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Des microbes et des hommes. Journal de l'année de la grippe (II)

novembre 2009

#Divers

Journal de l’année de la grippe (II)

Si le mois de septembre a été celui de la peur, octobre semble plutôt rimer avec oubli. La grippe Ah1n1 aurait-elle disparu ? Force est de remarquer qu’elle ne se rencontre presque plus dans les journaux. La bulle médiatique s’est déplacée. La nature ayant horreur du vide, la saturation médiatique a trouvé une autre manière de faire rimer présent et événement scandaleux. La grippe se serait-elle volatilisée dans l’écosystème spectaculaire ? Il est certain que nous ne parlons plus de la grippe (nous sommes en octobre) comme si la pathologie était devenue résiduelle, marginale.

On pourra toujours alléguer que la propagation de la peur est liée à la possibilité d’identifier un danger comme majeur et, qu’en l’occurrence, la dangerosité liée au nouveau virus responsable de la grippe Ah1n1 n’a pas été démontrée. On pourra également affirmer que de nouveaux sujets sont apparus dans l’actualité et ont chassé les miasmes de la grippe. Certes, mais l’essentiel est peut-être ailleurs, dans une relation à la vie qui n’a jamais peut-être totalement disparu mais qui, durant les périodes de haute expertise et de sombre prophétie, a été mise en veilleuse. Si la grippe est également un phénomène médiatique, on a peut-être trop rapidement oublié qu’elle est avant tout une allure de vie inédite induite par la relation entre virus et population (humaine comme animale) qui, à ce titre, entre de plain-pied dans l’économie des relations vitales. De telle sorte que l’effacement de la grippe de la niche médiatique révélerait par contraste son inscription dans la niche écologique des vivants humains.

Pourquoi l’hyperbole ?

Expliquons-nous. Deux phénomènes sont ici à mettre en avant et à combiner. D’un côté, toutes les explications alarmistes sur la propagation du virus Ah1n1, largement construites dans les milieux artificiels des laboratoires par des chercheurs selon des données statistiques, des fictions construisant des individus rationnels et intégrant des données relationnelles (voir notre chronique d’octobre), ont majoré le pouvoir de propagation du virus et minoré le pouvoir de résistance des corps à ce virus. Tout s’est passé en effet comme si le corps était un réceptacle affecté par un agent pathogène extérieur et comme s’il convenait, de ce fait, d’étudier les modalités de développement de l’agent dans des milieux toujours plus étendus. À entrer plus en avant dans cette analyse, on peut se demander pourquoi la capacité de résistance d’un corps, qui n’est quand même pas une matière passive, n’est pas prise en compte dans les études épidémiologiques qui, pour cette raison, n’ont que trop tendance à majorer des hyperboles catastrophiques dans leurs différents scénarios.

Si, d’un côté, il y a cette sous-évaluation du rôle du corps, d’un autre côté, l’épidémie actuelle est rarement analysée comme un phénomène vital. On préfère la considérer d’emblée d’après le tournant social, l’associant à la peur, à la recherche de boucs émissaires, aux logiques d’exclusion, de quarantaine, d’isolement et ne pas la regarder pour ce qu’elle est pourtant, par ailleurs, une dimension de vie qui atteste d’un excès de vitalité pour lequel Bataille avait pu forger autrefois le terme de « dépense », indiquant par là que la vie restait rarement sans emploi, s’activait dans une prodigalité confondante et en apparence illimitée. Car là est sûrement le fond de notre problème : nous nous sommes tellement habitués à l’idée d’une banalisation de la vie, d’une régularisation des phénomènes vitaux (on pourrait avoir un diagnostic voisin pour les phénomènes naturels) que tout surgissement d’un excès de la vie nous est insupportable. Voilà précisément qu’avec un virus nouveau, nous sommes renvoyés à un tel excès et à une économie souterraine de la vie faite de rapports de composition et de décomposition dont nous préférons souvent ne pas tenir compte au profit de la langue rassurante des événements de surface qui suggèrent une stabilité confondante, un cours de la vie où il est bon de loger de manière spécifique. Ainsi peut s’entretenir l’illusion d’une vie apaisée, stabilisée que viennent briser les forces obscures de la vie déferlant à l’occasion de la propagation des virus.

Une épidémie mobilise trois aspects de la vie : la vie hors corps, la vie dans les corps, la vie sociale. Tous trois entrent dans une série de relations. Rappelons quelques points. « Épidémie » est un terme qui vient du latin médical epidemia, issu du mot grec epidemos : qui circule dans le peuple. L’épidémie désigne donc un phénomène pathologique en tant qu’il atteint simultanément de nombreux individus sur un territoire plus ou moins étendu. Elle se distingue de l’« endémie » qui caractérise une affection régulièrement en vigueur dans un même territoire. C’est seulement lorsque le territoire géographique est exceptionnellement étendu qu’on utilise le terme de « pandémie ». L’épidémie doit ainsi être définie comme un rapport entre un milieu de vie, une population, un microbe et les modalités de résistance développées dans les corps mais aussi dans la société à ce microbe. Cet ensemble de rapports est orienté par la vitalité de la vie sous l’espèce du microbe.

