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Qu’est-ce qu’un programme politique ?

On reproche régulièrement à la gauche de ne pas avoir de programme crédible. Mais outre qu'elle n'est pas la seule à pécher par faiblesse programmatique, la gauche témoigne surtout de la difficulté à articuler les aspirations plurielles de la société avec le fonctionnement centralisé des institutions. 


En décembre 2024, Bernard Perret a publié un texte sur le site de la revue Esprit intitulé « Que veulent les socialistes ? ». Sa question était double : le Parti socialiste (PS) doit-il persévérer dans la Nouvelle Union populaire, écologique et socialiste (Nupes) ou bien participer à des coalitions de circonstances, fidèles à la tradition de la gauche de gouvernement ? Et le programme de la Nupes, qu’il s’agirait d’imposer face à l’extrême droite et au « bloc central », est-il cohérent et réaliste ? L’article de Bernard Perret fustigeait clairement le fourvoiement de la gauche dans une liste de propositions irréalistes, qui « n’est pas faite pour être appliquée ». La stabilité budgétaire, l’absence de volet environnemental crédible notamment du côté des recettes ou encore l’articulation de l’attractivité à l’emploi en sont notamment absents.

Le PS a depuis choisi une certaine autonomie en ne censurant pas le gouvernement Bayrou, alors qu’il avait fait tomber le gouvernement Barnier, lequel n’était pourtant pas plus à droite que l’actuel. Les socialistes ont ainsi pris le risque de rendre leur projet politique encore plus flou, tandis que la direction de La France insoumise (LFI) s’est enfermée dans la solitude tactique ou le purisme idéologique, celui du programme ou rien. Le PS a ensuite proposé une mention de censure face aux propos tenus par François Bayrou sur l’immigration et les violences de Bétharram, sans être suivi par le reste de la gauche. La confiance semble rompue. Pour savoir ce que pourraient vouloir les socialistes et les autres forces de gauche dans ce contexte, nous répondons à l’article de Bernard Perret en posant une question légèrement différente : qu’est-ce qu’un programme politique ?

De la liste de courses au repositionnement idéologique

Dans les débats qui agitent les gauches se mêlent des niveaux stratégiques, tactiques et programmatiques ; il faut aborder avec précaution l’écart constant entre la politique partisane et ses jeux médiatiques d’un côté, liée à la sociologie des dirigeants des mouvements et à leur électorat supposé et projeté, et les recompositions idéologiques, sociales et historiques de l’autre. On peut avancer sans trop de difficulté que la segmentation apparente des gauches entre une voie qui se nomme souvent social-démocrate ou modérée et une branche plus radicale, elle-même mouvante mais souvent associée à LFI et au projet de Jean-Luc Mélenchon, recoupe plusieurs de ces niveaux.

À deux reprises, en 2022 et en 2024, à l’issue du mandat d’Emmanuel Macron puis de la dissolution de l’Assemblée nationale qu’il a voulue, les gauches aux portes de la reconquête du pouvoir se sont associées dans la Nupes et dans le Nouveau Front populaire (NFP), aux élections législatives – mais pas aux présidentielles de 2022, ce qui a son importance – avec un programme commun présenté aux électeurs. L’épisode rappelle les précédents du programme commun et de la gauche plurielle, suivis de l’exercice du pouvoir par une gauche gestionnaire et technocrate très compétente. Il ne s’est toutefois jamais agi d’un parti commun. Vanter la désunion en son absence revient à supposer qu’agir ensemble suppose d’être d’accord sur tout, un reproche qu’on adresse toujours spécifiquement à la gauche, alors précisément que la logique de coalition à laquelle la fragmentation partisane et le blocage institutionnel actuel appellent est une logique d’arbitrage raisonnable du dissensus, non une recherche d’unité qui s’incarnerait dans un projet unique, voire – c’est tout l’enjeu du système politico-institutionnel français – dans une personne.

En gardant à l’esprit les différents niveaux stratégiques, tactiques et programmatiques, on peut être tenté d’observer le paradoxe dans lequel se trouve la gauche modérée ou social-démocrate. Elle est prise entre ses idéaux de gauche, son souci du réel face à l’utopie, et un monde politique et social qui n’est plus favorable ni à cette tradition et ses représentations, ni, à vrai dire, à ce seul souci du réel. La revalorisation des utopies à gauche participe d’une voie de l’imagination dans le pouvoir que les politiques néolibérales (le credo There is no alternative) ont presque anéanti1. On peut supposer qu’Emmanuel Macron n’a jamais voulu entendre une alliance de la gauche et du bloc central, précisément pour préserver sa politique économique. Comment être raisonnable sans véritable alternance ?

