Spéculations fatales. La crise économique de 2008


La crise économique de 2008

La crise boursière aurait dû d’autant moins nous surprendre qu’elle rappelle la fragilité du rapport contemporain à l’idée de valeur. À l’image des monnaies dont les valeurs sont « flottantes » depuis la fin de la convertibilité en or, l’ensemble de nos valeurs (éthiques, esthétiques…), n’ayant plus de garantie fixe, est livré à un régime d’emballement et de dépréciation. C’est pourquoi il ne faut pas laisser aux seuls économistes la réflexion sur les mécanismes d’appréciation de la valeur ou encore sur la spéculation et la dette.

Si l’on a pu dire qu’avec Nietzsche s’opère la réduction la plus extrême de l’Idée et de l’Être aux Valeurs, en un sens qui va devenir bientôt un lieu commun « existentialiste », il faudrait repérer chez un penseur plus discret mais perspicace, Paul Valéry, un pas supplémentaire, explicitement post-nietszchéen : la constatation que les Valeurs sont à penser, avant tout, comme valeur d’échange, et que la forme la plus abstraite et la plus radicale de la valeur d’échange, celle qui, dans sa volatilité, rompt avec toute illusion subtantialiste ou fondationnelle, c’est la valeur boursière.

Si Valéry a pu faire ce pas, c’est qu’il fut un lecteur précoce et attentif de l’auteur des Principes d’économie pure, Léon Walras, l’économiste qui a privilégié de la façon la plus conséquente le modèle boursier de la formation du prix, pour penser la valeur économique1. En partant, contrairement à Smith ou à Marx, de la valeur comme estimation subjective, Walras pense le prix comme détermination instantanée, résultat de l’équilibre transitoire entre une offre et une demande, comme dans une vente à la criée, ou mieux à la Bourse des valeurs. C’est donc à partir du consommateur et de l’intensité de son désir de s’approprier ou de céder un bien, et non à partir du producteur et de son travail, que Walras construit les principes de son économie pure.

Valéry, considérant « le grand marché des affaires humaines », perçoit qu’il existe un parallélisme entre les valeurs matérielles et les valeurs spirituelles, qu’elles sont entraînées dans les mêmes processus d’évaluations, de concurrences, d’échanges, de fluctuations, etc. Il y a une valeur nommée « esprit », comme il y a une valeur pétrole, blé ou or, déclare crûment l’auteur de Monsieur Teste.

Cette crise a commencé par l’immobilier américain, puis a vu l’effondrement de banques, de compagnies d’assurances, puis une chute générale des valeurs boursières et la fragilisation de tout le système productif, engendrant le désarroi, la panique, et conduisant les plus ardents défenseurs du système économique libéral à parler d’un « capitalisme fou ». Tout cela devrait conduire à s’interroger non seulement sur les mécanismes qui ont provoqué cette situation de désastre, mais sur tout un régime de la valeur et des échanges.

L’instabilité générale de la valeur

La crise dans laquelle nous sommes entrés, en dépit des souffrances qu’elle risque d’engendrer encore, présente, malgré tout, un bénéfice inappréciable : celui de nous ouvrir les yeux sur quelques réalités qui restaient négligées, à l’arrière-plan des intérêts et du mode de pensée dominants de nos contemporains. Que le monde dans lequel nous sommes relève de la logique paradoxale de la spéculation boursière, qui défait les oppositions entre le virtuel et le réel, le rationnel et l’irrationnel, le prévisible et l’aléatoire, le matériel et l’immatériel, que cette logique boursière des valeurs n’affecte pas seulement l’économie mais l’ensemble des valeurs (éthiques, esthétiques), les vouant à une radicale « frivolité », c’est ce soupçon que les inquiétants événements financiers et mondiaux du présent rendent de moins en moins injustifié. Bien avant les événements et les mécanismes bancaires, financiers, qui ont déclenché cette crise, le capitalisme – et avec lui toute la culture dont il est le moteur – était entré peu à peu, ou par saut brusque, dans un régime des échanges et des valeurs qui n’avaient plus rien à voir avec ses formes classiquement reconnues, même celles qui, depuis longtemps déjà, voyaient la domination du capital financier sur le capital industriel. Ce qui est en jeu, c’est plus largement un certain régime des valeurs qui n’est pas seulement celui de la valeur économique, mais qui affecte toutes les formes de valeur.

