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Prophétisme et désespérance. Léon Bloy, Charles Péguy et Georges Bernanos, des prophètes selon la Bible ?

juin 2014

#Divers

Léon Bloy, Charles Péguy et Georges Bernanos, des prophètes selon la Bible ?

Bloy, Péguy et Bernanos ont tous trois puisé leur inspiration dans la Bible, et leurs œuvres résonnent du message prophétique, dans leur ferveur comme dans leur désespoir et dans leur dénonciation du dévoiement de la foi par l’Église elle-même.

Au début de cette année, dans les pages littéraires de La Croix, on a pu lire que Péguy devait « être considéré comme un “professeur de vie”, un prophète du sens, qu’il ne convient plus de réserver à des cercles initiés1 ». Étant donné le contexte culturel de ce quotidien, le terme de « prophète » ne saurait être considéré ici comme un lieu commun, ce que confirment la précision « du sens » et l’invite à un cercle élargi de lecteurs. Projetant d’associer sous un même vocable trois auteurs entre xixe et xxe siècles, il va de soi qu’il ne s’agit nullement pour nous de traiter de nécromanciens ou de quelques prédisants d’avenir, mais bien de témoins d’une fonction dont la Bible nous fournit le paradigme.

En effet, traiter de « prophétisme et désespérance » à propos de Léon Bloy, Charles Péguy et Georges Bernanos suppose que tout au long de la réflexion ne soit pas perdue de vue la pertinence de cette catégorie. Autrement dit, bien loin de tout anachronisme, importe ici une double quête de signification, au nom du respect du modèle comme au nom de ceux auxquels ce modèle est appliqué et reconnu.

Mais dans quelle mesure et jusqu’à quel point est-il pertinent d’associer dans notre propos prophétisme et désespérance ? Reconnaissons avant toute chose que notre choix ne veut créer aucune confusion entre ces deux concepts. Si le prophète biblique tonne souvent contre ses coreligionnaires dont il dénonce l’incorrigible déviance, le statut de messager divin dont il se prévaut aussi dans ses excès même induira tôt ou tard une espérance dont le Dieu d’Israël ne saurait se départir, au risque de la contradiction, sinon de l’absurdité. Et justement, qu’il s’agisse de l’auteur romanesque du Désespéré2 ou de celui de l’Imposture3, ni Bloy ni Bernanos et encore moins Péguy ne sauraient être réduits à cette désespérance. Mais pas plus que leurs parangons bibliques, ils n’ont été épargnés par cette « tentation du désespoir » qui fut sans aucun doute, et sans doute assez fréquemment, une de leurs plus fortes épreuves, comme elle fut aussi à la source de la véhémence de leur écriture. En ce sens encore, de tels noms peuvent être justement référés à ces vieux témoins surgis en Israël à partir du viiie siècle avant notre ère, et dont l’image, le propos et la mémoire, sinon la désignation, évoquent un parler haut de souffrance et d’espérance, quels que soient l’éclat de leur expression et, souvent, l’abîme de leur désespérance.

Les contraintes et exigences d’une « vocation »

Au commencement, c’est-à-dire à la source biblique, il y a un narratif d’appel, ce qu’on désigne habituellement comme « récit de vocation ». Typique du corpus des prophètes, aussi imité ou fonctionnalisé soit-il dans les autres livres de la Bible, un tel genre de récit distingue le personnage prophétique, et d’abord par sa rédaction en je. En effet, même si dans ces autres livres de la Bible, on peut reconnaître ce type de récit quasi comme genre littéraire spécifique, il n’en reste pas moins que seuls les grands prophètes en font un élément autobiographique. « L’année de la mort du roi Ozias, je vis le Seigneur Yhwh… », écrit Isaïe (Is 6, 1ss.). Et au même livre, son collègue de rédaction, pour ainsi dire, le Second Isaïe, d’entendre et de répondre : « Une voix dit : Crie ! et je dis : Que crierai-je ? » (Is 40, 6).

Ainsi, d’Amos à Jérémie4, va cette conscience à la fois de soi-même et du rapport à Dieu, qui force le prophète à se percevoir lié à son Dieu par un lien personnel, direct, et à se sentir sommé en quelque sorte de parler, voire d’écrire au nom de cette conscience sans faille, sinon sans souffrance.