Bernard Perret admet bien qu’Emmanuel Macron n’a jamais voulu de la gauche. Ce refus de la discussion a sans doute laissé un électorat modéré orphelin. Il faut ajouter à cette pratique bien peu modérée du pouvoir, que Pierre Serna a qualifié d’extrême centre, la formulation des problèmes politiques et sociaux, dans l’espace public, avec les termes et récits de la droite voire de l’extrême droite, si bien que la gauche même modérée est souvent perçue comme l’ingénieure du chaos2.

Le pouvoir renvoie l’une et l’autre de ces gauches à l’ingouvernabilité et toute alternance marquée aux extrêmes, tenant la gauche en étau : sommée de se modérer, elle est absorbée par un centre acquis à un paradigme droitisé ; plus radicale, elle est un trouble à l’ordre social. Dès lors, la gauche qui se dit modérée, de gouvernement ou sociale-démocrate a beau rejeter la radicalité dans ses désaccords de fond comme de forme avec LFI, le mouvement plus à gauche se fait mieux entendre dans le nouveau paysage des conflictualités politiques, notamment auprès de nouveaux électorats. Une réponse à cette complexité se présente sous la forme du paradoxe apparent des populismes et des autoritarismes contemporains, qui apportent à la fois la réassurance simpliste du pouvoir personnel d’un homme face au désordre du monde et le fantasme d’une mise en ordre de la pluralité qui ne pourrait qu’être chaos sans eux, alliant le rejet de l’État à la centralisation autoritaire. Comment nouer un compromis parlementaire sans se perdre ? Comment être parlementariste et modéré dans un cadre institutionnel qui se renverse et valorise la verticalité3 ?

On pourra toujours dire des modérés qu’ils ont raison quand tout le monde a tort. Le pouvoir de l’extrême centre lui-même joue la disruption, et refuse d’honorer voire nourrit le discrédit des corps intermédiaires. C’est un mouvement général désormais, qui réduit la modération à une tactique de dépolitisation, et les demandes de changement à une idéologie radicale et dangereuse. Dans ce paysage, l’idée même de programme politique n’a sans doute plus le même sens qu’auparavant. On en vient à juger une liste de courses peu sérieuses, alors que ce qui fait l’articulation d’un programme, plutôt que le sérieux économique, devrait reposer sur la vision politique qu’il porte, en réponse à la perte de l’espérance en politique et une revalorisation tangible de l’utopie et de l’idéologie.

Hégémonie et stratégie politiques des gauches

Dans un récent ouvrage, Yohann Douet revient sur le legs de la pensée de Gramsci et réinscrit dans le contexte actuel les deux voies qui s’offrent à la gauche4. Pour Gramsci, plus qu’une détermination socio-économique ou une domination violente, le pouvoir est surtout l’hégémonie construite par une classe dominante, avec une dimension culturelle qui n’est pas exclusive de la construction plus vaste des identités, subjectivités et représentations partagées. Une stratégie de prise du pouvoir, explique Gramsci, implique de renverser l’hégémonie pour une autre, menée par un groupe déterminé qui a le pouvoir de susciter le consentement des autres groupes sociaux, comme Gramsci l’observe pour la bourgeoisie de la Révolution française ou le fascisme face aux mouvements ouvriers.  

La guerre de position pour le pouvoir politique se mène alors par la voie partisane et électorale, tandis qu’une guerre de mouvement se mène au sein d’une société civile développée, ce en quoi le lecteur de Gramsci reconnaît d’ailleurs une société civile démocratique bien plus développée qu’alors, même si trente années de néolibéralisme ont mis à mal les institutions et les corps intermédiaires. L’autre voie qu’évoque Yohann Douet est celle qui a donné lieu à l’hypothèse bien connue, à la fois attraction et repoussoir, du populisme de gauche : la formation d’une idéologie par une logique conflictuelle propre au pouvoir et, plus précisément, telle que Chantal Mouffe et Ernesto Laclau l’ont pensée, la formation contingente de cette idéologie parmi l’hétérogénéité des demandes sociales, hier la lutte socio-économique, demain l’antiracisme ou la lutte contre le patriarcat ou le productivisme capitaliste, le principal critère de l’émancipation étant la désignation d’un ennemi5.

