Une érosion politique de mauvais augure


Après un tassement en 2008 et 2009, les inégalités de revenu sont reparties à la hausse depuis 2010. Fatalité ? Alors que la croissance déséquilibrée qui précédait la crise de 2008 intensifiait les inégalités, le ralentissement de l’activité qui lui succède n’inverse pas la tendance mais l’aggrave : la situation des plus pauvres se dégrade. Ainsi, la perspective de limiter les écarts sociaux grâce à un hypothétique retour de la croissance n’est guère crédible, mais la capacité à limiter les effets inégalitaires du recul de l’activité ne l’est pas plus ! Croissance ou pas, une même dynamique semble s’imposer indépendamment des choix macroéconomiques. Est-ce le symbole de notre impuissance politique ? Faut-il reparler du blocage français, quelques mois seulement après une alternance politique qui a moins que jamais rouvert les possibles ?

Ne précipitons pas le jugement politique, mais le réapprentissage des responsabilités pour la nouvelle majorité est bien long… Certes, il fallait sans doute, comme préalable à toute action, rétablir la crédibilité de la parole française à l’échelle européenne. Les engagements de la campagne présidentielle, limités par un contexte mouvant et par la prudence légendaire de François Hollande, ne constituaient pas véritablement un programme. Au-delà des contraintes liées au contexte, c’est donc bien l’impréparation de l’équipe gouvernementale qui ressort.

Mais la politique ne souffre pas seulement d’un manque de mesures applicables, comme si tout se résumait aux politiques publiques ! Le malaise hexagonal est plus profond, et recouvre trois dimensions. L’espace-temps de notre action, en premier lieu, n’est guère lisible. Il ne suffit pas de constater la montée en force du monde non occidental, il faut aussi pouvoir comprendre ce que le basculement des puissances à l’échelle internationale signifie pour notre manière de nous rapporter à une histoire longtemps conçue comme celle du rayonnement européen, contesté ou affaibli mais qui représentait, en tout cas, l’espace de référence. Aujourd’hui, c’est l’indifférence qui guette. En témoigne le scepticisme qui a entouré le prix Nobel de la paix décerné à l’Europe, comme si cet espace en crise ne méritait pas de se voir reconnaître le crédit de ses accomplissements passés. Or sans carte géographique à jour, l’orientation d’un projet collectif restera cantonnée aux ajustements d’urgence, comme les gouvernements européens en donnent le spectacle récurrent depuis le début de la crise des dettes souveraines.

Le manque de l’action politique vient ensuite d’un défaut d’outils. Le débat sur le budget de l’État, l’instrument des nationalisations, la répartition des compétences entre les différents niveaux territoriaux expriment un désarroi portant sur les moyens d’action de la puissance publique. La vitesse de la finance, dont l’imaginaire imprègne le monde économique et au-delà, avec le rôle clé des anticipations, change la nature des décisions. Or il n’existe pas d’« effet de levier » dans la vie quotidienne, chaque décision coûte, chaque changement de comportement est lent et laborieux.

La troisième dimension du blocage français relève du manque d’une langue partagée. Comme le montre à nouveau le débat sur la désindustrialisation, la société française se connaît mal elle-même. On s’inquiète de la fin de l’emploi industriel dans un pays où l’essentiel des flux d’entrées et de sorties du travail se joue aussi ailleurs, dans les activités de sous-traitance et de services qui n’ont pas accès à la représentation syndicale, politique ou médiatique. Ce n’est pourtant pas faute de travaux sur les changements du monde du travail, mais ceux-ci n’irriguent pas un imaginaire politique à jamais nostalgique des Trente Glorieuses.

Dans un pays où l’État reste central, le défaut de discours, la crise des outils publics et le manque de repérage dans l’espace-temps précipitent un sentiment d’impuissance collective. Cette peur de l’impuissance est mauvaise conseillère, et amplifie un mouvement aux extrêmes qui restera sans issue. Mais l’actuelle érosion simultanée d’un gouvernement impopulaire et d’une opposition qui affiche sa violence interne ne présage rien de bon…