas d’antécédent ni de soutien actuel en islam ?
Ne sous-estimons pas la gravité du tournant qui se précise sous nos yeux : depuis le début du xixe siècle, la violence était imputée soit à un outrage à la souveraineté, soit à une faute morale (le modèle de la justice rétributive), soit à un trouble mental ou à une inadaptation sociale (le modèle réadaptatif coextensif avec la naissance de la psychiatrie et d’un savoir médico-social), soit à un risque détectable que l’on pouvait prévenir grâce aux signes susceptibles de nous alerter et de l’anticiper (le modèle sémio-systémique ou actuariel). En d’autres termes, aucune action publique, qu’elle soit répressive, préventive ou éducative, ne peut s’échafauder sans une certaine interprétation du mal (ce que Michel Foucault appelle un « discours de vérité »). Or le terrorisme global qui a précisé ses contours durant cet été meurtrier met en déroute toutes les représentations de la violence et de la réaction sociale : pas de rébellion politique car la violence se situe sur un autre registre, plus de morale commune partagée, pas de symptômes répertoriés, pas de signes avant-coureurs.
Ce terrorisme global pose, on le voit, des questions profondes qui ne peuvent se réduire à une surenchère sécuritaire comme ce qui semble se dessiner après Nice et qui risque de structurer la campagne électorale qui s’ouvre. Nicolas Sarkozy ne déclarait-il pas il y a quelques jours qu’il voulait lancer une « guerre totale » contre le terrorisme ? « Cela sera eux ou nous », a-t-il martelé. Mais n’est-ce pas précisément ce discours que les djihadistes veulent provoquer ? Et le même discours qui a conduit l’administration Bush aux interventions désastreuses menées au Moyen-Orient avec les conséquences que l’on sait ? La division des sociétés occidentales est l’objectif stratégique de Daech qui appelle à l’« extinction de la zone grise », c’est-à-dire, selon ses propres termes, « de la zone crépusculaire où vivraient la majorité des musulmans, entre lumière et obscurité, entre le califat et le monde des infidèles3 ». Cette zone grise est précisément ce que nous avons mis tant de temps à construire et ce qu’il faut préserver à tout prix et qui a pour nom « société civile ». Non seulement elle n’est pas « crépusculaire » mais elle est directement l’enfant des Lumières en tant qu’espace neutre, régulé par le droit et les mœurs démocratiques, où chacun peut côtoyer, commercer et échanger avec des gens différents de lui sans se sentir menacé, ni être obligé de choisir.
La lutte contre le terrorisme ne doit pas se focaliser exclusivement sur les djihadistes, elle doit aussi s’intéresser aux autres, à nous tous qui formons cette société civile qui est leur cible. Fortifier la société civile, y compris en saisissant mieux les oppositions et les conflits qui la traversent, c’est le chemin inverse de la voie identitaire qui cherche les réponses aux défis du présent dans une substance historique, dans une identité-idem et pas dans une identité-ipse, c’est-à-dire dans une fidélité à ses principes.
La société civile française a montré cet été une meilleure résistance au terrorisme que sa classe politique : après l’assassinat du père Jacques Hamel, on a vu en effet se multiplier des initiatives et des prises de parole qu’il faut saluer et encourager. Attention toutefois à ne pas enfermer quiconque dans une religion. Pour nous, il n’y a pas d’intellectuel musulman, d’intellectuel juif ou d’intellectuel catholique, à l’instar de Paul Ricœur, qui déclarait :
Je ne suis pas un philosophe chrétien, […] je suis, d’un côté, un philosophe tout court, et, de l’autre, un chrétien d’expression philosophique, comme Rembrandt est un peintre tout court et un chrétien d’expression picturale et Bach un musicien tout court et un chrétien d’expression musicale4.
Non, ce n’est pas une guerre de religion, comme l’a affirmé avec force le pape François. Les raisons profondes de l’apparition de ces nouvelles formes de violences sont à chercher ailleurs, dans le ventre de nos sociétés démocratiques. Cela nous oblige à renouer avec un registre métaphysique que deux siècles de positivisme avaient relégué, avec lequel les religions ou la philosophie sont plus à l’aise que l’économie, la pensée technicienne ou la communication politique. Ces crimes sont plus impénétrables, énigmatiques que religieux, ce qui empêche de les assimiler à du fanatisme : ils renvoient aux rapports de la démocratie avec son « autre » et à la difficulté de vivre dans des sociétés sans transcendance. Ils appellent une réflexion sur le mal et le nihilisme5 que nous avons déjà abordée. Cette revue n’a cessé de réfléchir sur la place de la religion et nous continuerons car l’une des leçons que nous retirons de ce retour de la violence est aussi qu’il faut repenser les rapports entre la théologie et la politique.
Ce n’est pas en durcissant sans cesse le dispositif répressif sans s’embarrasser d’« arguties juridiques », ou en perfectionnant les techniques de contrôle, que nous surmonterons la crise dans laquelle nous nous enfonçons, mais en formulant des propositions politiques pour relancer le pacte civil et fortifier la société civile française, qui s’est profondément transformée ces dernières décennies. La revue Esprit sera au rendez-vous.
- 1.
Voir l’article d’Olivier Roy, « Al-Qaida et le nihilisme des jeunes », Esprit, mars-avril 2014, et la réponse d’Olivier Hassid, « Djihadisme et tueurs fous », Esprit, juin 2014.
- 2.
Raphaël Liogier, Le Monde, 21 juillet 2016.
- 3.
Madjid Zerrouky, « L’Ei veut détruire la coexistence religieuse. L’organisation djihadiste frappe les pays où les musulmans sont nombreux pour fragiliser les sociétés », Le Monde, 28 juillet 2016.
- 4.
Paul Ricœur, Vivant jusqu’à la mort, suivi de Fragments, Paris, Seuil, 2007.
- 5.
Voir le dossier que la revue a consacré à cette question en mars-avril 2014.