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Développer la culture : entre l'État et le marché

juin 2010

#Divers

Décédé en juillet dernier, Augustin Girard (1926-2009) a été un observateur central de l’évolution de nos pratiques culturelles. Lire aujourd’hui ses travaux sur plus de trente ans1, c’est prendre la mesure du chemin parcouru, du début des années 1960, où la culture n’est encore qu’un bien rare et cher, symbole de l’élite, à la période actuelle, où les subcultures ont investi tous les supports culturels nouveaux, dont l’internet semble l’aboutissement aujourd’hui.

Ce qu’il nous est donné de voir à travers ces extraits de discours et ces articles d’Augustin Girard, c’est l’émergence de la société du loisir, voire d’une « civilisation du loisir ». Et, pour accompagner son avènement, il voit la nécessité d’une politique culturelle, servie par une prospective culturelle solide, qu’il crée en 1963 au sein du ministère de la Culture et dont il pilote les travaux pendant trente ans.

Cette prospective culturelle permet de mettre fin à l’« ère des goûts et des couleurs » dans les politiques culturelles. Celles-ci doivent à ses yeux être fondées sur une prospective alliant des enquêtes, tant qualitatives que quantitatives, et des comparaisons internationales. C’est à l’époque une révolution dans la manière d’appréhender un domaine, qui jusqu’alors n’était considéré comme ni régalien ni soumis à la statistique. « Traiter les questions culturelles comme des problèmes économiques et sociaux » est la grande nouveauté. On estime, on calcule, on classe : ces concepts détonnent dans un univers traditionnellement plus impressionniste. Ces prospectives ne doivent pas, et c’est bien là la difficulté, empiéter sur les capacités créatives individuelles des artistes, tout en orientant et en favorisant la diversité de ces dernières. L’occasion d’élargir le public et de toucher des couches de la société traditionnellement moins portées sur les arts. Cette volonté de démocratisation ne trouve sa pertinence que si la culture perd son caractère élitiste pour devenir exigeante, et que l’exigence ne cède pas le pas aux sirènes de la popularité.

Au travers du recueil de textes, il est un fait indéniable qu’on aurait tôt fait d’oublier : la grande victoire d’Augustin Girard (et d’autres) est d’avoir réussi à élever la Culture au rang de ministère de plein exercice et qu’ainsi, « parmi les enjeux du xxie siècle, on ait songé à inclure la Culture aux côtés de l’économie, de la biologie ou du tiers-monde. Il y a trente ans, nul ne l’aurait fait ». Il est intéressant également de constater à quel point la Culture, comme tous les autres ministères au demeurant, est soumise aux modes de gouvernance… D’un ministère planifié dans les années 1960, les politiques culturelles ont suivi la voie pragmatique américaine et son culte de l’évaluation, qu’elle soit ex ante, instantanée ou ex post. Cette « ardente obligation » d’insuffler ces audits dans tous les rouages de l’État a modifié profondément les politiques culturelles, tant dans leurs processus, que dans leurs résultats, permettant, dans une certaine mesure, une efficience accrue, tant dans des opérations ponctuelles que dans les stratégies culturelles globales.

Pourtant, ce qui apparaît en filigrane tout au long du corpus, c’est l’échec de ces politiques culturelles et donc, par extension, de toutes les prospectives inexactes. La culture reste un bien de consommation profondément élitiste, les statistiques, mis à part peut-être le livre, sont d’une confondante constance des années 1960 à nos jours. Les musées sont parcourus par un public toujours semblable à lui-même. Les opéras ne rassemblent toujours que 2 % des Français, au sein desquels les ouvriers ne représentent que 1 % des spectateurs. La démocratisation tant espérée n’a pas eu lieu. Son article de 1986 paru dans les Enjeux de la fin du siècle, intitulé « L’enjeu culturel », est à ce titre très sévère sur ce qu’il a lui-même créé ou encouragé :

La démocratisation culturelle est ratée, l’école et les institutions sont dévaluées, les médias sont incontrôlés.

Amer ou lucide, au choix.