L’imaginaire boursier des valeurs a fait son chemin pendant le siècle de Proudhon, de Vallès, de Walras, de Zola ; et au siècle suivant, avec Valéry, en une extension audacieuse, peu remarquée mais de très grande portée, la valeur boursière devient un nouveau paradigme pour penser les valeurs en général et pas seulement les valeurs économiques.

Aujourd’hui, le paradigme boursier comme régime total des valeurs est flagrant : il affecte non seulement l’économie mais l’esthétique et l’éthique. C’est le régime de la mode, des médias (emballement, engouement) où l’appréciation instantanée est déconnectée de toute considération de valeur réelle, si le mot « réelle » a encore un sens. Il n’y a pas d’autre valeur que le « prix », instantané, fluctuant, créé par le croisement de l’offre et de la demande sur un marché qui peut être aussi bien économique que symbolique. Miser sur des valeurs en hausse, parier sur ce qui semble devenir « tendance » n’est pas seulement un calcul d’agioteur et de boursicoteur, c’est l’esprit de toute une époque. Les valeurs ont perdu leur substance, il n’y a plus de valeurs qui soient adoptées pour elles-mêmes, il y a des placements, il y a des valeurs qui ont une cote variable qui monte et qui descend en fonction des emballements passagers, des engouements fragiles, à l’affût de mille indicateurs variés qui sont dans l’air du temps, ou plutôt que les médias véhiculent. La bulle informationnelle et la bulle financière se font écho, et elles précipitent les tendances, les sursauts, les rebonds, les dépressions, les paniques, les « dévissages » d’une cote ou sa flambée.

L’art et la morale, à la limite, appartiendraient à ce même régime boursier des valeurs, où plus rien n’a de valeur fondée, mais tout a une valeur cotée.

Dans le domaine de l’art et de la littérature, on pourrait déceler très tôt un certain rapport entre l’esprit de l’avant-garde et le paradigme boursier. Prendre des risques, miser sur des « valeurs » artistiques montantes, mais encore méconnues (« valeurs » non au sens financier, mais au sens symbolique et esthétique) : Tzara, Cocteau, Valéry ont bien vu le rapport entre ce geste de l’avant-garde et l’esprit du spéculateur boursier. « Un jeune homme ne doit pas acheter de valeurs sûres » énonçait Cocteau dans son manifeste de 1918. C’est ainsi que Cocteau « achète » (c’est-à-dire défend, « prend parti pour ») des valeurs encore incertaines (Stravinsky, Picasso, Satie, Apollinaire) contre Debussy, Renoir, Monet, qu’il liquide. Cette métaphorisation de l’esthétique par l’économie, cette invasion du langage des courtiers et des agioteurs dans le domaine des valeurs esthétiques, que d’aucun tenait pour sacré et éternel, signalent un changement profond de paradigme. Pour le dadaïste frénétique et iconoclaste comme pour le mondain attentif aux fluctuations de la mode, il n’y a plus de valeurs stables et éternelles, inscrites au Ciel ou garanties par la Nature : il y a un panier de « valeurs », un portefeuille d’actions avec lesquelles il faut jouer. Si la dérision et le cynisme calculé l’emportent chez Tzara quand il parle du « placement des capitaux intellectuels », et l’optimisme souriant et crispé chez Cocteau quand il évoque l’achat de valeurs risquées, il s’agit chez tous deux du même moment, où la croyance en des valeurs éternelles, ou des jugements universels, défaille, et où la notion de Valeur glisse vers celle de valeur boursière, serait-ce dans le domaine des valeurs symboliques2.

