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Dans le même numéro

Les socialistes et le pouvoir. (Entretien)

février 2006

#Divers

Sur la période d’un siècle, le parti socialiste français continue de se débattre entre son aspiration à gouverner et son sentiment de trahir ses idéaux dans l’exercice du pouvoir. Peut-il échapper à sa contradiction fondatrice ? Sans doute pas en menant une campagne « contre le libéralisme » qui ne pourra être, comme par le passé, que porteuse de désillusions.

Esprit – Du livre que vous avez publié précédemment sur le parti socialiste1, vous avez gardé l’essentiel, la structure conceptuelle, tout en ajoutant une dernière partie, qui concerne la période récente. Pouvez-vous nous expliquer quelle a été ce que vous appelez la matrice de votre livre et ce qui a évolué depuis 1992 ? Pouvez-vous revenir sur certaines périodes historiques importantes comme les origines, la prise de pouvoir par le Front populaire, puis sur la comparaison que vous faites entre François Mitterrand et Lionel Jospin ?

Alain Bergounioux – Dans le premier livre, nous voulions faire une histoire classique du parti socialiste, c’est-à-dire fondée sur l’histoire, la science politique, l’étude électorale et l’environnement social. Au cours de notre réflexion, nous avons progressivement défini notre thèse, celle d’un problème structurel dans le rapport au pouvoir. Dans ce nouveau livre, nous sommes partis de ce problème du pouvoir, en renonçant à faire une histoire générale du socialisme. Nous avons recomposé l’ensemble, rédigé des nouveaux chapitres et réécrit en partie les chapitres conservés.

Le premier livre avait été globalement bien reçu, mais nous avons tenu compte aussi des critiques et notamment celles de l’école historique inspirée de Bourdieu. Selon cette école, l’étude d’un parti politique doit partir des réseaux et des intérêts : la meilleure démonstration en est le livre de Frédéric Sawicki2. Notre premier livre avait un aspect plus normatif, alors que celui-ci est davantage explicatif. Il explique comment étudier un parti politique et cherche à comprendre pourquoi le parti socialiste a fonctionné et fonctionne comme il le fait. Notre livre s’appuie sur certains présupposés, notamment que malgré sa diversité, un parti peut s’étudier comme un tout. Il nous a paru que notre méthode était peut-être plus explicative de la réalité du parti socialiste depuis un siècle, que la seule addition d’études et de monographies de réseaux et d’intérêts sociaux, même si ces éléments rentrent en compte dans notre étude. En effet, un parti ce n’est certes pas seulement des débats de congrès mais ce n’est pas seulement non plus une addition d’intérêts sociaux. Il nous est apparu que de fortes continuités structuraient le parti socialiste, malgré les nombreuses mutations de la société française depuis un siècle. Un certain nombre de problèmes qui se posaient hier se retrouvent aujourd’hui, sous des formes évidemment différentes. Une continuité certaine marque la culture politique socialiste.

Ensuite, nous n’avons pas voulu faire une histoire du socialisme – il aurait alors fallu partir de la Révolution française, du xixe siècle. Nous avons préféré commencer au moment où le socialisme devient une force politique qui compte, c’est-à-dire en 1905, qui nous est apparu être un moment fondateur. Cette date est évidemment symbolique et il est entendu que la séquence antérieure doit être prise en compte pour une compréhension satisfaisante du socialisme. Nous aurions pu aussi commencer en 1879, au moment du congrès de Marseille, mais, sans programme ni statuts définis, le parti issu de ce congrès a volé en éclats l’année suivante. Une autre date possible était 1908, le congrès de Toulouse. D’une certaine manière, celui-ci est plus important que le congrès de 1905, qui apparaît comme un congrès administratif, où tout était réglé dès 1904, après le congrès de l’Internationale socialiste à Amsterdam.

Nous nous sommes appuyés sur le politologue italien, Angelo Panebianco, qui, dans les Méthodes d’étude des partis politiques, utilise le concept de « modèle génétique » et insiste sur les moments fondateurs, permettant de comprendre une logique politique. Ce terme de modèle génétique connaît deux interprétations différentes. Soit il s’agit d’une structure un peu brute, d’une culture qui perdure tant que les conditions le permettent. Si les conditions ne le permettent plus, la structure ne peut pas changer. Soit une autre possibilité est de ne pas se concentrer seulement sur le caractère de parti mais aussi sur son rapport avec le reste de la société : les systèmes politiques, les partis politiques, les partis voisins et les adversaires. Nous avons choisi d’utiliser pour ce faire la notion d’écosystème, explicitée en son temps par Georges Lavau à propos du parti communiste.

