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Introduction

janvier 2006

#Divers

Si, pendant longtemps, le soin a pu être cantonné au seul domaine médical, il n’en va plus de même aujourd’hui1. Non seulement il existe plusieurs figures du soin – soin médical, soin parental, sollicitude à l’égard des personnes fragiles – mais ces différentes figures ne sauraient être considérées indépendamment les unes des autres dans les registres circonstanciés de leurs domaines d’application. Le soin mobilise en effet une forme de relation à l’autre qui se caractérise par son extrême dissymétrie. Le soignant et le soigné ne sont pas seulement séparés par la vulnérabilité de l’un et par la compétence de l’autre. De manière plus fondamentale, c’est la relation de soin, dans l’inégalité des positions qu’elle assume, qui engendre les postures du soignant et du soigné. En ce sens, l’instauration d’une chaîne de soin implique déjà la reconnaissance d’une dette envers la fragilité, qu’elle soit d’ordre vital ou d’ordre social et la nécessité de répondre à cette fragilité. La relation de soin fait entrer le soignant et le soigné dans l’espace commun de l’hospitalité comprise comme processus de transformation de la vie elle-même en ses différents seuils de vulnérabilité. Ainsi, c’est précisément parce que le soignant peut également être conduit, du fait des circonstances, à être aussi un soigné qu’il s’avère si fructueux de parler de « relation de soin ». La dissymétrie qu’elle implique ne répond pas d’une distance infranchissable entre soignant et soigné mais de son éventuelle abolition du fait de la réversibilité des positions. Il existe donc une plasticité fondamentale de la relation de soin, d’autant plus impérieuse qu’elle apparaît toujours comme une réponse au tranchant d’une épreuve ou d’une blessure.

Certes le risque est de voir la relation de soin devenir prépondérante dans les modes de relations à autrui et à soi-même. Que le souci de soi et de l’autre passe aujourd’hui de plus en plus par un soin accordé à soi-même et à autrui, sous la forme sauvage d’une médecine de soi ou sous la forme plus organisée d’une médicalisation de l’existence, est un risque possible. Seulement la réalité de ce risque ne doit pas oblitérer l’extrême fécondité des différentes figures du soin dont ce dossier s’attache à préciser les contours.

En particulier, l’analyse de la relation de soin permet de revenir sur le caractère asymétrique de la relation à l’autre et, de manière plus particulière encore, sur le caractère asymétrique des relations éthiques. L’éthique médicale, la bioéthique répondent d’un tel caractère. Elles en dessinent aussi, avec les autres formes éthiques, la version positive qui ne peut jamais s’autoriser d’un autre horizon normatif que celui de la viabilité d’une personne. La viabilité ne représente pas seulement la version minimale de la relation de soin mais elle indique la seule finalité de la relation de soin. Les différentes formes de la viabilité, corporelle, psychique, relationnelle ne s’ajoutent pas les unes aux autres comme des formes partiellement indépendantes mais renvoient les unes aux autres et suggèrent des seuils relationnels complexes impliqués par les relations de soin. Elles rejoignent ainsi, de l’intérieur des relations de soin, une signification de justice qui excède sa formulation strictement juridique.

L’actualité des réflexions sur le soin provient à cet égard d’une rencontre particulièrement féconde, liée au moment présent, entre deux figures du soin, la figure médicale (ou thérapeutique) et la figure éthique (ou thérapique). Sur le premier versant, la relation de soin ne saurait apparaître comme un événement médical mais surgit, dans la médecine même, comme une épreuve existentielle pour laquelle l’entrée dans la maladie et l’issue heureuse ou malheureuse à la maladie sont toujours en même temps une épreuve psychique (Guillaume le Blanc). Sur le second versant, la relation de soin qui est en jeu dans les soins, parentaux et sociaux, donnés aux enfants (crèches…), aux personnes âgées, aux personnes fragiles, à tous ceux qui, à des titres divers, sont dépendants des relations de soin pour exister, laisse prévaloir une tension entre travail de soin (soins corporels, hygiène…) et amour dans le soin. Se pose alors la question de savoir si le soin, en son fond même, relève d’une charge émotionnelle produite dans le jeu des relations humaines, en quel cas le soin pourra être pensé comme l’extension légitime d’un amour de l’autre, ou s’il peut être défini exclusivement comme travail, reconnu comme tel dans le champ des compétences professionnelles (Virginie Pirard).

Sur un autre plan, dès lors que la relation de soin est envisagée en ses deux moments constitutifs que sont le vital et le médical avec leurs enjeux éthiques respectifs, il convient de se demander quels sont leurs modes de recoupement. Car la relation médicale doit alors toujours pouvoir être considérée comme relation éthique et la relation thérapique ne saurait non plus s’affranchir aisément de tout schème thérapeutique (Frédéric Worms). Dans cette perspective, deux approfondissements de la question éthique présente dans la relation de soin méritent d’être analysés pour eux-mêmes. La première option amplifie la relation entre soin et respect. Si la relation au soin est à ce point une relation éthique, n’est-ce pas le concept de respect comme enjeu ultime de la relation éthique qui doit être relié, d’une manière ou d’une autre, à une analyse du soin ? L’exigence d’équité et de réciprocité qui sous-tend la relation de soin ramène immanquablement, comme norme inévacuable, la référence au respect en tant qu’elle est suscitée de l’intérieur même des relations de dépendance (Nathalie Zaccaï-Reyners). La seconde option propose un renouvellement significatif de ce qu’il faut entendre par éthique. Le privilège accordé au soin redéfinit en effet les contours d’une éthique de la sollicitude comprise comme alternative à la norme désincarnée et impartiale de la justice. Il est significatif que cette alternative soit principalement pensée du côté de l’agir des femmes. C’est alors à un double renouvellement de l’éthique et du féminisme (renouvellement de l’éthique par le féminisme et du féminisme par l’éthique) que nous convient les éthiques du care ou de la sollicitude, mouvement de pensée américain (Fabienne Brugère).

Il n’est pas anodin que l’ensemble des contributions présentées dans le dossier se réfère à la psychanalyse dont le statut peut être repensé dans les différentes figures du soin qu’elle convoque. Sans doute ces différentes figures ainsi que leurs modes de recoupement ont-elles été rendues possibles historiquement par une nouvelle compréhension de la vulnérabilité. Ces nouvelles figures du soin, que le présent dossier s’attache à décrire et à analyser, ne sont pas seulement des figures conceptuelles mais aussi des figures concrètes de l’homme vulnérable, un des emblèmes de notre temps.

  • 1.

    Ce dossier résulte de rencontres théoriques menées respectivement dans les universités de Bordeaux, Lille et Bruxelles et a croisé des démarches interdisciplinaires associant des médecins, des philosophes, des sociologues et des juristes.

Guillaume Le Blanc

Philosophe, professeur à l’université Paris-Est, il travaille sur notre rapport à la santé (Canguilhem et les normes, PUF, 1998), au soin, au corps (Courir. Méditations physiques, Paris, Flammarion, 2013), ce qui l'a conduit à s'interroger sur l'exclusion, l'invisibilité de certaines situations sociales, les situations de marginalité et d'étrangeté (Vies ordinaires, vie précaires (Seuil, 2007) ; L

Frédéric Worms

Philosophe, spécialiste de l’œuvre de Bergson (Bergson ou Les deux sens de la vie, 2004), il a aussi développé une hypothèse générale d'histoire de la philosophie (la notion de « moment ») appliquée notamment à la philosophie française du XX° siècle (La philosophie en France au XXe siècle – Moments, 2009). Il étudie également les relations vitales et morales entre les hommes, de la métaphysique à…

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