Devant certaines manifestations de l’art très contemporain, on ne peut guère s’empêcher de penser que ce parallèle métaphorique entre valeur financière et valeur artistique, placée aujourd’hui massivement sous le paradigme tout-puissant de la valeur boursière, n’est pas seulement soutenu par un écart homologique qui différencie sévèrement les registres de l’art et de la finance, mais devient un véritable croisement. À propos de certains artistes, dont il juge très durement la futilité, Rousseau avait déjà remarqué (dans Émile ou de l’éducation) :

Ils mettent un prix arbitraire à leurs babioles ; et, comme le mérite de ces vains travaux n’est que dans l’opinion, leur prix même fait partie de ce mérite, et on les estime à proportion de ce qu’ils coûtent.

Rousseau touche ici un mécanisme subtil et indéniable, où valeur artistique et valeur financière se conjuguent et se renforcent, dans un effet de bulle à la fois économique et symbolique.

Que le vocabulaire de la cote boursière et de la situation des marchés financiers soit si constamment psychologique et même psychopathologique (dépression, euphorie, désarroi, folie, emballement, démence, etc.) n’est pas arbitraire ou anecdotique. La victoire et la suprématie du paradigme boursier en économie (avec Walras et les marginalistes) correspondent strictement à une conception de la valeur subjective des biens (la valeur comme fondée sur l’intensité d’un besoin ou d’un désir) contre la conception classique (Smith ou Marx) de la valeur objective dans laquelle le travail nécessaire à la production du bien est la mesure de sa valeur3. Le marché des valeurs boursières démultiplie cet effet de subjectivité. La valeur des titres boursiers, plus votatile que le prix des biens sur un marché (car marché immatériel et au second degré, marché où le principe de l’enchère est permanent, et dont la communication électronique et mondiale, aujourd’hui, accélère encore les fluctuations), devient ainsi le cardiogramme vibrant du monde économique, l’électro-encéphalogramme des états d’âme d’opérateurs surexcités par l’appât d’un gain facile et immédiat. Non pas enregistrement d’une hypothétique valeur objective des biens (ou des entreprises qui les produisent), mais convergence passionnée de milliers de subjectivités inquiètes et avides, à la fois rivales et grégaires. Ce marché au second degré porte ainsi à son sommet tous les principes de la subjectivité des valeurs, avec l’irrationalité qui en découle, si contraire aux idéaux de la « raison » marchande, dont plusieurs ont fait l’apologie.

Ce vocabulaire de l’instabilité des cotes boursières renvoie assez bien au temps vécu que la société de l’information globalisée et du marché généralisé tendrait à induire dans l’existence de l’individu contemporain. Le temps de la cote est un temps brisé, correspondant à une ligne indérivable ou fractale, où aucun point à l’instant « t » ne peut permettre de prévoir ce que sera la position du point à l’instant suivant. C’est une ligne paradoxale : continue mais sans direction, en aucun de ses points. Cette dent de scie absolue, cette brisure indéfinie, représentation graphique de la volatilité du marché, cette ligne où des points du temps se succèdent sans être liés par un sens, serait une bonne représentation d’un régime plus général des valeurs et du temps, dominé par l’indicatif présent. L’Histoire, davantage que la conscience d’un passé et d’un avenir, est plutôt la surrection rapide, passagère et aléatoire d’événements singuliers et spectaculaires dont on dit qu’ils « font l’Histoire ». Si c’est seulement le souci du gain instantané, par le jeu des différentiels de profit, qui animent les acteurs financiers, et non une perspective sur le long terme et un véritable investissement dans la durée, il devient logique que la résultante de ces agitations soit ce temps indérivable ou fractal qui finit par envahir la perception collective du temps.