En 1905, les problèmes de fond du socialisme français, qui s’inscrit plus largement dans la famille des socialismes européens, sont posés. En effet, chacun des problèmes auxquels le Parti socialiste français a fait face a aussi atteint les autres partis européens. Ils ont été résolus différemment, selon les particularités de leur système politique et social. Dans cet ensemble, deux données fondamentales permettent de comprendre le parti français : il n’a pas été le seul grand parti démocrate républicain et il n’a pas non plus été le grand parti ouvrier qu’il voulait être. La République s’est installée bien avant la constitution du socialisme comme force politique notable. C’est elle qui a imposé une culture politique marquée par un clivage gauche-droite, et dans lequel le socialisme a dû se situer avec difficultés. Il ne pouvait pas s’opposer pleinement à cette culture républicaine sans se marginaliser. Beaucoup de socialistes eux-mêmes participaient de cette culture, qui venait elle-même de la Révolution française. C’est aussi tout le problème du libéralisme français qui, forgé dans le républicanisme, est d’une nature différente que dans d’autres pays. Le parti socialiste ne pouvait pas se fondre dans le grand parti républicain, comme certains le pensaient, notamment Alexandre Millerand dans les années 1890-1900. Le problème initial fondamental a donc été celui de la distinction et d’une certaine manière il est toujours fondamental aujourd’hui. On ne comprend pas la période contemporaine si l’on ne prend pas en compte cette difficulté de la distinction par rapport à une culture politique préexistante et à des critères de classement qui dépassent le socialisme. Au moment où le socialisme français se constitue, il n’est pas non plus un grand parti ouvrier, puisqu’à côté de lui se trouve un autre socialisme, « le syndicalisme révolutionnaire ».

Le croisement de ces deux problèmes crée les caractères spécifiques du socialisme français et ses difficultés : un doute sur sa représentativité sociale et une difficulté à se situer par rapport à la République. Cela explique que le socialisme français n’a jamais été un parti de masse, même sous le Front populaire ou à la Libération. De même, il n’a jamais été un parti implanté dans les réalités sociales ouvrières, même si un certain nombre de syndicalistes sont membres de la Sfio. Sa forme d’implantation a été électorale, à travers le socialisme municipal. C’est un paradoxe intéressant que l’on n’avait pas suffisamment souligné dans le premier livre : ce parti socialiste devient, dès les années 1900 et surtout à partir de l’entre-deux-guerres, un parti de gestion du pouvoir local, mais sans résoudre son problème du pouvoir national. Ce qui fait l’unité de ce parti d’implantation sociale fragile est sa doctrine. Pour unifier les différentes tendances, il est nécessaire de leur donner beaucoup d’autonomie, d’avoir un mode de scrutin proportionnel. Ce parti est donc dépendant de la capacité de ses leaders à gérer cela. Dans ce sens, la séquence de 1905-1908 est essentielle, car elle crée la logique politique du socialisme français. La personnalité de Jean Jaurès est ainsi déterminante. Il est l’inventeur de la culture socialiste française, en rassemblant les contraires : la réforme et la révolution, la patrie et l’internationalisme, la république et le socialisme, ainsi que la liaison avec le mouvement syndical et la politique parlementaire. Si 1905 est le moment fondateur structurel, le mouvement idéologique est 1908 avec le grand discours de Toulouse, qui codifie le socialisme français pour plusieurs décennies. Mais, il a aussi amené une fragilité par rapport au pouvoir : l’unité des socialistes n’a été possible qu’en refusant le pouvoir.

À partir de ce moment fondateur, nous avons réalisé un découpage chronologique par rapport au problème que nous nous posions et qui diffère d’une histoire « classique », qui établit comme ruptures principales 1920, le Front populaire… Nous avons défini quatre cycles politiques : un premier cycle qui va de 1905 à 1936 et qui est le cycle du refus du pouvoir : cela est vrai pour Jean Jaurès ou pour le Blum d’avant 1936. Au procès de Riom, ce dernier disait avoir joué un rôle particulier dans la vie politique française en écartant son parti le plus longtemps possible du pouvoir… 1920 est une date fondamentale mais elle réactive la synthèse jaurésienne. Pour résister au communisme, il ne faut pas paraître moins révolutionnaire dans les buts que les communistes. Avec la Première Guerre mondiale, l’avancée de l’État dans l’économie et la société avec les expériences d’Albert Thomas dans l’industrie, la doctrine politique du socialisme français aurait pu évoluer. C’est aussi le moment où Otto Bauer, pourtant à mi-chemin entre le communisme et la social-démocratie ou le travaillisme, pense les premiers termes de l’économie mixte. C’est le moment où, en Angleterre, l’influence des réformateurs se fait sentir, tandis que la social-démocratie se développe en Allemagne. Dans ce mouvement, les socialistes français rejettent l’héritage de la guerre et l’idée d’économie mixte pour reprendre la synthèse jaurésienne dans les années 1920. Léon Blum s’y inscrit pour se distinguer par rapport aux communistes et par rapport aux radicaux. Tout cela amène à la distinction peu tenable entre exercice et conquête du pouvoir, comme construction idéologique. 1936 est la fin du premier cycle, où l’exercice du pouvoir a été défensif. Malgré les résultats des élections de 1932 – les radicaux et les socialistes auraient pu gouverner –, les socialistes avaient refusé le pouvoir. L’antifascisme amena la coalition du Front populaire au pouvoir, mais à reculons, sans véritablement de politique précise. C’est seulement à la fin du Front populaire que les socialistes commencent à théoriser le concept de l’économie mixte.