Dans cette perspective, on doit dès maintenant reconnaître une sorte de conviction analogique et quasi absolue chez les auteurs que nous avons choisis, qu’elle s’exprime plus ou moins tard, comme ce peut être le cas de Péguy au moment de son pèlerinage à Chartres, ou qu’elle n’ait pas besoin de s’affirmer, tant elle va de soi, notamment chez Bernanos. Car à tous les trois peut, d’une certaine façon, s’appliquer la conclusion du poème d’Amos :

Le lion a rugi : qui ne craindrait ?

Le Seigneur Yhwh a parlé : qui ne prophétiserait ?.

(Amos 3, 8)

Au risque de ressentir comme Jérémie :

Quand tes paroles se présentaient, je les dévorais : ta parole était mon ravissement et l’allégresse de mon cœur… Sous l’emprise de ta main, je me suis tenu seul, car tu m’avais empli de colère. Pourquoi ma souffrance est-elle continue, ma blessure incurable, rebelle aux soins ?

(Jérémie 15, 16-18)

Lequel de nos trois auteurs n’a pas exprimé une fois ou l’autre, d’une façon ou d’une autre, cette détresse liée à une passion dévorante dont témoigne le style même de leur écriture, entre ferveur et véhémence ?

Vous me connaissez, écrit Léon Bloy à un ami prêtre. Je vous ai déjà montré ma pauvre âme et vous en avez vu la profonde, l’épouvantable misère. Dieu m’a fait dès l’enfance, avec le don redoutable d’une imagination de feu, un cœur vastement ouvert à toutes les émotions et à toutes les tendresses de la vie, un cœur incapable de mouvements médiocres où s’agrandissent anormalement comme dans un miroir concave, toutes les sensations et tous les spectacles extérieurs de ce très misérable monde5.

À cette tonalité de tragique jérémien, comment ne pas penser ici au désespoir d’Élie décidé à se laisser mourir dans le désert, au prétexte de n’être pas meilleur que ses aînés ?

C’en est assez maintenant, Yhwh ! Prends ma vie, car je ne suis pas meilleur que mes pères6.

En ce sens, et même s’il ne s’attarde guère sur ses propres états d’âme, c’est en se référant à son appartenance aux « chrétiens de l’espèce la plus ordinaire » que Bernanos dénonce pour sa part la décourageante « décomposition » de l’« opinion moyenne catholique » :

Ayant toujours compté parmi les chrétiens de l’espèce la plus ordinaire, il est certain que l’état présent de l’opinion moyenne catholique aurait de quoi influer dangereusement sur ma santé… L’opinion moyenne catholique n’a jamais été qu’une espèce de composé organique assez fragile… Pour parler franchement, elle est aujourd’hui en pleine décomposition. Je dis décomposée et non divisée. La division fait place à la décomposition. Catholiques de droite et catholiques de gauche ne s’étant jamais opposé les uns aux autres que des demi-vérités, je suppose que ces demi-vérités ont fini par se contaminer entre elles, et ne font plus maintenant qu’un seul mensonge… qui n’en dégage pas moins déjà une forte odeur d’apostasie7.

Typique est ici cette association entre l’humilité de la conscience et la dénonciation non point d’abord des ennemis des chrétiens comme instruments de la colère divine, mais la dénonciation de l’état des lieux, pourrait-on dire, de sa propre communauté, l’Église, avec, présentement, des chrétiens de gauche et des chrétiens de droite, confondus dans une même médiocrité aux relents d’apostasie, autrement dit de trahison de ce qui constitue la légitimité chrétienne, la foi et l’espérance en Dieu.

Sans doute est-il inutile d’insister davantage sur cette double conscience précisément prophétique de nos auteurs, conscients qu’ils sont à la fois de leur indignité ou de leur condition de pécheurs, en même temps que du péché de leur Église dans tous ses membres, qu’il s’agisse de ces « chrétiens moyens », de droite comme de gauche, aussi bien que de leurs responsables hiérarchiques. Comment ne pas penser ici au Bernanos, retour d’Espagne en 1937, rédigeant ses Grands Cimetières sous la lune à la veille d’une guerre qu’il fait plus que pressentir ?

