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Dans le même numéro

Vent mauvais sur les États, de l'Ukraine au Mexique. Introduction

par

Esprit

août/sept. 2012

#Divers

On s’est habitué à ne voir les relations internationales qu’à travers l’action des États démocratiques. Dans le concert des nations, pourtant, des États non démocratiques bloquent les capacités d’action de la « communauté internationale » et ne misent que sur des rapports de force. On est loin des brèves années d’illusion qui ont suivi la chute du mur de Berlin : l’échec prévisible du plan de Kofi Annan dans la terrible guerre qui se poursuit en Syrie en est la tragique manifestation. Mais la Syrie nous appelle justement à un peu de lucidité : Michel Seurat rappelait à juste titre que, dans les situations de violence, la lecture de Hobbes ou de Rousseau aide mieux à comprendre les ressorts de la terreur et de l’état de nature qu’une science politique qui ne se penche guère sur les ressorts de la puissance des États. Certes, ceux-ci se sont multipliés depuis les décolonisations et la fin de la guerre froide et nous ne pensons pas que les printemps arabes ne conduisent qu’à des dérapages peu glorieux ou à des victoires antidémocratiques.

C’est pourquoi il importe de mieux prendre la mesure de la nature des États contemporains constitués, en voie de constitution ou en voie de dégradation, pour ne pas dire en voie de dissolution. Il faut en effet reconnaître la diversité des situations : il y a des États faibles comme le Mali, des États hautement corrompus dont la Roumanie vient de fournir l’exemple, il y a la « poutinisation » de pays comme l’Ukraine soumis au chantage économique, à la peur, à la déstabilisation des institutions démocratiques, la permanence d’autocrates qui vivent de leurs matières premières comme au Kazakhstan. Il y a les émirats dont les richesses pétrolières, gazeuses, financières et les délires urbains cachent des pratiques fort peu démocratiques. On pourrait continuer la liste1.

Mais il y a aussi des situations où l’État ne parvient pas à contrôler ses violences internes ou les alimente. Si l’État syrien n’a cessé de produire une violence destinée à empêcher la pacification de la société, on observe nombre de situations où les États qui cherchent à conforter leurs institutions et à se démocratiser sont minés par ces violences internes. L’état de nature ne disparaît pas du fait de l’apparition des États et de leur détention légitime du monopole de la violence.

Telle est alors la raison d’être de ce dossier : montrer que des phénomènes transnationaux, comme celui de la drogue, minent les États de l’intérieur. En Amérique centrale, des groupes ultraviolents, les maras (ce nom vient de fourmis qui, se déplaçant en groupe, dévastent tout sur leur passage) sévissent depuis des années au Salvador. Leurs pratiques se diffusent et propagent la violence entre des groupes qui ont renoncé aux règles qui, hier, régulaient les rapports entre groupes mafieux rivaux. Au Mexique, où l’on vient d’élire un nouveau président en partie par lassitude face à la guerre menée au trafic de drogue qui retombe finalement sur les civils, l’État est devenu un « État captif » de la lutte qu’il mène contre les narcotrafiquants : il subit leur violence mais il se délite également de l’intérieur.

Au-delà du débat avec les États-Unis, qui préconisent une lutte d’éradication des cartels, les textes qui suivent tentent de comprendre comment la lutte contre la drogue, qui devait rompre avec les années de domination hégémonique du Parti révolutionnaire institutionnel Pri (au pouvoir entre 1929 et 2000), a entravé le processus de transition démocratique annoncé. Si les États sont attaqués de l’extérieur par un ennemi qui ne lésine pas sur les formes de violence, des organes de l’État (police, armée) se laissent acheter dans des proportions qui dépassent la corruption d’hier et n’hésitent pas à travailler directement pour les narcos. Violence d’État et violence interne se croisent et se renforcent au risque de faire des villes (Ciudad Juarez est la plus médiatisée) des champs de bataille.

La lutte contre la drogue est au cœur de la mondialisation contemporaine : ceux qui se droguent ne sont pas ceux qui produisent et assurent le trafic. On le sait mais on a fait comme si la drogue était une menace venue d’ailleurs. Ce dossier en appelle à une reconsidération des États que l’on appelle « captifs », qui ploient sous des menaces à la fois internes et transnationales, et qui ne relèvent pourtant pas de l’analyse classique des rapports internationaux vus à travers l’action des États ou des institutions internationales. Le Brésil, donné en exemple de tolérance en raison de sa diversité interne et de sa tradition démocratique, a du mal à contenir une violence qu’il ne contrôle parfois qu’en faisant intervenir des chars dans les villes qu’il faut pacifier avant des événements sportifs mondialisés (le Mondial de football dans deux ans). Si l’on n’aborde pas ici le dossier de la légalisation et de la dépénalisation des drogues, qui aurait pour finalité de couper les cartels de leurs sources de revenu, certains États sud-américains n’ont pas hésité à le faire récemment, provoquant l’ire américaine. C’est leur avenir comme États institués qui est en jeu2.

Esprit

  • 1.

    Voir Pierre Buhler, la Puissances au xxie siècle. Les nouvelles définitions du monde, Paris, Cnrs éditions, 2011 et les ouvrages de Michel Foucher, l’Obsession des frontières, Paris, Perrin, 2012 et la Bataille des cartes. Analyse critique des visions du monde, Paris, François Bourrin, 2011.

  • 2.

    Nous remercions notre ami Jean Meyer qui nous a fait parvenir de Mexico les articles et enquêtes qui ont permis de mener à bien ce dossier.