L’école face à ChatGPT
Quel sens doit prendre l’acquisition du savoir à une époque où une intelligence artificielle peut produire des exposés, des dissertations et des plans de cours originaux à tout moment ? L’école doit assumer ces enjeux, sous peine de les laisser aux mains des acteurs privés qui possèdent ces technologies.
Le grand public découvre ChatGPT, et déjà fascinations et inquiétudes se font jour. Agent conversationnel, cette intelligence artificielle est en mesure de générer des textes de « type humain » selon les dires de ses concepteurs. Comme face à toute nouvelle technologie (calculatrice en son temps, Internet, smartphones…), l’école est en première ligne. Mais la singularité de ChatGPT, innovation que d’aucuns qualifient déjà de disruptive, est de poser des questions fondamentales quant au devenir de ce que nous entendons définir collectivement comme éducation. Une prise de conscience salutaire a eu lieu : l’intelligence artificielle ne saurait être réduite à une innovation d’ordre strictement technique. Elle affecte bien plus amplement nos sociétés. Avec ChatGPT en particulier, nous prenons conscience des accélérations brusques auxquelles nous devrons faire face en matière de changement technologique. Dans quelle mesure un accompagnement responsable de ces bouleversements par l’école est envisageable ?
ChatGPT débarque dans un monde majoritairement profane : pour beaucoup, ce qui relevait jusqu’alors de la science-fiction semble désormais à portée de main. L’intelligence artificielle et les algorithmes étaient déjà présents dans le champ de l’éducation, mais de manière plus opaque ou rudimentaire dans les usages quotidiens. ChatGPT donne au contraire l’impression d’échanger avec une machine, capable de « comprendre » et de « créer » par elle-même. Il ne s’agit pas de savoir si l’intelligence artificielle pourrait se substituer au professeur, mais plutôt de s’interroger sur les modèles de savoirs et de compétences que l’école doit promouvoir à l’heure de l’intelligence artificielle : ChatGPT peut produire des devoirs et des exposés, ou même élaborer un plan de cours. Les productions sont à chaque fois originales et renouvelées au fil de l’apprentissage de l’algorithme. La croissance de la communauté des usagers est exponentielle et se compte en millions au bout d’à peine quelques mois.
Dissiper l’effet « boîte noire », tout en prenant acte des remises en question que cette technologie augure est le premier défi pour l’école1. Il revient aux enseignants, grâce à leurs pratiques, leurs savoirs et leur conscience critique, d’instituer et de valoriser les compétences qu’on ne saurait ou voudrait déléguer à une intelligence artificielle. Mais si cette mission est peut-être la plus noble qui nous incombe, elle se fait au rythme d’une accélération déstabilisante. Que ce soit face aux nouveaux régimes de vérités ou informationnels, les enseignants ont déjà fort à faire et nous prenons à peine la mesure des bouleversements anthropologiques de ces dernières décennies au sein de nos sociétés et de l’école (les conséquences de la numérisation sur la lecture ou l’écriture, par exemple). Nous ne pouvons à présent que spéculer ou anticiper la manière dont ce type d’innovation technologique peut rebattre les cartes des pratiques d’enseignements, voire des objectifs d’apprentissage.
Est-il encore pertinent de donner certains types d’exercices à la maison, faut-il les évaluer de la même manière ? Ne faut-il pas favoriser la pratique en classe avec des évaluations au fil de la séance ? Il est plus que jamais nécessaire de donner et partager le sens des évaluations et des exercices pour qu’ils soient compris par les élèves comme un moment de construction de soi et non une simple « production » soumise à notation. La place de l’oral en tant que dialogue argumenté n’en sera d’ailleurs que plus précieuse. Dialogue, empathie, justification et contradiction de points de vue devraient retrouver une vigueur nouvelle. La posture de l’enseignant pourrait être d’autant plus légitimée qu’elle se distinguera de la machine, en réaffirmant son statut de référent et de garant de véracité.
Des possibles émergent, mais il est encore bien tôt pour en circonscrire la pertinence ou les espaces d’application dans l’éducation. L’idéal (discutable) d’un compagnonnage entre la machine et l’élève ou l’enseignant réclamera des années de pratiques, d’erreurs, d’inventivité et de formation, à l’heure où nos sociétés exigent déjà de l’école de maintenir un édifice social et commun pris dans une accélération du monde. La question qui se pose à nous est de savoir ce que nous voulons que cet édifice porte du monde d’hier et d’aujourd’hui. Cette interrogation est colossale, mais elle traverse par définition toute éducation. De ce point de vue, l’école a au moins le bénéfice du temps long et l’expérience de cette réflexion. L’appropriation, l’expérimentation et la parcimonie sont nécessaires avec ces nouveaux déploiements de l’intelligence artificielle, afin qu’élèves et enseignants n’en deviennent pas de simples usagers, mais des acteurs. Pour cela, les actes fondamentaux que sont « parler », « penser », « créer » ou « résoudre » ne devront pas s’ajuster uniquement aux possibilités de la cybernétique. L’école devrait idéalement toujours permettre un pas de côté, un écart des individus vis-à-vis des nouvelles normes qui mettent en péril l’autonomie de la pensée. Par exemple, valoriser plus que jamais la singularité poétique et créative face à la prédiction et à la normalisation propres aux modèles technologiques. Elle aura à charge d’offrir la possibilité à chacun de s’individuer et de se distinguer tout en maintenant le commun. La question est de savoir si nos sociétés le permettront et donneront à l’école cette possibilité. Car cette mise en perspective des attentes de ce que l’on doit apprendre et préserver à l’école, au regard des poussées technologiques, est assurément ce qui réduira ou accentuera les inégalités de demain.
De fait, la prépondérance d’entreprises privées sur ce qui, il faut bien le dire, conditionne l’avenir de notre culture et de notre éducation est problématique. L’algorithme de ChatGPT n’étant pas en open source, il est à ce jour impossible d’en cerner clairement les biais, les tenants idéologiques ou simplement les sources d’information. Microsoft s’apprête à investir des milliards de dollars dans ce nouveau marché et très vite cette intelligence artificielle (IA) sera intégrée dans des suites d’outils éducatifs ou sous forme d’abonnements payants. S’ouvre alors la question des données et de leur protection, sans compter le fait que ce sont les usagers eux-mêmes qui « nourrissent » l’apprentissage de l’IA et donc en permettent l’évolution et la progression.
Sans être dans le déni ou le rejet, l’école semble devoir apprendre à « faire avec ». L’arrivée de l’IA l’engage à la responsabilité. Mais elle a tout intérêt à maintenir l’intelligence artificielle comme un problème ouvert, et à le circonscrire comme un parmi d’autres. En puisant dans ses ressources patrimoniales et ses pratiques, il faut espérer qu’elle soit en mesure d’en réduire les poussées hégémoniques, tout en préservant et en valorisant ce qui est proprement humain.
- 1. Voir Pierre-Carl Langlais, « ChatGPT : comment ça marche ? » [en ligne], Sciences communes, 7 février 2023.