D’où ce paradoxe : en même temps que certains reviennent gravement sur l’éloge du travail (le gain serait censé l’accompagner proportionnellement, comme si l’on était encore, tout benoîtement, dans le monde du « juste prix » et du « juste salaire »), c’est le règne le plus indécent du jeu, de l’aléa, de l’irrationalité la plus aveugle des gains, dont le monde de la finance donne le spectacle peu édifiant. Car cette « valeur » du travail, ou le travail comme Valeur (morale, sociale), ne s’accompagne nullement de ce qui, chez Smith, Ricardo, ou Marx, était l’idée d’une valeur marchande des produits fondée sur le travail, comme étalon, loi régulatrice de la valeur des produits échangés. Dans l’univers financier et économique où domine le paradigme marginaliste de la Bourse des valeurs, il y a longtemps que c’est dans l’acte d’échange instantané en situation de concurrence parfaite (qui maximise, nous dit-on, la satisfaction des échangistes), qu’est censé se trouver le plus-de-valeur, la création effective de la valeur, et non dans la production. La perversion que certains dénoncent depuis plusieurs décennies comme fracture dangereuse entre la finance et l’économie réelle (ou la finance contre l’économie et la croissance), est en germe dans ce paradigme qui surévalue l’échange sur la production et place dans l’échange toute la puissance de fructification de la valeur. Les gains spéculatifs fabuleux obtenus sur le marché financier deviennent la preuve tangible et désastreuse de ce postulat. Preuve par le désastre, car, on le sait trop bien, lorsque l’investissement des actifs dans les opérations subtiles de la spéculation financière rapporte largement plus que l’investissement patient dans les entreprises productrices, ce qui est le cas depuis plusieurs décennies, c’est toute la production des richesses pour la société qui est entravée puis tarie. Et c’est une forme d’économie de la rente qui domine.

Nous reste-t-il un point fixe ?

Considérant la crise actuelle, il conviendrait d’insister sur l’innovation monétaire qui en explique sans doute le mieux l’irruption après coup. Cette innovation dans le régime monétaire est elle-même étroitement connectée au paradigme boursier et spéculatif qui fait le trait dominant du capitalisme actuel. C’est donc encore à la conception boursière des valeurs que nous ramèneront ces quelques considérations sur la monnaie.

Le saut dans l’inconvertibilité des monnaies et dans le taux de change flottant, beaucoup le considèrent comme le début d’une époque de grandes turbulences financières, d’instabilité économique, de désordre, une situation favorable à la globalisation rapide des marchés et à la financiarisation de l’économie, mais aussi propice à la formation de bulles suivies de krach, à la succession de plus en plus rapide de dépression et de pic, et à la déconnexion inquiétante entre les spéculations de la haute finance et l’économie dite « réelle », celle de la production des biens. Nous ne sommes plus dans le sillage de Bretton Woods (1944), mais dans l’après-coup de la décision de 1971.

Le geste éminemment et dangereusement postmoderne en économie, ce fut, très précisément, celui de Richard Nixon et de ses conseillers de l’École de Chigaco lorsqu’ils ont décidé, en 1971, de l’inconvertibilité du dollar, puis du flottement des taux de change en 1973. C’est une rupture complète avec les décisions de Bretton Woods sur le Gold Exchange Standard, prises vingt-sept ans plus tôt. Selon les décisions de cette conférence, on le sait, les différentes monnaies étaient convertibles en dollars, à un taux de change fixe (ou contrôlé), et les dollars eux-mêmes convertibles en or. Les monnaies restaient donc lestées par un principe de convertibilité indirecte. En revanche, la rupture de 1971 avec Bretton Woods fait entrer dans un régime monétaire jusqu’alors inconnu, un régime inouï, risqué, et qui aurait été jugé par tous les économistes du siècle précédent comme une impossibilité ou une folie.

Si l’on peut parler, à ce propos, d’une rupture postmoderne, c’est que cette décision engage une sémiotique et une métaphysique. C’est une sortie hors de la métaphysique de la représentation et du signe, telle qu’elle s’était mise en place depuis l’époque de la Renaissance et des Lumières, qui elle-même avait puisé dans les conceptions aristotéliciennes et stoïciennes.