La forme de l’institutionnalisation du commun – pour le dire rapidement, de l’État – n’est pas tranchée dans ces visions différentes des gauches, mais ce détour par des débats classiques depuis les époques charnières de l’essor du fascisme, puis de l’essor du néolibéralisme et de la chute du mur de Berlin, permet de comprendre, je crois, la situation dans laquelle nous nous trouvons et l’exigence qui pèse sur les gauches. La vision du politique comme dissensus théorisée par Jacques Rancière a sans doute intégré la conflictualité sociale à l’indétermination démocratique théorisée par des libéraux exigeants, comme Claude Lefort, à l’issue de la chute du mur de Berlin6. Mais face à l’accroissement des inégalités et des logiques oligarchiques dans le capitalisme du xxie siècle incarné par le pouvoir américain actuel – qui participe d’une nouvelle ère plus proche du techno-fascisme que du capitalisme libéral –, ce durcissement est-il une réaction existentielle au monde qui vient ou la perte d’un idéal rationnel et pacifique de réconciliation dont la gauche aurait hérité de la fin de l’horizon révolutionnaire et, avant elle, des Girondins ? Dans cette perspective, Bernard Perret a raison d’invoquer « l’obsolescence d’un logiciel marxo-keynésien qui n’a jamais été sérieusement critiqué ni mis à jour » en appelant à l’articulation du sens du commun à l’égalité ou à l’économie et à l’écologie, à la voie d’une démarchandisation et à l’insuffisance programmatique de la gauche à cet égard.

Comment la gauche partisane pense-t-elle les enjeux de notre temps ? Quelle stratégie se met-elle en place, et au service de quelle vision du social ? Dans un échange de lettres remarqué, François Ruffin et Raphaël Glucksmann ont chacun exprimé leur gauche, leur tactique, leur style7. Le premier parle de la Picardie, des terres oubliées et du vote pour l’extrême droite des régions désindustrialisées, oubliées par les urbains et les politiques depuis le référendum de 2005, une focalisation sur l’élargissement de l’Europe à tout prix et le dogme de l’orthodoxie budgétaire – ignorant que la division des travailleurs est une vieille ruse du capitalisme. Le second parle des menace sur les libertés et d’une démocratie citoyenne active et ancrée dans les réalités territoriales et sociales de la mondialisation, dans l’action européenne face aux multinationales et aux enjeux sociaux d’aujourd’hui, mais sans vraiment proposer d’issue concrète à des inégalités sociales profondes.

Autrement dit, la liste de courses – sérieuse ou non – demeure enfermée dans les mêmes termes et causes. La sincérité des deux dirigeants putatifs d’une gauche unie doit être salué, chacun participant à l’extension de sa propre tradition tout restant un outsider. Mais il manque quelque chose d’une vision du social à leur propos, étonnamment proche dans leur grammaire politique. Aucun ne parle de notre modèle productiviste et des hiérarchies qui font le politique. Leur propos modéré, voire réchauffé, achoppe sur une opposition des faibles aux forts qu’ils évoquent tous deux. Les propos sur le référendum ou la taxation sont intéressants. Mais on n’y lit rien sur le genre, les dominations subtiles et l’autonomie, ou les systèmes sociaux et idéologiques dans lesquels nous vivons, en lien avec les modes de vie. On sent se rejouer de vieilles luttes entre égalité et liberté, entre citoyen, peuple et institution, qui enferment le sens des possibles politiques dans des oppositions et renversements, des tactiques segmentant des électorats différents, contenant en réalité l’émergence d’un discours inclusif sur le monde.

La conséquence tactique de ces analyses est la quête vitale de la gauche radicale, qui cherche à conquérir un électorat abstentionniste ou passé à l’extrême droite face aux transformations du monde, qu’il s’agisse d’un nouvel électorat jeune ou urbain pour LFI ou d’une France périphérique dont le souci serait le travail, pour une ligne comme celle de François Ruffin. La victoire procéderait alors d’une radicalisation du programme à destination des déçus de la politique plutôt que des électeurs déjà séduits par le compromis8. Mais une gauche qui ne se reconnaîtrait dans aucune de ces démarches reste orpheline d’un projet de transformation sociale. On ne peut pas faire l’économie de ce qui se joue dans les représentations, récits, utopies et idéologies, qui constituent notre vision du monde, et les transformations qui ne ressortent pas seulement du compromis politique ou d’une lutte contre la domination. De fait, il faut observer le décrochage des propositions politiques construites, constamment jugées au prisme de l’expertise économique, laissant penser à un point de rupture des gauches en l’absence d’un projet de société commune.