Cher Monsieur Hitler, voici que le temps approche où nous aurons seuls la garde du nom chrétien. Je ne dis pas de la Vérité chrétienne qui n’appartient qu’à l’Église… Je dis le nom chrétien, je dis l’honneur chrétien, je dis l’honneur du Christ, car il y a un honneur chrétien… Il est humain et divin tout ensemble et pour vous faire plaisir, nous le définirons quand même. Il est la fusion mystérieuse de l’honneur humain et de la charité du Christ. […] Nous nous trouvons donc plus libres que jamais de relever un honneur dont personne ne nous dispute l’héritage… Cette tradition ne périra pas sous vos coups… La puissance de vos mécaniques peut disposer de nos vies, mais c’est nos âmes que menacent les humanistes transfuges, éternels entremetteurs, fourriers de la future Barbarie. Cher M. Hitler…, l’espèce d’héroïsme que vous forgez dans vos forges est de bon acier, nous ne le nions pas. Mais c’est un héroïsme sans honneur, parce qu’il est sans justice. Cela ne vous apparaît pas encore, car vous êtes en train de dissiper les réserves de l’honneur allemand, de l’honneur des libres hommes allemands. L’idée totalitaire est encore servie librement par des hommes libres. Leurs petits-fils ne connaîtront plus que la discipline totalitaire. Alors, les meilleurs d’entre les vôtres tourneront leurs yeux vers nous, ils nous envieront, fussions-nous vaincus et désarmés8.

Quoi qu’il en ait été, trois ans plus tard, de la suite de l’histoire, de l’effondrement notamment de la France en juin 1940, et des complicités qui se trouvèrent dans son sein pour pactiser avec « les humanistes transfuges, éternels entremetteurs, fourriers de la future Barbarie », le prophète Bernanos avait à son tour laissé ouvert l’avenir, à la façon notamment de Jérémie, obligé de fuir un pays désormais vaincu et dont il ne désespérait pas de voir la restauration qu’il se refusait à nier.

Le poète prophète

Faut-il parler d’une situation analogue pour un Péguy qui, un peu plus de vingt ans en arrière, avait apparemment accepté un sort qu’il contribuerait à établir glorieux ? Aujourd’hui, le temps, l’expérience et une nouvelle guerre aidant, nous nous sentons à distance de cet engagement qui fit de lui un des premiers officiers français « tués à l’ennemi », dès le 5 septembre 1914, un mois après la déclaration de guerre. Mais c’est sur un autre registre et selon une autre expérience mystique que celle de Bernanos ou de Bloy, que Péguy a témoigné d’un prophétisme qui, à la manière aussi des prophètes bibliques, n’hésitait pas à déborder la seule intentionnalité religieuse. Les mœurs d’une IIIe République engoncée dans ses certitudes, notamment dans ses idéaux intellectuels et idéologiques, et ce jusque dans l’Université ou l’École normale de la rue d’Ulm, tombèrent aussi sous le coup de ses dénonciations de prétention et d’illusion. À notre sens cependant, Péguy s’impose ici par un autre trait important du prophétisme, celui de l’expression poétique, une expression qui n’est pas sans poser questions chez ces grands poètes que furent aussi les prophètes de l’Ancien Testament, et dont la moindre n’est sûrement pas celle de leur formation littéraire.

Car il y a aussi une dimension prophétique dans l’œuvre poétique de Péguy, même si, selon certains, son génie relevait davantage de l’art de la prose9. Ainsi en convenait l’un de ses éditeurs, affirmant d’abord que sa poésie « est, par essence, une exaltation de la France », et davantage, « une exaltation de la Croix de la France », puisant « ses accents les plus élevés et les plus naturels, les plus certainement issus des profondeurs de son âme, dans l’image d’une France en proie au malheur, mais surmontant le malheur ». En ce qui concerne notre présent propos, comment ne pas consoner à la suite de ce texte on ne peut plus conforme au projet poétique des prophètes de l’Ancien Testament :

L’idée de passion, au sens sacré, est double : elle est à la fois souffrance infinie, extrémité de la douleur et rédemption par cette extrémité même, qui touche à la lumière, au salut10.