Turgot avait élaboré un parallèle fructueux entre la monnaie et le langage. Si l’on peut distinguer dans le langage, entre le mot, le sens et la chose (les sémioticiens plus récents auraient dit : entre le signifiant, le signifié et le référent), pareillement en économie, on peut distinguer la pièce de monnaie, sa valeur et la marchandise4. De même que le mot du langage parlé « vaut » pour la chose, ou représente la chose par l’intermédiaire du sens, la monnaie vaut pour la marchandise, ou représente la marchandise, par l’intermédiaire de la valeur. Mais chez Turgot, il n’est question que de monnaie métallique, faite d’un métal précieux qui est le gage de sa propre valeur. Lorsque plus tard, après bien des résistances, le billet de banque remplacera la monnaie d’or ou d’argent, un étage supplémentaire sera ajouté à ce principe de représentation. Le billet de banque n’a de valeur que parce qu’il représente de l’or. C’est un signe, un symbole dont le sens est une certaine quantité de métal précieux qui est disponible, en principe, sans délai ni déperdition, auprès de la banque qui l’a émis. Ce nouvel étage de représentation pourrait être comparé à l’écriture, qui, suivant la conception classique, représente une parole vive, proférée par quelqu’un, qui, même absent, est le garant final de son sens.

Décider de l’inconvertibilité complète des signes monétaires circulants, c’est entrer dans un régime des signes qui heurte ce principe classique de représentation. Ce nouveau régime aurait son parallèle, pourtant, avec Saussure qui, à l’inverse de Turgot, ne se sert, dans la comparaison qu’il trace entre valeur en linguistique et valeur en économie que de l’exemple d’une monnaie nominale. Cette monnaie est un simple signe qui n’a de valeur que de convention, et qu’il compare aux mots du langage dont le sens, pour lui, ne dépend ni des choses représentées ni d’idées préalables aux mots, mais du renvoi différentiel aux autres mots de la langue. Au-delà de Saussure, Derrida a opéré cette radicalisation philosophique dans les années 1960 : il n’y a que des signes qui renvoient à d’autres signes dans une dérive indéfinie des signifiants, sans aucun sens préétabli qui les précède, ni aucune chose qui ne soit déjà un signe : jeu des signifiants sans aucun centre, ni aucun signifié transcendental. Dans cette crise financière, il y a quelque chose du même ordre. Aucune valeur étalon, aucun principe de stabilité ne vient arrêter le jeu des renvois où la monnaie n’est plus qu’un signe, le transfert rapide de dettes qui circulent à travers les réseaux électroniques mondiaux, en créant des pyramides entrelacées d’emprunts et de dettes. Mais aussi, en un autre sens, la « monnaie » est revenue à sa forme la plus primitive. Car elle fut d’abord non pas la circulation de pièces en argent ou en or, frappées par l’État, mais une inscription comptable, à valeur mnémotechnique, une écriture élémentaire pour rappeler à un emprunteur le montant de sa dette et donc aussi la menace d’une coercition, le risque d’une servitude. Mais le signe comptable s’est perfectionné, il est devenu signe électronique qui parcourt instantanément le globe. Comme naguère pour les « billets de commerce » et les « lettres de change », mais à une échelle infiniment plus large et complexe, la confiance faite à l’emprunteur au commencement de la chaîne des échanges est censée se propager à un autre…

Comment un signe qui ne tenait, en principe, sa valeur que d’être le représentant transitoire d’une certaine quantité d’or (disponible quelque part), peut maintenant prendre, en lui-même, plus de valeur que cet or de référence qui est censé lui conférer sa valeur ? Dans une perspective classique, il y a là comme un renversement des rapports entre le signe et la chose, un paradoxe. De fait, il s’agit plutôt du passage brusque d’un paradigme à un autre.

Ce n’est pas que le signe dollar soit doué magiquement d’une valeur intrinsèque, c’est que les jeux mondiaux de l’offre et de la demande suffisent pour faire de lui une monnaie désirée, et même la plus désirée de toutes. Dans une perspective néoclassique où la valeur se pense exclusivement sur le mode de la demande et de l’offre, le prix du dollar n’est lui-même que le résultat de l’intensité des désirs qui se portent sur lui. À une époque où le dollar-papier, le célèbre et respectable billet vert était recherché partout comme monnaie de réserve, des économistes ont pu déclarer que ce dollar, non seulement « vaut autant que l’or » mais qu’il « est meilleur que l’or ». C’est un saut inouï, qui a ses justifications financières, mais qui reste sémiotiquement parlant, dans une perspective classique, un scandale à la limite de l’ironie voire du cynisme.