Refonder l’imaginaire social

La gauche est peut-être d’autant plus vivante qu’elle vit hors des partis, et ce depuis longtemps. À côté des tentatives programmatiques plus ou moins abouties, il faut observer la vivacité des pensées de l’émancipation hors de l’espace partisan, qui sont de fait puissantes, solides et réflexives, au-delà d’ailleurs du seul milieu universitaire. Les pensées et les actions de l’écologie, du féminisme, des luttes sociales en général articulent une pensée riche de divergences, mais aussi particulièrement forte en liant l’émancipation individuelle et l’émancipation collective. Ces pistes n’ont pas la cohérence d’un programme électoral pour une bonne raison : elles n’en sont pas un. Elles n’ont ni candidat ni parti, ce qui leur évite sans doute de se perdre dans la tactique et la salissure du pouvoir ou la déception du pragmatisme.

L’espace partisan est laissé sans le discours inclusif et visionnaire qui pourrait rassembler ou, à tout le moins, offrir la vision du monde qui donnerait envie de prendre part aux institutions. Est-ce encore possible ou même souhaitable ? Cette question apparaît dans le traitement de la radicalité, question rhétorique s’il en est. Le radical sort de l’acceptable en provoquant : il interroge en retour ce qui ne l’est pas. Il est autant un danger pour l’ordre social qu’une ressource pour repenser la politique, tout en maintenant nécessairement l’écart entre la radicalité et la politique, contre la tentation préservatrice ou reproductrice de la politique à résorber le pluralisme idéologique et contre la tentation de la radicalité à englober entièrement la politique de l’autre côté. De fait, la droite radicale et l’extrême droite réélaborent une vision du monde assez claire, tandis qu’à gauche il est de mise de parler d’incohérence et de désunion, voire de lui reprocher de ne pas s’affirmer face à l’hégémonie du discours idéologique de ses opposants. Ne nous trompons pas : c’est l’exercice « ni droite, ni gauche » du pouvoir et la nouvelle hégémonie droitisée qui participent du blocage, pas les seules turpitudes des gauches.

Nous vivons un moment de transformation politique qui exige de se positionner dans un marché rouvert de l’espérance et des visions du monde. C’est un problème de représentation du réel typique du vieux monde qui meurt et du nouveau qui tarde à apparaître – Gramsci, lui, voyait la montée du fascisme dans ce moment où le monde est entré en crise et où les classes subalternes n’ont pas encore réussi à déstabiliser le pouvoir face aux classes dominantes du moment, qui empêchent le nouveau monde de naître. Mais la société civile et les divisions sociales ne sont plus aussi tranchées, et le salariat est à la fois majoritaire et fragmenté, sans même parler de luttes sociales plus spécifiques aux jeunesses9. La révolution n’aurait plus la même forme ni la même brutalité, et c’est tant mieux.

La discussion programmatique sur la dimension matérielle du pouvoir doit en réalité incorporer les éléments narratifs, imaginaires et idéologiques qui font la complexité du monde social et sa transformation. Comme le voulait le militant et philosophe italien, faut-il viser la construction organisationnelle de combats communs ? Convaincre et persuader au moyen d’un nouveau projet structuré de transformation sociale, qui passe par « la réalisation d’une unité “culturelle-sociale” grâce à laquelle une multiplicité de volontés séparées, avec des finalités hétérogènes, se soude pour un même but sur la base d’une conception du monde (égale) et commune (générale et particulière, agissant de manière transitoire – par la voie émotionnelle – ou permanente, en sorte que la base intellectuelle est tellement enracinée, assimilée, vécue, qu’elle peut devenir une passion)10 » ?

De ce point de vue, la radicalité consiste peut-être à s’intéresser à la racine des phénomènes sociaux, et non à une méthode ou une tactique qui se situe sur un spectre de la modération politique. Les registres tactiques sont moins ouverts que la vision qu’ils servent : mais comment la trouver ? Les jeux d’appareils de LFI ou du PS et la construction d’unions sur des listes programmatiques sont de ce fait toujours en retard de recompositions plus profondes. La question politique contemporaine repose peut-être entièrement sur la prise en charge de la pluralité sociale et de son apparition dans le champ politique, plutôt que sur une hégémonie possiblement totalisante. Il en va de même pour la mise en cause de l’évidence même des principes politiques et de la légitimité des institutions libérales, qui ne peut être déliée des existences encore niées, des positions subalternes, pour garder le langage gramscien, des craintes du déclin ancrées dans la perception d’inégalités croissantes, perception qui donne lieu à des politisations très variées. Agir sur les consciences politiques est une exigence fondamentale qui ne suscitera pas nécessairement un programme et une vision unifiés dans un monde complexe et une société démocratique ouverte.