On entre alors dans une deuxième période : 1936-1971. Celle-ci se caractérise par des exercices assez courts du pouvoir, qui connaissent tous le même cycle politique et se terminent tous de la même manière, dans un retour dans l’opposition et une volonté de revenir aux fondamentaux. La Sfio ne résout pas cette question du pouvoir. À la fin des années 1960, Guy Mollet considère « qu’il n’y a plus de solution au régime capitaliste ». On revient alors à une volonté de rupture. Néanmoins, il ne faut pas tomber dans une image simpliste d’Épinay, où s’opposeraient « réformistes » et « révolutionnaires ». Tous se veulent pour la rupture. Le problème d’Épinay n’est pas celui-ci, mais un problème d’éthique politique et de stratégie à mener par rapport au parti communiste.

Le troisième cycle, qui occupe une place importante dans notre livre (et nouvelle par rapport au premier livre écrit au début du second septennat), est la période mitterrandienne. François Mitterrand introduit une rupture fondamentale par rapport au pouvoir, avantagé par le fait qu’il n’appartient pas à la famille socialiste. Sa vision de l’extérieur lui permet de trancher un certain nombre de problèmes : le rapport instrumental au pouvoir et l’instrumentalisation des institutions pour le pouvoir, c’est-à-dire une union froide avec le parti communiste dans un but électoral. En même temps, François Mitterrand ménage le discours traditionnel socialiste. Il le reprend dans son ensemble et déplace les contradictions, il résout les contradictions par l’exercice du pouvoir sans jamais les expliciter. Il mène un jeu à double registre dont lui seul tient les facettes et les ficelles. On a aujourd’hui plutôt tendance à louer ses qualités d’homme politique. La défaite électorale de 1993 s’est aujourd’hui estompée. Cependant, déplacer les contradictions n’a pas permis de les résoudre ni de rompre avec les problèmes structurels du parti socialiste. En 1993-1994, celui-ci est isolé au sein de la gauche, il ne s’est pas renouvelé dans son message, n’a pas profité de la chute du « mur » ni de l’échec du communisme pour redéfinir son identité culturelle. Cette troisième période se termine par un grand désarroi.

On entre alors dans la quatrième période, le cycle d’aujourd’hui, que nous avons intitulé le pouvoir incertain. Il se fonde en partie sur les acquis de la période mitterrandiste : désormais, les socialistes sont un parti de gouvernement, aucune des tendances et des sensibilités ne remet en cause cet héritage. Mais, le parti socialiste vit mal cette situation, notamment dans les années troublées de 1993-1995. Nous essayons dans cette partie de faire l’inventaire du « jospinisme », comme étant à la fois un legs de François Mitterrand et un héritage d’un socialisme plus traditionnel. Tout en reprenant une large part du mitterrandisme – le privilège donné au pouvoir, le jeu des institutions –, il a essayé d’établir davantage de cohérence entre les discours et les actes, ce que l’on a appelé la tentative réformiste de Lionel Jospin. Au lieu de déplacer les contradictions, il a essayé de les réduire avec un effort de cohérence. Mais, depuis l’échec de 2002, le parti socialiste est à nouveau plongé dans une crise d’identité forte, dont l’Europe a servi de révélateur. Derrière la question du traité constitutionnel européen s’est posée, en effet, la question de l’identité socialiste : l’acceptation ou non des réalités du monde et des réalités européennes. Près de la moitié des socialistes ont refusé les évolutions intervenues depuis 1983, ce qui est un problème politique majeur. Aujourd’hui, certaines évolutions ne se font pas, car elles ne sont pas permises par le « modèle politique » qui prévaut dans le socialisme français. Le rapport du socialisme à son environnement et à la culture politique n’a pas tellement changé. Le parti socialiste n’est pas un parti social-démocrate et ne l’assumera jamais. Il n’est pas non plus culturellement un parti social libéral, même si certains choix faits au gouvernement peuvent amener à le penser.

Son choix aujourd’hui est entre deux scénarios, deux « idéaux types » en quelque sorte, qui peuvent d’ailleurs se mêler, comme on l’a vu au congrès du Mans en novembre 2005. Le premier est néo-jospinien : la reprise d’un effort de cohérence avec l’idée que le problème essentiel est la crise de l’efficacité politique. Pour gouverner, il faut avoir une cohérence plus forte, pour pouvoir durer au pouvoir. L’autre est néo-mitterrandien, incarné par Laurent Fabius : ce scénario a de la force mais il est plus opportuniste. La pensée de Laurent Fabius est de faire le constat que le socialisme français est irréformable et qu’il faut donc être l’avocat de cette culture politique, des inquiétudes de l’électorat, ce qui est la base de la victoire électorale. On ajustera ensuite, en s’appuyant sur les institutions. Faute d’avoir formulé une identité culturelle plus rayonnante dans les années 1990, le reste de la gauche française reste tout à fait marqué par la culture de la gauche classique. On rejoint ici la thèse de Marc Lazar : ce n’est pas parce que le parti communiste est affaibli que la culture communiste ne s’est pas diffusée largement, même au sein du parti socialiste. Il est très frappant de voir que cette culture néocommuniste est très présente dans chaque discussion socialiste.