Or qu’il s’agisse, selon Amos (3, 3-8), de la conception de l’expression poétique du propos prophétique lui-même ou de l’exercice poétique chez un Isaïe, dont le livre entier est une véritable construction de poèmes soigneusement élaborés, on ne peut négliger ni même amoindrir ces formes d’expression. Elles relèvent d’une conscience forte de leur pratique, tant pour la portée du message dans sa teneur parfois terrifiante, que pour des techniques d’écriture et d’interprétation bien loin de quelque spontanéité de langage, quoi qu’il en soit de l’importance et de l’urgence du message. En tout cas, on ne peut ignorer une déception spécifique de l’un de ces poètes, le plus grand peut-être tant par le style que par l’imaginaire, Ézéchiel.

Dans un texte particulièrement significatif, le prophète se plaint du malentendu que provoque l’art même de son expression. Le peuple accourt pour l’entendre, s’asseyant en cercle devant lui, sans évidemment tenir compte de ce qu’il dit et exige. Et, constate-t-il amèrement :

Voilà que tu es pour eux comme un chant d’amour, agréablement chanté, bien accompagné de musique. Ils écoutent tes paroles, mais nul ne les met en pratique11 !

Si Péguy n’eut pas le temps de se plaindre d’un tel sort, on ne peut que consoner ici à ce qui fait le cœur de son poème, Ève : l’annonce rétrolectrice de l’avènement du Christ. De façon magistrale, à notre sens, il intègre ici la double dimension prophétique et apocalyptique de la lecture de l’histoire telle qu’elle ressort de l’œuvre de ceux dans la ligne desquels il se place, repartant pour cela de Moïse dormant « au fil de l’eau du Nil » et préfigurant « Et le nouveau bambin et le nouveau Moïse12 ». Dès lors, le poème peut basculer dans l’annonce prophétique de celui que, précisément, tous les prophètes avaient annoncé, au dire même des auteurs du Nouveau Testament, cet enfant qui « dormait aux rives d’Israël » :

Et cet autre Moïse et cet Emmanuel
Était comme un fragile et périssable fils.

Ainsi, autant qu’il procède à une relecture chrétienne – christique – de l’Ancien Testament, Péguy met ses pas dans le verbe proprement prophétique, en faisant déborder de signification son propre verbe, et jouant d’une prosodie envoûtante, comme le firent parfois un Isaïe et un Ézéchiel.

Ainsi l’enfant dormait sans un mot, sans un pli.
Il allait commencer l’énorme inscription,
Il allait essayer l’énorme exception,
Le long resurgement de l’homme enseveli.
Il allait supporter quelle innombrable mort.
Il allait demander quelle rémission.
Il allait opérer quelle rédemption.
Il allait affronter quel innombrable sort.
Il allait défier l’impérissable mort.
Il allait exiger quelle soumission.
Il allait demander quelle contrition.
Il allait embrasser l’insaisissable sort13.

Autobiographique, dénonciateur et annonciateur, poète, tout prophète biblique l’est à toute époque, en toutes situations, fondant ainsi un modèle à la fois littéraire et historique dans lequel s’inscriraient tout au long de l’histoire chrétienne ceux qui auraient non seulement à témoigner de leur foi, mais surtout à juger des transgressions et trahisons d’un message et d’un mystère dévoyé ou, plus gravement, rendu insignifiant. C’est bien cela qui fait le prophète moderne jusque dans le talent littéraire et l’éloquence pour dénoncer avec plus de force ce qui ne devrait pas être.

L’humble prophète

À propos de cette éloquence poétique autant que prophétique, ainsi que Péguy vient de nous en donner l’exemple, Bloy nous ramène, pour terminer, à cette humilité du prophète qui rappelle étrangement certaine part de la terminologie de Jérémie, ainsi que nous l’avons déjà plus ou moins évoqué.

Amené à donner des conférences à l’étranger, et donc à se considérer comme un témoin de la France et de sa culture, il profite de devoir traiter des « Funérailles du naturalisme » pour conclure son propre propos et situer plus largement la tâche dont il s’estime chargé14 :

Les grands écrivains et les grands artistes, ceux qu’on a toujours nommés des flambeaux, appartiennent au genre humain sans distinction de frontières ou de nationalités.

