Le devoir de santé. Journal de l'année de la grippe (III)
Journal de l’année de la grippe (III)
Les cacophonies et les atermoiements touchant la vaccination contre la grippe (ah1n1) doivent être interrogés sérieusement. On est en droit de se demander s’il y a réellement un pilote dans l’avion tant la cohérence de la politique de la vaccination semble difficile à saisir. Non seulement l’embarras reste grand sur le fait de savoir qui est autorisé à vacciner, quels sont les lieux de vaccination, pourquoi la vaccination se fait en collège et en lycée et non à l’école élémentaire, quelles sont les personnes identifiées à risque, susceptibles de recevoir un bon. Mais il y a plus encore : que fait le gouvernement de tous les stocks de vaccins achetés ? À l’heure où l’Allemagne vend une partie de ses stocks à l’Ukraine, il semble qu’en France l’injonction à la vaccination reste le seul mot d’ordre audible, au point qu’un malaise ne peut manquer de naître, concernant la nature des relations entre ministère de la Santé et industrie pharmaceutique. À quelle politique de la santé avons-nous exactement affaire ?
Dans cette perspective de désolation gouvernementale, il faut réfléchir au refus silencieux et populaire qui s’est manifesté à propos de la vaccination. Si l’on compte actuellement environ trois millions de personnes vaccinées, ce chiffre est dérisoire comparé aux attentes exprimées par la ministre de la Santé, Roselyne Bachelot. L’indicateur le plus intéressant concernant ce refus du vaccin reste, sans doute, la très faible proportion de vaccinés parmi les collégiens et les lycéens, alors même que la vaccination a lieu systématiquement dans les établissements scolaires. Ce peu d’engouement à l’égard du vaccin est révélateur d’un malaise profond touchant l’administration de la vie. Dès lors que des risques vitaux sont identifiés pour une population et qu’une politique de la santé cherche à y répondre par la mise en place du principe de précaution, il importe de se demander, en retour, comment les administrés y répondent.
Décider pour soi
Car la gouvernementalisation de la vie n’induit pas que les gouvernés souscrivent à celle-ci. Il semble même qu’elle donne lieu à de nouvelles formes de discorde, de refus silencieux ou populaire qu’il faut interpréter comme des petites révoltes par non-participation. La vaccination s’inscrit dans les corps. Si elle a toujours donné lieu à des interrogations sur les dangers qui en résultaient, il serait erroné de croire que ces défiances sont sans valeur ni signification. Michel Foucault a bien montré comment des révoltes antimédicales font leur apparition dans le contexte de la « naissance de la médecine sociale ». Partout où il y a médicalisation de la vie sociale, il y a également résistance à cette médicalisation1. La politisation de la vie, qui induit sa médicalisation, engendre des formes de jacqueries populaires qui peuvent naître d’un refus de médicalisation comme preuve de l’assurance en sa propre vie. Se soumettre à des normes exogènes peut alors apparaître comme l’ultime capitulation de son propre pouvoir corporel. Dans le cas actuel, si le corps du Souverain a quelque difficulté à pénétrer dans les corps des sujets qui composent la nation, il semble que ce soit là la preuve d’un divorce entre gouvernants et gouvernés, d’une défiance des gouvernés à l’égard des gouvernants, démultipliée dès lors que le corps du gouverné est directement touché par le corps gouvernant.
Le refus de la vaccination se laisse dès lors comprendre comme un refus populaire de se laisser administrer dans son corps par une politique (qui comprend la santé mais qui ne se réduit pas à elle) qui n’est plus comprise ni même, quand il s’agit d’enjeux touchant la vie et la mort, acceptée. Cette disjonction entre le corps du roi et le corps des gouvernés révèle que plus personne ne croit vraiment dans la politique quand elle prétend directement se soucier de la vie des gens. Aussi le refus d’être vacciné doit-il être mis au compte d’un scepticisme politique généralisé qui souligne que, décidément, entre les différents corps de la nation, ça ne circule pas.
Ne pas en faire trop
Cette défiance qui semble à l’œuvre dans le « touche pas à mon corps » d’aujourd’hui interroge non seulement l’incapacité d’un programme politique à s’imposer mais également ce qui tient lieu, pour les gens ainsi privés de confiance politique, de politique. À quelle infrapolitique, en matière de santé, avons-nous affaire du côté des subalternes ? Il faut bien ici comprendre que les options corporelles restent soumises à des évaluations spontanées qui sont vécues comme des possibilités propres au corps de chacun. Toute intrusion dans le monde des corps ne peut dès lors être légitimée que par la référence à un « devoir » de santé dont toute la question est de savoir qui le formule et comment il s’impose. Il est clair que ce devoir de santé ne peut être uniquement énoncé par en haut précisément parce que son efficacité dépend de la manière dont il est vécu en bas.
Dans la résistance à la vaccination, on découvre bien une résistance à la médicalisation de la vie qui se heurte à la croyance spontanée selon laquelle le fait de ne pas trop en faire en matière de santé est signe de bonne santé. Comme le soulignait Canguilhem dans un texte percutant, « La santé : concept vulgaire et question philosophique2 », ne pas trop se soucier de sa santé, c’est cela se sentir en bonne santé. En soumettant une vie à l’exigence du devoir de santé, le risque est alors de la précipiter dans une interrogation sur la valeur précaire de sa santé qui, paradoxalement, la rend encore plus méfiante à l’égard d’une telle injonction.
En ce sens, on peut dire que ce à quoi il y a résistance, ce n’est pas à la santé en tant que telle mais bien au devoir de santé qui s’impose de plus en plus aujourd’hui comme un devoir moral. Un tel impératif de santé (récemment mis à l’œuvre dans l’interdiction de fumer dans les lieux publics) ne va pas de soi car il peut difficilement être déconnecté d’un impératif productiviste implicite qui pourrait être le suivant : soyez en bonne santé afin d’être de bons travailleurs3. Le fait que le travail contribue à précariser cette santé et engendre lui-même des pathologies est alors un luxe qu’il faut taire dans les politiques de santé actuelles.
- 1.
Michel Foucault, « Naissance de la médecine sociale », Dits et Écrits, Paris, Gallimard, 1984, t. III, p. 219-223.
- 2.
Georges Canguilhem, Écrits sur la médecine, Paris, Le Seuil, 2002.
- 3.
Sur le rapport entre médecine des pauvres et contrôle des pauvres, voir M. Foucault, « Naissance de la médecine sociale », art. cité, p. 225 et la mise en perspective qu’en propose Franck Fischbach dans Manifeste pour une philosophie sociale, Paris, La Découverte, 2009, p. 119-132.