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L’usure de la langue

décembre 2019

Il n’y a ni langage sain, ni langue immobile : les mots besognent. Et leur réduction à une fonction – souvent marchande – désigne un temps de duplicités auquel on peut résister par clarté et distinction.

La question de la langue, constate le linguiste et philosophe Jean-Claude Milner, perd de son urgence en Europe occidentale à partir de 1815, avec « le lent dépérissement de la censure et de la persécution[1] ». Pourtant, il n’est que d’ouvrir n’importe quel journal ­d’intellectuel européen tenu entre 1900 et 1950 pour y découvrir des réflexions sur une langue qui serait entrée en crise. Ainsi du philosophe tchèque Jan Patočka, déplorant en 1939 « la superficialité croissante de la vie », « le règne du slogan, du poncif, du mot derrière lequel il n’y a ni pensée ni décision réelles[2] ». C’est que la langue, jadis réputée impénétrable aux pouvoirs, se révèle alors vulnérable, susceptible d’être affectée par l’état de la société. Surtout, en cette première moitié du xxe siècle, elle devient la cible des totalitarismes, qui cherchent à s’immiscer en son cœur même. Comme le rappelle Milner, le philologue Victor Klemperer comprit alors que « la nouveauté radi

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