La difficulté du PS à assumer ses choix

Gérard Grunberg – Je voudrais insister sur les conséquences de ce modèle génétique : pour conserver l’unité fragile de ce parti, tout au long de son histoire, toute révision doctrinale a été évitée. La préoccupation essentielle, à chaque moment, et encore aujourd’hui, a été la préservation de l’unité. Et cette unité a été fondée sur une référence vague mais doctrinalement importante à une volonté de rupture. La relation du parti au pouvoir, même si elle a changé avec François Mitterrand, continue néanmoins à faire problème. Même si elle a beaucoup progressé, la culture de gouvernement reste contrebalancée par la vieille culture révolutionnaire, celle de la rupture avec le capitalisme ou, aujourd’hui, avec le libéralisme. Ce qui est commun aux deux scénarios présentés par Alain Bergounioux, auxquels peuvent s’ajouter d’autres, est d’abord qu’il n’y a pas de révision doctrinale possible ou voulue, ensuite que l’alliance privilégiée, au moins dans l’idéal, a été celle avec le parti communiste, à laquelle s’est ajoutée plus récemment l’alliance avec les Verts.

De la rupture de Tours en 1920 jusqu’aux années 1970, les socialistes n’ont pas réellement envisagé de véritables alliances de gouvernement durables avec des partis situés sur leur droite. Quant au parti communiste, ils ne voulaient pas envisager avec lui une simple alliance électorale, leur projet, plus ou moins explicite selon les périodes, étant de réunifier le mouvement ouvrier et donc d’effacer la coupure de Tours. L’alliance avec les communistes s’étant révélée impossible, excepté dans quelques brèves périodes, le parti socialiste s’est donc mis dans la situation paradoxale de s’entendre ponctuellement avec des partis avec lesquels il ne souhaitait pas s’allier véritablement tout en se retournant vers le parti communiste dès que celui-ci semblait lui en offrir l’occasion, mais sans en retirer de véritable profit ni de véritables perspectives politiques.

Même au cours de la guerre froide, les socialistes ont davantage condamné le stalinisme ou le caractère « de parti étranger » du Pcf que le communisme lui-même, ses idées ou la révolution de 1917. Non seulement la culture communiste n’est pas morte, comme l’a montré Marc Lazar, mais elle est profondément ancrée dans la gauche française en général. À travers ses compromis avec le communisme, c’est à une part importante de la culture historique de la gauche française elle-même que le parti socialiste a voulu demeurer fidèle, prouvant ainsi qu’il ne pouvait ni ne voulait se définir ou se redéfinir en rupture avec cette culture. Du coup, se pose la question de savoir s’il existe véritablement aujourd’hui deux gauches en France et si, en admettant que la réponse soit positive, ce qui ne va pas de soi, la coupure passe entre le parti socialiste et les partis situés sur sa gauche ou si elle passe au sein de ce parti lui-même. La lecture de la motion finale du congrès du Mans du parti socialiste incite à penser qu’aujourd’hui les cultures politiques des deux partis ne sont pas fondamentalement différentes. Le parti socialiste, ayant refusé toute révision doctrinale réelle, demeure dans le cours général d’une gauche française pour laquelle l’horizon idéologique de la rupture demeure indépassable.

Pour les besoins de la thèse, vous faites une unité sur ce modèle génétique : il y a à la fois l’aspect de l’héritage révolutionnaire et l’absence des ouvriers dans le parti. N’y a-t-il pas une dramatisation rétrospective à dire que Jean Jaurès a fait la synthèse, que Léon Blum a tenu une phraséologie marxiste, que Guy Mollet a tenu un discours révolutionnaire ? Historiquement, ces aspects ne sont-ils pas secondaires par rapport aux choix qu’ils ont faits ? Lors du choix de Léon Blum, au moment où communistes et socialistes en étaient aux mains en Allemagne ou en Autriche, la phraséologie marxiste avait peut-être peu de signification par rapport au contexte où tout le monde pouvait voir quel était le sens de l’opposition entre communistes et socialistes. N’est-ce pas excessif de donner à cette unité, qui peut paraître pesante aujourd’hui, le sens d’une compromission, qui n’a pas existé dans la réalité historique et politique ?

G. Grunberg – Les socialistes, bien sûr, n’ont pas accepté de suivre les communistes dans n’importe quelle condition, surtout après le pacte germano-soviétique ou après le début de la guerre froide. Les socialistes ont combattu alors les communistes. En revanche, à chaque fois que les communistes ont fait des ouvertures aux socialistes, ceux-ci y ont répondu immédiatement de manière positive, au moins dans un premier temps. Au moment où les communistes ont proposé un rapprochement avec les socialistes en 1934-1935, Léon Blum a été si loin dans le projet d’unité organique avec les communistes que certains dirigeants socialistes ont craint que leur parti soit « bolchévisé ». Quand le programme du Front populaire a été rédigé, les socialistes ont tenté de le « gauchir » tandis que les communistes entendaient le « droitiser ». Léon Blum a dit lui-même qu’il n’y avait pas de contradiction de finalités entre le bolchévisme et le socialisme. De même, lors d’une polémique dans L’Humanité en 1919 où Albert Thomas demandait à Léon Blum de trancher entre le bolchévisme et le socialisme démocratique, celui-ci a refusé de le faire au nom de sa fidélité à la synthèse jaurésienne.