Non pas que l’étalon-or et la couverture-or, qui enchaînent la vie économique à ce que Keynes nommait « une relique barbare », soient une solution éternelle, qu’il est souhaitable de maintenir. Mais il fallait peut-être s’attendre à ce qu’une telle rupture dans le régime de la chose monétaire, un tel coup de force, appelle nécessairement et bientôt beaucoup d’autres réformes, règles, institutions, concertations, pour devenir viable. Et il fallait aussi s’attendre à ce que cette solution qui n’a pu s’imposer qu’à un moment historique très précis et transitoire, nommément lors de la puissance mondiale sans partage de l’économie américaine, et donc du monopole du dollar comme monnaie de réserve, pourrait fort bien devenir intenable à un autre moment.

L’inconvertibilité et les taux de change flottants : ces deux décisions corollaires font pénétrer complètement la logique du marché et ses effets jusque dans l’objet qui était censé transcender le marché. La monnaie, dans son principe et dans l’une de ses fonctions, est mesure de la valeur des biens ; ils s’apprécient et ils s’échangent par rapport à un étalon relativement fixe (qui fut autrefois idéalisé, placé au temple). Il y a, au moins là, l’illusion – partagée donc efficace – d’un point fixe, à partir duquel les prix peuvent s’exprimer. L’inconvertibilité des monnaies et les changes flottants introduisent la fluctuation, l’incertitude, soumettant aux forces peu rationnelles de l’offre et de la demande instantanées la mesure même des valeurs qui s’échangent.

Or, ce sont les grandes fluctuations, l’instabilité des valeurs et des prix, qui favorisent la spéculation. Jouer à la hausse ou jouer à la baisse, mais jouer, telle est la règle du spéculateur, et sa plus grande chance de gains. Que la stabilité règne, que les prix (quels qu’ils soient) se maintiennent à un niveau égal, et les possibilités de gains spéculatifs (sur les monnaies, les actifs boursiers, les matières premières, l’immobilier, etc.) se réduisent à zéro. L’instabilité est la première condition de la spéculation. C’est la grande chance d’une économie casino. Et c’est pourquoi les immenses turbulences engendrées par l’instabilité des monnaies, soumises aux changes flottants, furent aussi une époque de financiarisation accélérée de l’économie, et d’immenses profits.

Les conséquences de cette crise postmoderne ont un sens beaucoup plus extrême qu’on ne l’a généralement perçu : le jeu, la dérive, l’absence d’ancrage ou de fondement. C’est le régime du signifiant flottant, signe d’une dette qui renvoie à une autre dette, en un jeu permanent du différé, sans qu’un apurement des comptes ne puisse jamais être envisageable.

L’ultime rattachement au paradigme économique de la valeur travail était l’étalon-or (comme mesure) qui s’accompagnait de la réserve or (comme trésor). Dans ce régime, le signe monétaire pouvait paraître nominal et dematérialisé, il gardait une stabilité de principe, en rapport avec une mesure fixe, une crédible unité de compte, et avec un trésor disponible qui garantissait sa convertibilité en une valeur stable. Quel que soit l’archaïsme incontestable de cette garantie or, c’était encore un morceau de marchandise, un bout d’économie réelle qui faisait obstacle au décrochage intégral des signes, au glissement complet dans le virtuel et le spéculatif.

Il fallait soupçonner qu’avec la disparition de cette garantie or (certes archaïque et devenue obsolète), le besoin d’une assurance de valeur stable ne disparaîtrait pas ; mais qu’elle allait devoir se déplacer. Cet ailleurs, c’était encore l’État. De même que le passage de la monnaie or au billet de banque a donné à l’État, en tant qu’émetteur et garantie, un rôle plus grand qu’auparavant (si bien qu’aux États-Unis, par exemple, certains, à cette époque, critiquèrent ce nouveau rôle comme anticonstitutionnel), le passage du billet convertible au billet inconvertible présupposait, d’une façon ou d’une autre, encore inaperçue, un rôle plus grand de l’État et de ses règles.

