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Face au numérique, panorama du monde du livre en son Salon

mai 2010

#Divers

Le livre numérique était à l’honneur du Salon du livre qui s’est tenu porte de Versailles du 26 au 31 mars, alors même qu’il ne représente (encore) que moins de 1 % des ventes de livres en France. Des conférences et autres activités, comme des essais de readers (supports de lecture numérique) au stand Sony, autour de celui-ci avaient été prévues par les organisateurs, laissant ainsi s’exposer à la vue de tous les débats qui agitent le monde du livre. Ou les mondes devrait-on dire, tant les intérêts des différents acteurs du livre semblent aujourd’hui irréversiblement antagonistes dès qu’il s’agit du livre numérique. Le regain d’intérêt pour celui-ci semble d’ailleurs dû au fait que les principaux constructeurs de readers sont arrivés à un niveau de qualité assez élevé pour que les lecteurs délaissent le papier. L’espace de discussion permis par le Salon a ainsi révélé au grand jour les interrogations de tout ce que le livre traditionnel compte d’intervenants. Craintes des libraires, incertitudes des bibliothécaires, réveil des éditeurs : tous ont aujourd’hui pris conscience du changement irréversible qui se produit, tant dans les outils techniques que dans l’acte de lecture. Tour d’horizon des acteurs en présence.

Les libraires, nombreux à arpenter les travées du Salon, se vivent comme une population en sursis. La désintermédiation permise par le livre numérique et l’internet semble sacrifier la profession sur l’autel de la révolution technologique. Ils voient les distributeurs en ligne les contourner allégrement d’un côté, et ils comprennent que l’intérêt des éditeurs est, à terme, identique : si les éditeurs veulent tirer leur épingle de la toile, ils pourront et, par souci d’efficience économique, seront tentés de se passer des librairies sur l’internet. Face à cette donne, des libraires se rebiffent. Emblématique de ces sursauts, le site ePagine.fr se veut être le portail des libraires sur le web, gardant ainsi la main sur la distribution. Mais cette initiative, quoique prometteuse, risque de rester marginale, dans un marché qui va subir l’arrivée de distributeurs titanesques comme Google, Amazon ou Apple.

Ces derniers ne sont toutefois pas aussi hégémoniques qu’on le pense. Eux aussi cherchent encore leur modèle économique, entre maîtrise et adaptabilité des fichiers, facilité d’accès et rentabilité certaine. Google est ainsi aujourd’hui dans l’expectative ; Apple a adopté, depuis l’istore, le contrôle total de la fabrication du terminal de lecture jusqu’au fichier numérique final. C’est d’ailleurs le seul distributeur de musique sur la toile qui est rentable aujourd’hui. Amazon a tenté, du fait de l’hégémonie qu’il a sur la distribution en ligne de livres papier, de la reconstituer sur le marché du livre numérique, notamment en développant le Kindle, seul reader dédié à la lecture ayant marqué les esprits. Efficace un temps, ce modèle voit sa fin sans doute proche, du fait, d’une part, de fonctionnalités du Kindle fort limitées par rapport à ses concurrents et, d’autre part, de la fronde des éditeurs américains face à l’abus de position dominante d’Amazon, qui en est venu à imposer le prix du livre numérique aux éditeurs.

Les éditeurs au centre du jeu

Face à ces distributeurs géants, les éditeurs français réagissent enfin et prennent même les devants, après une longue période d’attentisme généralisé. Gallimard, après d’autres, attaque ainsi Google pour contrefaçon, le géant américain ayant la fâcheuse tendance à ne pas se poser la question des droits d’auteur lors de la numérisation des ouvrages. D’autres maisons avaient anticipé ce mouvement. Mais, passé cette menace, l’avenir n’en est pas moins ombrageux. Les éditeurs, pour réussir leur passage au numérique, doivent trouver le modèle économique adéquat. La solution la plus communément envisagée est la concentration entre leurs mains des fonctions d’édition, de diffusion et de distribution. Fonction de distribution qui ne manquera pas de provoquer des tensions avec les libraires, que les éditeurs doivent tout de même ménager, le livre papier ne risquant pas de disparaître tout de suite. Des portails de distribution voient ainsi le jour : cairn.info pour la plupart des revues de sciences humaines, ou edenlivres.fr, le site des éditions Flammarion, Gallimard et La Martinière. Mais la division entre éditeurs est une brèche dans laquelle Amazon et Google veulent s’engouffrer. Outre les nouvelles parutions, l’attrait commercial réside dans la mise en valeur des fonds et des catalogues de ces éditeurs, fonds que Google pillait allègrement jusqu’à présent. L’incertitude réside aujourd’hui dans la capacité des portails des éditeurs à inverser le rapport de force entre eux et des distributeurs en ligne déjà implantés, ayant une puissance marketing conséquente et pour qui l’intérêt commercial n’a d’égal que le désintérêt éditorial.