Cette synthèse, qui a permis l’unité des socialistes en 1905, a positionné le parti socialiste à la fois dans le système républicain et en dehors de lui, puisqu’il était à la fois un parti électoral et parlementaire d’un côté et un parti voulant affirmer son identité de parti ouvrier collectiviste contre les partis républicains « bourgeois » de l’autre. Le problème permanent de ses leaders a été de faire tenir ensemble la culture républicaine parlementaire et la culture collectiviste révolutionnaire. Léon Blum a évoqué sa conception « symphonique » du socialisme, où tous les instruments doivent jouer leur partition, y compris les instruments révolutionnaires. La rupture introduite par François Mitterrand est qu’il a substitué au vieux phantasme de la réunification du mouvement ouvrier la notion d’alliance programmatique, électorale et gouvernementale avec un autre parti, en l’occurrence le parti communiste, notion qui appartient au vocabulaire du régime représentatif et non à celui du combat de classe.

A. Bergounioux – Il est vrai que le mouvement historique est à l’intégration de plus en plus poussée dans le système. Mais, la structure et la culture du socialisme français empêchent que les choix soient vraiment acceptés. À l’échelle de l’histoire, ce n’est peut-être pas le plus important, l’important étant le choix fait de la démocratie en 1920, même si Léon Blum parle dans son discours de dictature impersonnelle du prolétariat. L’intégration se vit dans le malaise, et ce jusqu’à aujourd’hui. Les militants acceptent mal ce qu’ils font, ce qui est un problème politique majeur. Nous pouvons citer un dialogue franco-anglais significatif entre Ramsay MacDonald et Léon Blum en 1924. Léon Blum lui demande pourquoi il a accepté le pouvoir dans des conditions qui ne permettaient pas d’agir véritablement. Ramsay Mac Donald lui répond qu’il fallait en Grande-Bretagne « briser le préjugé aristocratique » et montrer qu’il formait un gouvernement comme les autres. Et Léon Blum de rétorquer qu’en France, c’était tout le contraire, il fallait montrer que tout pouvait changer.

Cela pose aussi le problème du rapport au libéralisme en France et notamment au sein de la gauche française. Le problème est complexe puisque la gauche a été forgée par la tradition républicaine et que le républicanisme n’est que partiellement libéral. Léon Blum, attaché aux libertés, est tout à fait dans cette culture-là. Aujourd’hui encore, Laurent Fabius a essayé de dire qu’il y avait deux lignes : un « réformisme d’accompagnement », celle des autres, et un « réformisme de transformation », la sienne. Les mêmes réflexes culturels jouent encore et c’est ce qui nous a intéressés. Nous avons voulu faire une histoire d’une culture politique, malgré les risques de tout livre d’histoire problème, où l’on ne peut rendre compte de tout. Mais cette méthode nous a semblé être la meilleure pour arriver à une compréhension du socialisme sur l’ensemble de la période.

Le PS : une exception française ?

Vous avez rappelé les caractéristiques de ce modèle génétique et notamment comment il avait émergé dans la nécessité d’une synthèse. Mais nous avons l’impression que ce modèle, qui a émergé comme une solution, apparaît de plus en plus comme une fatalité : le socialisme français reste enclavé dans l’entre-deux et l’acrobatie programmatique qui a marqué sa naissance.

Mais l’analyse de la difficulté fondamentale du rapport au pouvoir a évolué entre vos deux livres : la première version s’intitulait le Long remords du pouvoir, celle-ci l’Ambition et le remords. Dans la version de 1992, vous insistiez sur le génie de François Mitterrand, qui avait permis de réaliser l’unité à gauche en faisant du lien avec le communisme le principal problème pour acquérir le pouvoir. Et ce lien avec les communistes ne pourra être instrumentalisé, comme moyen d’accès au pouvoir, que si l’on met de côté le débat idéologique. Il prône ainsi une alliance politique et utilitariste avec les communistes ; s’inscrivant contre la vieille tradition du parti socialiste, qui voulait d’abord la mise à plat idéologique c’est-à-dire régler les comptes avec les communistes afin d’accéder à une forme d’unité retrouvée, qui serait sur des bases d’unification idéologiques. François Mitterrand avait eu l’intuition que cela ne serait jamais possible et donc que pour se servir des communistes, pour accéder au pouvoir, il fallait mettre de côté le débat idéologique. Cette solution a été très efficace, mais elle a ajourné la remise à plat idéologique du parti, qui aurait dû se faire à ce moment-là. C’est le moment où aurait pu se poser la question du rapport au marxisme, resté une question un peu honteuse au sein du parti socialiste. Ce qui rapproche certains membres du parti socialiste et certains membres des autres mouvances à gauche est justement cette adhésion au marxisme. Elle aurait pu se faire sur la question de l’économie de marché, que seuls Michel Rocard et son entourage ont posée. Cela aurait pu se faire sur le problème de la société, de la vision morale voire de la notion civilisationnelle du socialisme. Les socialistes ont désormais clairement résolu le problème de la prise de pouvoir et de la gestion du pouvoir, mais il leur reste encore le problème d’assumer pleinement le pouvoir : trancher les intérêts et gérer mais aussi avoir la capacité d’assumer la décision politique.