C’est ce qui a eu lieu à l’échelle internationale avec la constitution de réserves en dollars par beaucoup d’États de la planète. À la réserve-or, obsolète, s’est substitué un autre type de trésor, non plus matériel, mais institutionnel : la promesse de l’État américain de rembourser sa dette, d’honorer les bons émis par et sur son Trésor. La devise ou la dette d’une économie forte, sur laquelle on peut compter dans la durée, a remplacé le métal jaune.

Avec ce déplacement d’un trésor matériel, présent et disponible à un Trésor institutionnel qui n’est que la promesse d’un remboursement futur par un État qui vend ses « bons du Trésor », va se jouer tout un scénario d’endettement facile. La dette de l’État, toujours extensible (mais pour autant seulement que le dollar reste la grande et presque seule monnaie de réserve mondiale), repousse toujours à plus tard et dans une irresponsabilité totale vis-à-vis des générations à venir, le remboursement de sa dette.

Cette frénésie de la dette facile, sans limite, s’accorde parfaitement à ce qu’on appelle parfois un « peuple jeune » qui est, à la fois, tourné mythiquement ou abstraitement vers le futur (l’espoir, la vie meilleure), mais pratiquement et réellement vers le présent, l’immédiat, l’instantanéité d’une existence qui tourne la page puis le chapitre des jours révolus sans aucun état d’âme. L’optimisme effectif et agissant du présent devient un optimisme abstrait et indéterminé pour l’avenir, jusqu’à l’absence de toute responsabilité.

Cette frénésie d’endettement, sorte de remède miracle qui repousse toujours vers un futur indistinct le poids du remboursement, n’est pas seulement l’éthique financière de l’État fédéral, mais elle devient celle des individus, sous la pression insistante du système bancaire qui se nourrit et s’engraisse de taux d’intérêt faramineux qu’il serait anachronique et euphémique d’appeler « usuraire » (par exemple, plus de 20 % par an). Le prêteur et l’endetté, couple pervers dont l’un profite crûment du servage volontaire de l’autre, deviennent les acteurs d’un drame à la fois intime et généralisé. « Vivre à crédit » n’est pas une aberration, mais un régime existentiel que tous les citoyens partagent. Les études, la voiture, la maison, les réparations, la santé, l’avocat, tout cela a été payé à crédit, par emprunt le plus souvent facile à obtenir. Les médecins ne sont pas rares, qui, à l’âge de cinquante ans, viennent tout juste de rembourser l’emprunt contracté pour leurs longues et coûteuses études.

Cette économie sociale et politique de la dette, en plus de ses effets de servilité totale au système qu’elle ne peut manquer d’induire, ne peut qu’enfler démesurément le secteur financier, qui la gère et la manipule ; vaste créance réduite en signes d’opérations bancaires, aux origines bientôt « intraçables » qui devient elle-même une quasi-monnaie avec sa mise en circulation par titrisation.

Là encore, la subjectivité de la valeur, même dissimulée, se déplace dans tout le système. La confrontation traditionnelle, et encore balzacienne, du prêteur et de l’emprunteur qui impliquait toute une éthique et une psychologie (où se mêlait confiance et méfiance, remerciement et ressentiment, reconnaissance et impatience) est oblitérée par un mécanisme très abstrait, aux ramifications bancaires et financières complexes, qui n’en annule pourtant pas, à la base, la dimension subjective et individuelle (à la fois morale, psychologique, juridique). Le réel de la dette, comme situation personnelle vécue, s’efface et s’oublie dans le jeu des signes financiers, dans une économie de symboles désaffectés, arithmétiques, dont plus aucun référent ne vient lester ou lier le jeu. Dans ce régime de la dette, le nominalisme économique, la fracture entre le signe et le réel, deviennent flagrants. Jusqu’au moment où la créance de base, qu’on avait oubliée, ne peut plus être honorée et que la jonction entre le signe et ce qu’il signifie redevient un problème. Jusqu’à la violence de la faillite, de la dépossession, de la misère.