Il faut parier que dans la reconfiguration de l’espérance dans l’espace politique, l’ouverture est plus grande qu’elle ne paraît. Le monde se rouvre au politique sans que la politique ait encore trouvé les voies de sa transformation dans l’institution, précisément parce que la prise en charge des politisations actuelles ne s’articule pas encore dans le discours des gauches. L’enjeu qui s’impose à elles n’est pas d’administrer – ce qu’elles ont toujours su faire – ni de s’unir sur une base purement électorale, puisque l’électorat n’est pas une masse inerte en attente de réponses à des questions qui seraient posées de manière tacite. L’enjeu est plutôt d’incorporer la radicalité et la complexité des transformations idéologiques, politiques et sociales en cours et à venir. Les expressions et le vote très à gauche ou très à droite des jeunesses d’aujourd’hui interpellent nécessairement la vision du monde offerte par la représentation, au risque de son effacement.

Le défi des gauches est de former une éthique par-delà elles-mêmes, par-delà la rationalisation des partis traditionnels, en articulant la pluralité réelle du monde, quand les droites invoquent volontiers l’archipel de sociétés divisées et la liberté d’un individualisme irréaliste. Ce défi ne peut pas être relevé par des programmes détaillés et à l’articulation chiffrée, alors que le pouvoir centralisé des institutions se radicalise dans une verticalité qui produit les radicalités et refuse les horizontalités qui essaiment et qui ne constituent pas encore le rassemblement qui pourrait réconcilier cette vie bonne, solidaire et transformatrice avec une vie institutionnelle largement bloquée. Mais un parti, une alliance ou une personnalité présidentielle et providentielle n’y répondront pas mieux qu’un programme de coalition. La condition même de l’action que l’on imagine la plus collective possible, pour qu’elle ait lieu dans la paix, la reconnaissance et le respect, pour qu’elle vise l’émancipation individuelle et collective dans un mode d’institutionnalisation commun, exige l’articulation d’une pluralité de visions suffisamment solides et ouvertes pour coexister dans le champ politique sans s’annuler ni entrer en compétition.

  • 1. Laurent Jeanpierre et Haud Guéguen, La Perspective du possible. Comment penser ce qui peut nous arriver, et ce que nous pouvons faire, Paris, La Découverte, coll. « L’horizon des possibles », 2022.
  • 2. Pierre Serna, L’extrême centre ou le poison français (1789-2019), Seyssel, Champ Vallon, coll. « L’esprit libre », 2019. Voir aussi mon compte rendu dans Esprit, juillet-août 2019.
  • 3. Voir Matthieu Febvre-Issaly, « Crise de régime ? », Esprit, octobre 2024.
  • 4. Yohann Douet, L’Hégémonie et la Révolution. Gramsci penseur politique, Paris, Éditions Amsterdam, 2024.
  • 5. Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, Hégémonie et stratégie socialiste. Vers une radicalisation de la démocratie [1985], trad. Julien Abriel, Paris, Fayard, coll. « Pluriel », 2019.
  • 6. Jacques Rancière, La Mésentente. Politique et philosophie, Paris, Galilée, coll. « La philosophie en effet », 1995 ; Claude Lefort, L’Invention démocratique. Les limites de la domination totalitaire, Paris, Fayard, 1981.
  • 7. François Ruffin, « Cher Raphaël Glucksmann », francoisruffin.fr, 19 janvier 2024 ; Raphaël Glucksmann, « Cher François Ruffin », www.raphaelglucksmann.fr, 24 janvier 2024.
  • 8. Tristan Haute, « Élargir les bases socio-électorales de la gauche : nécessités, difficultés et incertitudes » [en ligne], Contretemps, 9 octobre 2024.
  • 9. Y. Douet, L’Hégémonie et la Révolution, op. cit., p. 255 et suivantes.
  • 10. Antonio Gramsci, Guerre de mouvement et guerre de position, textes choisis et présentés par Razmig Keucheyan, Paris, La Fabrique, 2011, p. 79.