G. Grunberg – L’existence de ce modèle génétique nous était déjà apparue clairement en 1991, lors de la rédaction de notre premier ouvrage. Nous étions conscients de la rupture que représentait François Mitterrand par rapport à la question du pouvoir, mais nous ne pouvions pas encore mesurer dans quelle mesure notre modèle général serait affecté par cette rupture profonde bien que partielle. Maintenant que François Mitterrand n’est plus là, le parti socialiste est d’une certaine manière livré de nouveau à lui-même. Nous avons été frappés par le fait que notre modèle nous est apparu encore plus pertinent aujourd’hui qu’il y a quinze ans, et notamment pour expliquer les évolutions récentes. En effet, le parti est de nouveau travaillé par les questions idéologiques, les questions d’alliances et même la question des institutions, qui paraissait avoir été réglée au cours de la période mitterrandiste. Le cap est toujours l’alliance à gauche. Mais qu’est aujourd’hui le périmètre de la gauche ? Faut-il y inclure les trotskistes, sujet en débat aujourd’hui au sein du parti ? Chez François Hollande, l’alliance est envisagée seulement avec le parti communiste et les Verts, chez d’autres, elle irait jusqu’aux trotskistes.

Après quinze années de gouvernement socialiste, on a l’impression que la réflexion sur le bilan gouvernemental est peu présente dans les débats internes et le choix d’un projet politique. Le parti socialiste n’assume pas vraiment ses choix gouvernementaux passés. Parfois même, il les contredit, plus ou moins clairement. Notre modèle est donc toujours opératoire : le pouvoir est toujours mal assumé, la révision idéologique toujours refusée. Les conséquences peuvent à terme se révéler graves pour ce parti. Il est cependant nécessaire d’être prudent : tous les dix ou vingt ans, de bons observateurs ont enterré le parti socialiste. Dans ce sens, quel que soit le jugement porté sur François Mitterrand, il est certain qu’il a su redonner un second souffle au socialisme en en faisant un véritable parti de gouvernement. La question centrale est de savoir si ses successeurs sauront faire fructifier ce legs. Ce sera difficile car il me semble qu’ils doivent gérer en même temps les trois crises historiques qu’a connues ce parti et dont les effets se sont superposés pour créer la situation actuelle : la crise de la Sfio qui n’a pas su régler la question de la révision doctrinale, celle du mitterrandisme qui n’a pas voulu transformer ce parti devenu un véritable parti de réforme en parti réformiste, et celle du jospinisme qui n’a pas réussi à conserver le pouvoir en défendant sa tentative réformiste. D’où l’impression que donne le parti socialiste d’incertitude et de flottement quant à sa ligne politique. Le parti socialiste apparaît ainsi dans l’impasse.

A. Bergounioux – Nous essayons de démentir les thèses de notre livre dans la pratique ! Mais il y a effectivement jusqu’à aujourd’hui une certaine fatalité. D’abord, l’environnement de la culture politique française n’a pas beaucoup évolué par rapport au parti socialiste. Cela est notamment visible dans le dernier référendum, le mouvement social, dans l’évolution du parti communiste, des Verts, de l’extrême gauche, dans Attac, dans la figure de José Bové. L’environnement est toujours contraignant et contribue à maintenir le modèle en vie. Ensuite, ce modèle commande les jeux de pouvoir au sein du parti socialiste. François Mitterrand avait parfaitement compris que les ruptures devaient passer sous le voile de la continuité. Le parti socialiste possède un savoir-faire de la prise du pouvoir : c’est la thèse de Laurent Fabius. Mais comment assume-t-on ensuite l’exercice du pouvoir ? Nous ne sommes pas dans une situation à l’anglaise, avec un mode de scrutin, un parti quasiment unique à gauche. Nous sommes dans une situation de fragilité politique, sociale et culturelle. Continuer à refuser de penser cette articulation nécessaire entre la prise de pouvoir et sa gestion est un signe considérable de faiblesse et nourrit aussi plus largement la crise de la démocratie. Ce modèle domine toujours. Cette logique n’est pas fatale, car elle tient à l’environnement et peut évoluer. Mais, pour le moment, l’inertie du modèle est assez impressionnante.

Pourquoi les socialistes ont-ils tant de mal à intégrer la dimension internationale, que ce soit la question européenne ou la mondialisation ? Pendant le débat sur le référendum européen, les militants socialistes restaient hermétiques lorsqu’on leur disait que tous les autres partis socialistes européens étaient « pour » et qu’ils étaient les seuls à être « contre ». En outre, les socialistes français s’intéressent peu aux expériences socialistes des autres pays européens, comme le montre l’interdit absolu qui pèse sur le Labour britannique. Le parti socialiste est-il un parti internationaliste ?