Les épidémies ne peuvent en effet être analysées seulement selon leurs conséquences sociales, culturelles, économiques. Elles doivent être d’abord perçues depuis le fait vital qui est en jeu dans l’épidémie, l’ensemble des micro-organismes microbiens. Il ne cesse de s’établir des relations biologiques entre de tels micro-organismes et les autres corps. Au point que la vie, c’est d’abord cet infiniment petit du microbe.

Une vie qui nous précède

Bactéries, virus, parasites, prions, selon des modalités propres font jaillir un monde de la vie largement ignoré et pourtant présent avant même l’apparition de la vie végétale, animale ou humaine. Comme le souligne avec vigueur l’immunologiste Norbert Gualde,

nos ancêtres Homo abilis et Homo erectus se confrontaient déjà aux agents pathogènes, car ces hominidés n’étaient, somme toute, que des intrus dans un monde de micro-organismes très nombreux1.

Non seulement les premières bactéries, les stromatolites, ont 3, 5 milliards d’années et ont donc occupé notre monde des milliards d’années avant nous, non seulement nos cellules proviennent des cellules bactériennes (passage évolutif de cellules sans noyau au code génétique présent dans l’enveloppe de la cellule à des cellules au code génétique emballé dans un noyau2) ou contiennent des mitochondries (éléments parasitaires) mais plus encore le corps du vivant humain est plongé dans un bain de microbes impressionnant, hébergeant des milliards de bactéries et de virus. On sait que la naissance est un précipité dans le monde des micro-organismes puisque toutes les muqueuses du nouveau-né, en quelques minutes, se tapissent de millions de microbes.

Sous l’ordonnance biologique des grandes fonctions physiologiques se cache la vitalité microscopique des allures de vie microbiennes qui induisent des systèmes de défense immunitaires individuels valant pour l’ensemble d’un corps mais aussi des outils immunitaires culturels (vaccins, mesures de confinement…).

Les épidémies rappellent que la vie précède les corps organisés et individualisés sous la forme d’organismes unicellulaires. La vie ce n’est pas uniquement la totalité macroscopique d’un ensemble de constantes physiologiques organisées en un individu mais c’est, d’un point de vue plus archaïque encore, l’infiniment petit des allures microbiennes qui interfèrent en permanence avec la logique de la vie dans les corps, qui, le plus souvent, ne sont pas nocives, voire servent le corps mais peuvent aussi le desservir. C’est que la vie ne se donne pas uniquement dans sa visibilité scintillante mais elle se développe de manière invisible et souterraine. C’est à cette invisibilité-là que nous sommes renvoyés aujourd’hui, par-delà la visibilité apparente et factice entretenue par la bulle médiatique, par-delà également le sensible organisé de nos corps.

Nous ne cessons en tant que corps d’être pris dans des rapports de composition et de décomposition qui sont tout à la fois des rapports vitaux et sociaux mais dont l’une des origines est l’antécédence de la vie microbienne sur la vie organique. Vivre est alors une affaire de dette jamais résorbée à l’égard de toutes les allures de vie qui nous composent et peuvent aussi, en se retournant contre nous, nous atteindre mortellement. Nous voilà retournés à la vulnérabilité des corps mais cette vulnérabilité-là ne se laisse pas dicter seulement par la course par ailleurs réelle entre propagation des virus, résistance technique à cette propagation, mutation des virus, etc. Elle ne se laisse pas non plus ramener aux facteurs sociaux qui en intensifient la portée, mondialisation, extension de la pauvreté et de la faim dans le monde, migrations, selon une spirale où la pauvreté, par exemple, accroît le risque épidémique qui accentue à son tour la pauvreté. La vulnérabilité de la vie est également, nous l’avions peut-être oublié, une vulnérabilité dans la vie, dans les rapports vitaux qui naissent, dans les corps, des relations entre les allures de vie.

Cette vulnérabilité vitale qui se démultiplie également comme vulnérabilité sociale tant elle est largement exploitée dans les milieux de vie défavorisés nous rappelle, si besoin était, qu’une épidémie n’est pas un événement médiatique mais une allure de vie. Nous avons peut-être trop majoré, dans la bulle médiatique, l’allure sociale et culturelle de l’épidémie, oubliant qu’une épidémie est une vie dans la vie, induisant des effets de résistance des corps, induisant aussi des recompositions dans la vie, dans les rapports entre les vivants, dans la relation d’un vivant à la vie. Le silence actuel nous ramène au dialogue silencieux des microbes et des corps tout autant qu’à l’effort des corps pour se dégager des bains microbiens archaïques.

  • 1.

    Norbert Gualde, Comprendre les épidémies, Paris, Les empêcheurs de penser en rond/Le Seuil, 2006, p. 16.

  • 2.

    Ibid., p. 48.

Guillaume Le Blanc

Philosophe, professeur à l’université Paris-Est, il travaille sur notre rapport à la santé (Canguilhem et les normes, PUF, 1998), au soin, au corps (Courir. Méditations physiques, Paris, Flammarion, 2013), ce qui l'a conduit à s'interroger sur l'exclusion, l'invisibilité de certaines situations sociales, les situations de marginalité et d'étrangeté (Vies ordinaires, vie précaires (Seuil, 2007) ; L

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