L’avènement des industries culturelles, pour le meilleur et pour le pire

Malgré cet échec patent, Augustin Girard se réjouit des quelques grandes évolutions dans le domaine, devenu définitivement économique, de la culture. La massification de certains biens culturels est ainsi considérée chez lui comme une bonne nouvelle. La naissance des industries culturelles, si critiquables par exemple aux yeux des fondateurs de l’école de Francfort, est un phénomène qui doit être favorablement accueilli par les instances des politiques culturelles, même si ces industries doivent être canalisées par la puissance publique. Quelles soient musicales, télévisuelles ou cinématographiques, elles se sont développées avec une telle rapidité et ont connu un tel essor qu’elles ont pu éclipser l’action culturelle publique. À coup de best-sellers et de blockbusters, ces industries ont donné naissance à ce que d’aucuns appellent aujourd’hui la culture mainstream, décrite par Frédéric Martel dans son dernier ouvrage, Mainstream2. Pour Augustin Girard, à rebours de certains discours qu’il qualifiait de « snobisme insidieux », ces industries culturelles sont une chance. L’action de la puissance publique doit, dans ce contexte, se situer en amont, devenir une politique dite « du sablier », comme il l’expliquait en 1978 dans Futuribles :

La production des industries culturelles fonctionne selon le schéma du sablier : les créateurs sont nombreux en haut du sablier. Les directeurs artistiques sélectionnent, les éditeurs prennent le risque, ensuite les médias font un second tri, ce sont le goulot du sablier. Puis les œuvres se diffusent sur le public. Le problème est de desserrer autant qu’il est possible ce goulot d’étranglement.

On le voit, entre les aspirations à créer une culture démocratisée exigeante et des réalités actuelles fort mercantiles et médiocres, le gouffre est évident. Mais rien n’est perdu. En 1992, Augustin Girard signe l’avantpropos du rapport du Département des études et des prospectives du ministère de la Culture. Il y reste d’un optimisme délibéré. La technologie, et en premier lieu l’internet, permettant une diffusion et une promotion de la culture d’une rapidité inouïe, celle-ci est devenue un vaste self-service, où chacun vient picorer en fonction de ses normes, de ses pratiques culturelles, dans une liberté individuelle totale. Mais, effet pervers, plus la révolution de la dématérialisation du bien culturel progresse, plus les ambitions de « démocratie culturelle » diminuent, au profit d’une jungle où tout se vaut. Cette réalité est aux antipodes de la démocratisation de la culture qu’il promouvait encore dix ans auparavant…

Il est un enjeu qu’Augustin Girard laisse de côté. La mondialisation de la culture accentue tous les phénomènes qu’il décrit, et pourtant, il n’y insiste guère. La lecture en parallèle du Mainstream de Frédéric Martel permet de prolonger la compréhension des problématiques culturelles du début du xxie siècle. L’exception culturelle française ne doit en effet pas nous masquer certaines réalités. La guerre culturelle mondiale est déclarée, et nous partons, de par des moyens de production très en deçà de ceux des États-Unis, de la Chine ou de l’Inde, fort désavantagés. Qu’elle soit high, art élitiste, ou low, entertainment populaire, cette guerre pour le soft power voit les positions européennes s’amenuiser à coups de Jeff Koons à Versailles et de Slumdog millionaire au box office… L’omniprésence de l’anglais n’est d’ailleurs pas anodine, les États-Unis remportant allègrement la partie jusqu’à présent. Comment nos maigrelettes politiques culturelles peuvent-elles trouver une place dans cet univers où finance, art et géopolitique s’entrechoquent ?

  • 1.

    Grâce à l’Invention de la prospective culturelle. Textes choisis d’Augustin Girard, Paris, Ministère de la Culture et de la Communication/Deps/Comité d’histoire, coll. « Culture prospective », 2010, disponible à l’adresse suivante : www.culture.gouv.fr/culture/comite-histoire.htm

  • 2.

    Frédéric Martel, Mainstream. Enquête sur cette culture qui plaît à tout le monde, Paris, Flammarion, 2010.