G. Grunberg – Les socialistes français, convaincus que les Français étaient le peuple révolutionnaire par excellence, et confrontés à la concurrence communiste, ont rarement cherché leur voie à travers l’examen des autres expériences du socialisme démocratique, estimant qu’ils avaient davantage d’idées à proposer aux autres partis qu’à leur emprunter. D’où un long mépris pour la social-démocratie et plus généralement pour le réformisme. En même temps, le projet européen leur avait permis de donner une dimension, certes partielle et imparfaite, à leur aspiration internationaliste qui ne s’inscrivait plus dans un projet politique concret. Beaucoup de socialistes étaient à la fois européens par internationalisme et anti-européens par opposition à une Europe capitaliste. François Mitterrand a su, pas toujours aisément, gérer cette contradiction en séparant les deux dimensions du projet européen – pour partie libéral économiquement mais où l’union des peuples pour la paix et la justice satisfaisait les aspirations du parti. Le référendum de mai 2005 a détruit ce fragile équilibre en obligeant les socialistes à trancher entre ces deux dimensions, ou en tout cas en les hiérarchisant. De ce point de vue le « non » au référendum a fortement affaibli la dimension internationaliste du parti socialiste en favorisant le retour à des visions plus nationales. Sans en avoir peut-être pleinement conscience, et parfois au nom de la défense d’une Europe idéale, les partisans du « non » ont contribué à « renationaliser » la politique française et stopper la dynamique européenne.

A. Bergounioux – Historiquement, tous les courants de socialisme national (avant 1914, avec les néo-socialistes, pendant la guerre d’Algérie, d’une certaine manière avec Chevènement) ont toujours été minoritaires. Le corps majoritaire est acquis au dépassement des nations. Mais, au nom de ce dépassement, les socialistes français veulent ignorer la réalité des autres socialismes. Il s’agit d’une particularité française de dire que les autres socialismes ne sont pas authentiques. Cela se trouve déjà chez Jean Jaurès, qui, à Amsterdam, fait la leçon à la social-démocratie allemande, pourtant très ouverte aux réalités internationales. En 1980, au cours d’un colloque auquel j’avais participé, où François Mitterrand était présent, on commençait à s’intéresser à la social-démocratie. François Mitterrand avait fait venir des socialistes suédois. En guise de conclusion à la fin du colloque, il avait déclaré que la politique sociale suédoise était très intéressante mais que la France avait en plus l’État et les nationalisations. Tout était dit.

G. Grunberg – J’ajouterai que ce désintérêt n’est pas seulement socialiste mais français. Nous sommes internationalistes dans la mesure où nous sommes convaincus que nous avons une mission civilisatrice et émancipatrice à remplir. Cette conviction remonte très loin dans notre histoire, avant même la Révolution française. Nous avons une vision très « nationale » de cette mission. Pour en revenir aux socialistes, j’ai été frappé par le fait que, alors que le parti des socialistes européens, réuni après le « non » français au référendum de 2005, a produit un texte d’analyse, traitant en particulier des problèmes institutionnels, lors du congrès récent du Parti socialiste français, aucun dirigeant socialiste à ma connaissance n’a même simplement évoqué ce texte et les analyses qu’il contenait. À aucun moment, le Parti socialiste français ne s’est considéré aussi comme un membre de ce parti européen. Le parti socialiste est apparu alors essentiellement comme un parti national.

L’unité avant le programme

Après l’échec du référendum, Michel Rocard évoquait l’hypothèse d’un éclatement du parti socialiste. Est-ce véritablement une option à votre avis ?

A. Bergounioux – Tout d’abord, Michel Rocard évoquait aussi l’existence de deux courants qui auraient toujours traversé le parti socialiste, le guesdisme et le jauressisme. Cependant, la séparation entre Jules Guesde et Jean Jaurès ne doit pas être surestimée. En 1914, Jules Guesde était ministre d’État dans le gouvernement d’Union sacrée. Jean Jaurès se voulait également révolutionnaire. Lors du débat sur le révisionnisme en Allemagne avec Édouard Bernstein, Jean Jaurès prend parti contre Édouard Bernstein, car le but pour lui est bien la société sans classe. Sans être marxiste, il est partisan d’une révolution pacifique. On ne peut donc pas faire d’une opposition entre réforme et révolution trop rigide, la clef de lecture de l’histoire socialiste.

Michel Rocard a volontairement durci le trait de cette séparation. Mais elle a des conséquences historiques, car elle interdit de comprendre pourquoi la deuxième gauche n’a pas gagné. Le discours de Nantes sur les deux cultures ne pouvait pas entraîner l’adhésion de la majorité socialiste. Il a été un acte politique. Mais, c’était ne pas voir le côté républicain et jacobin de Jean Jaurès, qui existait aussi.

Sur la question de l’éclatement, le parti socialiste a toujours connu des scissions, dont la dernière en date est celle de Chevènement en 1993. Un phénomène de scission n’est pas impossible dans l’avenir, mais pas dans l’immédiat. Le parti socialiste sert pour le moment d’institution pour les élections présidentielles, les candidats ne peuvent donc pas remettre en cause l’instrument de prise de pouvoir.

G. Grunberg – La seule scission qui serait intéressante à imaginer est la scission liée à une éventuelle révision doctrinale. Mais une telle révision n’est pas possible, en tout cas dans un avenir prévisible, selon notre modèle. Une série de défaites électorales pourrait peut-être pousser le parti socialiste a s’engager sur le chemin de la révision. Mais cela reste hypothétique dans la mesure où les défaites socialistes sont généralement mises, en France, sur le compte d’une politique « pas assez à gauche » et non l’inverse.