Si la France a le privilège d’avoir donné à la terre un plus grand nombre de ces artisans du Sublime, tant mieux pour elle et tant pis pour les animaux jaloux.

Mais elle a le devoir de ne pas cacher sa richesse aux autres nations.

J’ai donc pris sur moi d’en être en son nom, le divulgateur, en vous suppliant à l’avance, avec une humilité sincère, de vouloir bien pardonner à l’insuffisance de mes discours.

Même en tenant compte de l’inévitable part rhétorique en ce genre d’expression, et en suite du texte que nous avons déjà cité de lui, il est permis d’accorder à Bloy le respect de ses propres doutes quant à ses talents littéraires. Or justement, dans l’avant-dernier paragraphe de cette conclusion, sans calcul et donc sans afféterie, il ne peut être plus clair sur la dimension prophétique non seulement de la présente conférence, mais de sa vocation d’écrivain. Ainsi qu’on s’en rendra compte, c’est une fois de plus la référence implicite et sans doute inconsciente à Jérémie qui ne peut que nous frapper et nous convaincre un peu plus de cette dimension prophétique comme de celle des deux auteurs qui nous ont ici servi d’exemples et de modèles. Le mot même de « sentinelle », la terminologie d’opposition et de contestation, l’évocation du combat pour l’âme humaine et pour l’honneur de Dieu, tout dans ce texte s’impose comme langage et projet prophétique. À ce constat que nous lui aurions imposé, Bloy eût sans doute réagi comme Amos devant les reproches du prêtre Amasias :

Je ne suis ni prophète ni frère prophète… C’est Dieu qui m’a pris de derrière le troupeau et qui m’a dit : Va, prophétise à mon peuple15.

Mais justement, ses propres termes en témoignent :

Eh bien, quand je me suis opposé au matérialisme contemporain, je n’étais, après tout, qu’une sentinelle.

C’était pour sauver le feu sacré de l’âme humaine que je combattais nuit et jour, c’était afin que les bêtes malfaisantes et ténébreuses ne s’en emparassent pas.

C’était, au fond, pour l’honneur de Dieu qui a créé l’homme à son image en lui soufflant cet esprit de vie que tous les poètes ont comparé à une flamme lumineuse et pure dont le cœur de chacun de nous est l’autel vivant16.

Faut-il insister ici sur l’usage du mot « poètes » et sur sa synonymie précisément prophétique ? Disons qu’à notre sens, aucun prophète de l’Ancien Testament n’aurait récusé un tel propos, y compris avec la référence à la dimension poétique ; et certains d’entre eux, Jérémie notamment, se seraient parfaitement reconnus dans l’ensemble des termes mêmes utilisés ici par Léon Bloy.

***

Poètes ou prophètes ? Prophètes ou poètes ?

Il est toujours risqué de parler, de juger et d’apprécier pour les autres, a fortiori s’ils sont morts. Mais justement, ne serait-il pas de véritables prophètes que morts ?

Quand on relit leur message et surtout le récit de sa réception et des adversités dont ils ont été victimes, quand on mesure l’écoulement du temps ajouté aux oreilles dures de leurs destinataires, on ne peut que s’interroger, aujourd’hui comme hier : et si le prophète, tout prophète, était voué à l’aveuglement et à la surdité de ceux auxquels il doit s’adresser ? Les prophètes bibliques n’ont sans doute jamais été autant prophètes qu’après leur mort, et souvent longtemps après. De leur vivant, ils avaient largement fait l’amère expérience de ces aveuglements et de ces surdités jusqu’au désespoir du doute.

Tu m’as séduit, Seigneur, et je me suis laissé séduire ;
Tu m’as maîtrisé, tu as été le plus fort !
Je suis prétexte continuel à moquerie, la fable de tout le monde !
Chaque fois que j’ai à parler, je dois crier et proclamer : Violence et dévastation !

Ainsi se plaignait Jérémie avant de jurer de ne plus continuer.

