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Dans le même numéro

Les retombées du passé. Le paradoxe de la victime, de Yannick Barthe

mars 2018

#Divers

Alors que les essais répétés de la Corée du Nord ont ramené sur le devant de la scène la question du nucléaire et que le prix Nobel de la paix vient d’être décerné à l’Ican, campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires, Yannick Barthe revient, dans son dernier ouvrage, sur l’histoire des vétérans des essais nucléaires français. Ces derniers, après avoir été envoyés dans le désert saharien ou en Polynésie française, s’interrogent, plusieurs décennies plus tard, sur les conséquences sanitaires de leur exposition aux radiations.

L’analyse, étayée par de nombreux témoignages, permet de dessiner l’histoire officieuse du nucléaire français et met en lumière les différentes étapes du processus de « victimisation », qui conduit un individu ou un groupe à se définir et à se faire reconnaître comme victime – modèle conceptuel qui pourrait s’appliquer tant aux victimes du sang contaminé, à celles des ondes électromagnétiques qu’à celles des violences conjugales.

L’exemple des vétérans des essais nucléaires permet à Yannick Barthe de souligner la difficulté d’identifier un lien causal lorsque cause et effet sont séparés de plusieurs dizaines d’années. Pour lui, l’avènement de « victimes » est le fruit d’un double processus : il s’agit, pour les individus porteurs de pathologies inexpliquées, de trouver une cause à leur mal, et, pour les opposants à une pratique qui présupposent ses effets néfastes, d’en trouver des victimes réelles. Ainsi, alors que les vétérans des essais nucléaires commencent dans les années 1990 à se regrouper et à échanger autour de leurs problèmes de santé, des pacifistes, indépendantistes polynésiens ou défenseurs de l’environnement et de la santé, tous hostiles au nucléaire, cherchent des « victimes » pour légitimer leur combat. De cette rencontre entre « victimes » et « victimisateurs » naît en 2001 l’Association des vétérans des essais nucléaires (Aven). Elle doit désormais obtenir reconnaissance au niveau juridique et politique. Mais qui est précisément coupable ? Et quel est le crime : une irradiation quasi impossible à prouver ? Une simple désinformation ? Un manque de prise en considération des risques ?

Prouver scientifiquement qu’il existe un « lien direct et certain » entre les pathologies des vétérans et les irradiations subies au cours de leur travail à proximité des essais nucléaires est impossible. Parce qu’elle est arc-boutée sur cette conception scientifique, la causalité juridique ne peut être reconnue et fait subir à ces victimes une « victimisation secondaire », l’absence de reconnaissance de leur préjudice. Le travail de l’association s’oriente alors vers un assouplissement du cadre légal qui autorise la décision juridique sur une simple preuve par présomption. Si l’arène judiciaire n’est pas adaptée à la reconnaissance du préjudice, c’est donc sur le plan politique qu’il faut se placer.

L’association saisit les représentants politiques et, en 2009, le Premier ministre présente un projet de loi « relatif à la réparation des conséquences sanitaires des essais nucléaires français ». Toutefois, la liste des maladies radio-induites reste incomplète et le cas de chaque vétéran est soumis à l’étude d’un comité d’indemnisation. Tout réside donc dans la « considération » du comité, à la fois juge et partie puisque composé, entre autres, d’experts du ministère de la Défense. Cette loi qui aurait pu fournir un cadre juridique stable et commun à toutes les victimes des essais nucléaires demeure le masque d’un processus de reconnaissance toujours traité au cas par cas.

Le livre se clôt par l’ébauche d’une « sociologie de la victimisation » : processus collectif, qui met en tension la responsabilisation des instances à l’origine des dysfonctionnements et la déresponsabilisation des victimes elles-mêmes, qui ne peuvent se considérer complices. L’ouvrage de Yannick Barthe suggère que la reconnaissance recherchée par les collectifs de victimes est peut-être autant à penser en termes d’estime sociale que de dédommagement financier.