Tout le socialisme accompagne la société industrielle, le conflit capital-travail. Est-ce que la révision doctrinale ne s’imposera pas par les faits ? Autour des enjeux actuels de la sortie de la société industrielle, des problèmes de sécurité ou de la mondialisation, la droite est beaucoup plus à l’aise. L’incapacité de la gauche à anticiper sur ces questions est surprenante.

A. Bergounioux – Une difficulté pour les socialistes tient à ce qu’ils sont fortement liés à l’État, à la Fonction publique et au secteur public. Aujourd’hui, le critère le plus important qui sépare la gauche de la droite est l’attitude vis-à-vis des services publics. Or, c’est ce qui paraît mis en cause par la mondialisation avec les évolutions de société qu’entraîne la structure nouvelle des emplois. Les socialistes ont donc tendance à « résister » face aux mises en cause actuelles que veut accentuer la droite. La victoire du « non » au référendum sur le traité constitutionnel européen a, pour une grande part, à voir avec ce refus des évolutions concernant l’État. Les socialistes, et plus encore la gauche, avancent à reculons vers ce que devrait être une nouvelle synthèse politique associant la mobilité et la sécurité. C’est ce qu’ont fait pourtant d’autres partis européens. Mais, ils sont aussi partie prenante de ce qu’est la culture politique française qui ne trouve le plus souvent des solutions que dans la crise, une fois mise au pied du mur. À ce moment-là, il ne faut pas sous-estimer la capacité d’adaptation des socialistes dont les faiblesses structurelles de leur parti, relativement autonome par rapport aux intérêts sociaux, peuvent devenir paradoxalement une force.

G. Grunberg – Si l’on croit à l’idée d’un modèle génétique, qui ne peut pas être modifié de manière profonde, au moins sans l’évolution de l’écosystème politique du parti socialiste, on ne peut qu’être pessimiste. Le parti socialiste a connu une nouvelle période de succès grâce à la fois à François Mitterrand, à l’élection présidentielle et au scrutin majoritaire à deux tours. Mais, si la tripartition politique et électorale s’installe véritablement, l’extrême droite menaçant fortement le parti socialiste, celui-ci peut alors cesser de profiter de la ressource qu’a constitué pour lui l’élection présidentielle et connaître des difficultés durables, que l’élection présidentielle de 2002 a peut-être annoncées. La droite pourrait alors demeurer longtemps au pouvoir.

Gilles Martinet avait fait un article dans Le Monde sur le « marranisme socialiste » : les socialistes gardent la nostalgie brûlante de la Révolution mais n’osent plus le dire. Au cours de la campagne pour le référendum, il semble qu’il y ait eu un retour du refoulé. Si l’on faisait une anthologie de l’antimarxisme de gauche, certains textes de Jean Jaurès et de Léon Blum pourraient y figurer. C’est le cas notamment du texte de Jean Jaurès, Questions de méthode, qui est une déconstruction philosophique du marxisme. Léon Blum revient après 1945 aux positions de sa jeunesse. Dans sa remarquable biographie de Léon Blum, Ilian Greilsammer3 montre que le Blum de 1945 revient à ce qu’il écrivait en 1900 dans la Revue blanche, où il affirme que le marxisme est mort, qu’un intellectuel sérieux ne peut plus être marxiste. Être un leader du parti socialiste en France c’est aussi assumer la part guesdiste du parti. Jacques Julliard a écrit un article en 1965, « L’éternel guesdisme », qui est encore d’une vérité criante. Le guesdisme existait avant l’Union soviétique. Néanmoins, les guesdistes n’ont pas été particulièrement pro-soviétiques. Leur rhétorique révolutionnaire va très bien avec la gestion des municipalités. On n’en est pas sorti.

A. Bergounioux – Jean Jaurès et Léon Blum ont une vision essentiellement morale et quelque peu religieuse de l’unité, de la société sans conflit, de la société sans classe. Des textes nombreux de Jean Jaurès traitent de cet aspect. La brochure de Léon Blum, en 1919, Pour être socialiste, affirme aussi cette vision. Ils ne sont pas fondamentalement marxistes mais ont la vision d’une société pacifiée, qui passe par un changement révolutionnaire pacifique. Si Jean Jaurès tranche contre Edouard Bernstein, c’est au nom de la finalité, de l’espérance ; alors qu’Edouard Bernstein représente un réformisme qui déconstruit le but.

G. Grunberg – Léon Blum comme Jean Jaurès n’ont pas été intellectuellement marxistes, mais ils l’ont été idéologiquement.

Propos recueillis dans le cadre du groupe politique d’Esprit, le 15 novembre 2005

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    À propos de : Alain Bergounioux, Gérard Grunberg, l’Ambition et le remords. Les socialistes français et le pouvoir (1905-2005), Paris, Fayard, 2005. Alain Bergounioux est historien, secrétaire national aux Études et aux Experts du parti socialiste. Gérard Grunberg est directeur de recherche au Cnrs et directeur scientifique de Sciences Po.

  • 1.

    A. Bergounioux, G. Grunberg, le Long remords du pouvoir. Le Parti socialiste français, 1905-1992, Paris, Fayard, 1992.

  • 2.

    Frédéric Sawicki, les Réseaux du PS. Sociologie d’un milieu partisan, Paris, Belin, 1997.

  • 3.

    Ilian Greilsammer, Blum, Paris, Flammarion, 1996.