Mais c’était en mon cœur comme un feu dévorant, enfermé dans mes os.
Je m’épuisais à le contenir, mais je n’ai pas pu17 !

Il n’est sans doute pas exagéré au lu de l’œuvre – considérable – de Léon Bloy comme de celle de Georges Bernanos, d’y percevoir aussi l’écho du Jérémie de ce genre de texte. S’il serait peut-être excessif de reconnaître chez eux une forme de désespoir, on ne saurait passer sur nombre de passages où la tristesse le dispute à la colère devant les diverses impostures qu’ils ne pouvaient que dénoncer, quoiqu’il en ait été de leur souffrance et de leur passion. Il suffirait de reprendre ici les contextes sociaux et politiques, voire nationaux et internationaux dans lesquels ils furent plongés pour ne pas s’étonner outre mesure de ces regrets comme de ces colères.

Qu’en reste-t-il aujourd’hui dans des contextes sociaux, nationaux et religieux si différents ? À chacun sans doute de répondre, et d’abord en se plongeant dans ces œuvres. Pourtant, si après plus de vingt-cinq siècles, nous parvenons à reconnaître dans leurs écrits le souffle, le modèle et la poésie des antiques prophètes de l’Ancien Testament, n’y aurait-il pas à reconnaître aujourd’hui encore, chez eux, dans leur langage, quelque chose d’une humanité qui, en fin de compte, ne varie peut-être pas autant qu’on le croit, d’année en année, de siècle en siècle, voire de millénaire en millénaire, pour le mal peut-être, mais aussi pour cette grâce ultime dont Bernanos fit le dernier mot de son plus fameux roman18.

  • *.

    Professeur honoraire de l’Université catholique de Lyon, il vient de publier la Miséricorde (Bruyères-le-Châtel, Nouvelle Cité, coll. « Ce que dit la Bible sur… », 2014).

  • 1.

    Pierre-Yves Le Priol, dans La Croix, 16 janvier 2014, p. 14 (c’est nous qui soulignons).

  • 2.

    Léon Bloy, le Désespéré, Paris, Flammarion, 2010.

  • 3.

    Georges Bernanos, l’Imposture, Bordeaux, Le Castor astral, 2010.

  • 4.

    Amos 7, 14-15 ; Jérémie 1, 4-10…

  • 5.

    Lettre à l’abbé Tardif de Moidrey, fin 1877-début 1878, dans Œuvres de Léon Bloy, III, Paris, Mercure de France, 1964, p. 12.

  • 6.

    1 Rois 19, 4.

  • 7.

    Georges Bernanos, « Message à Témoignage chrétien », dans Français, si vous saviez (1945-1948) [1961], Paris, Gallimard, coll. « Idées », 1969, p. 169-170 passim.

  • 8.

    G. Bernanos, les Grands Cimetières sous la lune, Paris, Plon, 1938, p. 356-358 passim.

  • 9.

    C’était en tout cas l’opinion d’un de nos maîtres, André Paves, qui voyait en Péguy l’un des maîtres créateurs de la prose au xxe siècle, même s’il concédait chez lui de « grands moments » de poésie.

  • 10.

    François Porché, « Introduction », dans Charles Péguy, Œuvres poétiques complètes, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1954, p. VIII. Précisons un détail circonstanciel, qui n’est pas sans signification pour notre propos, le fait que notre citation emprunte à un texte écrit en 1941 !

  • 11.

    Ézéchiel 33, 30-32.

  • 12.

    Ch. Péguy, Œuvres poétiques complètes, op. cit., p. 703.

  • 13.

    Ibid., p. 705.

  • 14.

    Conférence donnée à Copenhague le 20 mars 1891.

  • 15.

    Voir Amos 7, 14-15 passim.

  • 16.

    « Les Funérailles du naturalisme », Œuvres de Léon Bloy, Paris, Mercure de France, 1965, p. 116.

  • 17.

    Jérémie 20, 7-9 passim.

  • 18.

    Il s’agit, on l’aura reconnu, du Journal d’un curé de campagne où le jeune prêtre, au dernier moment de sa vie où il s’est réfugié chez un ami athée, expirera en disant : « Qu’est-ce que cela fait ? Tout est grâce. »