Dans ce contexte, les auteurs devraient légitimement marcher dans les pas des éditeurs. Il est loin le temps où l’internet paraissait être le paradis de l’autoédition, où chaque auteur serait reconnu à son juste talent, indépendamment de toute logique mercantile. Amazon a d’ailleurs récemment proposé aux auteurs de les publier sur son site, en échange de 70% du prix de vente. Dans cette logique, quelques auteurs ont su tirer avantage des nouvelles formes de création littéraire qu’offre la toile, comme les projets de François Bon sur son site tierslivre.net ou la « wikilittérature », collaborative et non marchande. Devant l’incommensurable quantité d’informations que recèle la toile, la force de frappe promotionnelle des éditeurs traditionnels est plus que jamais primordiale, notamment grâce à l’esprit de la marque et la force du logo de la maison d’édition. Le sort des auteurs paraît ainsi inextricablement lié à la réussite des éditeurs dans l’univers du livre numérique.

Univers numérique encore très flou que la situation des bibliothèques face à l’arrivée du numérique illustre bien. D’une part, la valorisation des fonds recèle moult écueils, comme le rappelle la correction de trajectoire de la bnf qui, à son déménagement, devait entièrement se dématérialiser. Le livre numérique est-il le contenant, le contenu ou les deux ? Les bibliothèques ont-elles vocation à devenir des « bornes d’accès » pour des fichiers numériques ? Ou doivent-elles prendre en considération le livre numérique dans sa globalité ? La médiathèque d’Issy-les-Moulineaux tente de résoudre la question. Son directeur présentait ainsi, lors du Salon, le service de prêt de reader. Les bibliothécaires sont ainsi chargés de télécharger des livres sur des readers prêtés par la suite, au même titre qu’un livre imprimé traditionnel. Ce système combine l’avantage du numérique dans sa capacité de stockage et de nomadisme, en donnant un nouveau souffle aux bibliothèques publiques. Ce système répond-il à une demande, respecte-t-il la vocation du prêt public et suit-il les engagements vis-à-vis des éditeurs et des auteurs ?

L’absence de marché ne masque plus l’absence de modèle économique

Bien qu’intervenant après la fin du Salon, le 3 avril, le lancement mondial du support de lecture très attendu d’Apple, l’ipad, vendu à 300 000 exemplaires dès la première journée, laisse penser que le modèle du reader dédié à la lecture ne saurait suffire. C’est bien d’une borne d’accès, d’un portail complet vers la toile, incluant un livre électronique, qui semble avoir la faveur des utilisateurs, charmés qu’ils sont déjà par le modèle de l’iphone. Car il est tout de même un inconvénient majeur au livre électronique : les lecteurs en sont aujourd’hui peu désireux. Selon l’étude d’Ipsos dévoilée lors du Salon du livre, actuellement, seulement 2 % des Français se déclarent intéressés par la lecture d’un livre numérique ! Dans le même temps, les « electeurs » potentiels pointent du doigt le manque d’informations quant aux fonctionnalités des readers. S’il ne s’agit que d’un changement de support pour certains, la lecture numérique va, pour d’autres, induire des types nouveaux de lecture. D’une lecture linéaire du livre papier, les logiques de liens hypertextes intégrant sons ou vidéos vont se généraliser, comme c’est le cas aujourd’hui sur le web.

Mais les ventes de readers stagnent, l’offre de fichiers n’étant guère pléthorique. Le marché du livre numérique est encore en gestation. Tous les acteurs semblent enfin prêts pour son éclosion. Mais il reste de grandes incertitudes quant au modèle économique qui portera le livre numérique.

Le « système Apple » – circuit hermétique de la conception du terminal à la distribution du fichier électronique – pourrait devenir le modèle à suivre, vu le succès annoncé de l’ipad. Apple a cette capacité de faire émerger un marché, dans le domaine informatique s’entend, comme ce fut le cas pour les smartphones. Ce système ne semble toutefois pas généralisable à l’ensemble du marché, la compatibilité des fichiers entre lecteurs étant un préalable indispensable à la fluidité et l’essor de celui-ci.

Le modèle collaboratif devrait quant à lui rester marginal, non marchand et peu efficient. Aucun acteur majeur du secteur ne peut évidemment se reposer sur ce modèle, trop soumis aux aléas des contributeurs. Il reste en revanche fort intéressant pour des auteurs qui se lanceraient dans des aventures oulipiennes.

Il est un autre obstacle à la constitution d’un marché du livre numérique : le culte de la gratuité sur la toile. Même si le piratage ne devrait pas avoir l’impact qu’il a pu avoir sur la musique ou le cinéma, il va imposer une épée de Damoclès au-dessus de chaque acteur du livre. Ce n’est pas tant le piratage, mais bien la peur du piratage qui risque de brider les investisseurs, voire de les décourager.

On le voit, l’hétérogénéité des tailles des acteurs, leur concentration, l’opacité du marché et les incertitudes quant à la piraterie sont de puissants freins à la naissance d’un modèle économique viable et efficient. Il est à se demander s’il émergera un jour, ou si ce marché mourra dans l’œuf. Le marché du livre numérique, contrairement aux premières attentes du secteur, ne verra ainsi pas la constitution de nouveaux acteurs, mais simplement un renforcement des acteurs déjà dominants qui ne risquent qu’une chose : le devenir encore plus. De là à ne plus voir que des stands Google, Apple ou Sony au Salon du livre…