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Avec cette crise financière, nous entrons dans une crise plus générale du fondement ou de la fondation. Qu’est-ce qui fait mesure ? Y a-t-il des étalons stables, universels qui permettent d’évaluer, d’estimer, d’une façon durable et sûre ? Y a-t-il des choses qui gardent leurs valeurs dans le temps, des choses dont le prix ne varie pas, ne fluctue pas à chaque instant ?

Des trésors en quelque sorte. Il est flagrant, à poser de telles questions, qu’on sort rapidement du seul domaine économique. La résonance de ces notions est multiple. Les questions que l’on se pose à propos de la mesure, de l’étalon, du trésor, du prix, à propos de la valeur et de l’estimation, ont une puissance polysémique trop évidente pour qu’elles ne débordent pas sur d’autres champs, d’autres registres. On pense, par exemple, à ce qu’écrit Maurice Merleau-Ponty à propos des absolus auxquels on croyait, dit-il, vers 1900. Et il mentionne : la nature humaine, l’État, la valeur d’une monnaie, la famille, le mariage, l’esprit. En ce temps, écrit-il, il y avait « un étalon-or de la morale5 ». Cette façon de s’exprimer atteste que ces questions monétaires renvoient, par métaphore, aux croyances ou aux doutes les plus profonds, à la métaphysique, à l’éthique. Mais n’est-ce pas l’économie, pour constituer ses notions, qui a dû emprunter à la morale ? À moins, encore, qu’une racine plus indistincte ne réunisse tous ces plans. La notion de dette, tout particulièrement, n’est-elle pas (séparément ou à la fois) juridique, morale, religieuse, économique ? Il y a donc un noyau de sens, réservé mais actif, obscur mais prégnant, qui sous-tend et nourrit la dispersion de ce sens dans des domaines éloignés les uns des autres. C’est aussi ce type de questions transversales que remue et remuera de plus en plus une crise comme celle dans laquelle nous entrons.

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    Auteur de la Frivolité de la valeur, essai sur l’imaginaire du capitalisme, Paris, éd. Blusson, 2000. Voir dans Esprit : « Progrès de l’histoire, économie de marché, mondialisation », novembre 2005 ; « L’argent, valeur sans fondement. Une lecture des Nourritures terrestres, d’André Gide », janvier 2000 et « La double révolution esthétique et économique de 1870 », novembre 1998.

  • 1.

    C’est dans le texte de 1939 « La liberté de l’Esprit » (dans Regards sur le monde actuel) que Valéry développe le plus extensivement son interprétation des valeurs en terme boursier. Sur la lecture que fait Valéry de Walras et sur l’insistance de ce paradigme boursier dans son œuvre, voir mes analyses dans « Walras, Valéry : les valeurs, l’équilibre, l’instant », dans Frivolité de la valeur…, 1re partie, chap. 1, op. cit. Ce dernier livre se donnait pour but de repérer l’émergence et les effets du paradigme boursier, et de la logique paradoxale qu’il implique, dans les théories économiques, l’imagination littéraire et le discours philosophique.

  • 2.

    J’analyse ce rapport entre l’esprit de l’avant-garde et celui du spéculateur boursier (Cocteau, Tzara, Valéry) dans « Valeurs sûres et valeurs risquées », dans Revue des Sciences humaines, no 283, juillet-septembre 2006, p. 81-99.

  • 3.

    Sur la signification éthique autant qu’économique de la « transition » de Marx à Walras, voir « Marx, Walras, un déplacement éthique », dans l’Argent : croyance, mesure, spéculations, Paris, La Découverte, 2004, p. 131-140.

  • 4.

    Pour Turgot, « la monnaie est une sorte de langage ». Sur ces points, et aussi sur la question de l’inconvertibilité monétaire et « langagière », voir « Le langage insolvable, pragmatisme et déconstrution », dans Frivolité de la valeur, 1re partie, chap. 7. Sur les rapports entre monnaie et langage et la question de la représentation, voir aussi les Monnayeurs du langage, Paris, Galilée, 1984.

  • 5.

    Maurice Merleau-Ponty, « L’homme et l’adversité », dans Signes, chap. XI, Paris, Gallimard, 1960 (coll. « Folio », 2001, p. 369).