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Le mythe de l’artiste au-delà des idées reçues, d'Isabelle de Maison Rouge

Le Cavalier Bleu, 2017, 232 p., 20€

Dans l’art contemporain, les artistes occupent un angle mort d’observation. Qui sont-ils et comment vivent-ils ? Qu’ont de commun Jeff Koons et Marina Abramovic, Pierre Soulages et Daniel Buren ? Ces rares figures médiatisées sont-elles représentatives de la vie d’artiste aujourd’hui ? Ce livre confronte la réalité quotidienne ­d’artistes vivants à nos représentations. Le résultat décape une étiquette à la fois familière et méconnue, attractive et répulsive, puissante et encombrante, une identité collective d’autant plus intrigante qu’elle se fonde sur des singularités individuelles.

« Depuis dix ans, le marché parle plus fort que l’histoire et l’art en train de se faire », s’agace Isabelle de Maison Rouge. Commissaire d’exposition et critique d’art, elle a enquêté auprès de ceux qu’elle côtoie depuis vingt ans, artistes plasticiens aux supports d’expression variés (peinture, photographie, installations, performance,  etc.). Chaque chapitre part d’une idée reçue pour ouvrir une porte de ­compréhension efficace et décomplexée : « La vie d’artiste, c’est la bohème », « on naît artiste », « les artistes sont maudits et névrosés », « ils n’ont pas le sens des réalités », « ils ne font rien de la journée ». En réponse, elle fait entendre la voix des artistes et donne à voir la diversité de leurs réalités. Même si l’écriture n’est pas toujours habile, le ton est rare, à la fois simple, dense et nuancé.

Quelques caractéristiques saillantes émergent de ces parcours d’artistes : les ajustements permanents pour trouver ses moyens d’expression, son rythme de vie, son équilibre financier (le plus souvent avec une activité parallèle, enseignement ou autre), ses stratégies d’insertion dans le monde de l’art. Mais aussi, dans le lot commun majoritaire, la précarité élevée des revenus, l’incertitude constante et la conscience d’une grande inégalité de chances de reconnaissance. En dépit de ces obstacles, les artistes interrogés témoignent d’un engagement et d’une confiance affirmés dans leur activité. En revanche, ils se reconnaissent peu ou mal dans nos images toutes faites, celle de l’artiste star du marché comme celle de l’artiste bohème maudit. Comment comprendre ce décalage ?

L’équation économique, pour la plupart des artistes, est emblématique de l’écart entre la réalité vécue et les clichés dominants. La création de richesse autour de l’art est sans précédent mais les créateurs eux-mêmes en sont largement coupés. « Production =temps +matériel +argent », explique l’auteure, tandis que « la vente d’œuvres reste très marginale dans leur économie ». Dans un marché hyper-compétitif, les prix exponentiels dont les médias se font les relais ne concernent qu’une infime minorité d’artistes. Qui plus est, ce marché reste fondé sur la valorisation d’objets matériels, alors que les pratiques artistiques échappent de plus en plus à cette catégorie : projets pluridisciplinaires, installations in situ et performances éphémères obligent à réinventer l’évaluation du travail artistique. Et du côté des subventions publiques, une incongruité perdure : « dans les budgets d’exposition, il n’existe quasiment jamais de poste prenant en charge la rémunération de l’artiste ». « Le droit de monstration n’existe que dans les textes », souligne l’auteure.

Face à l’inadéquation de ces modèles, leur renouvellement est en cours. Parmi les freins cependant, l’image de l’artiste désintéressé et/ou déconnecté des réalités matérielles pèse de tout son poids. Par conséquent, « dans le système de l’art contemporain en France, tout concourt à laisser l’artiste en dehors de toute réflexion économique » : selon l’auteure, «  [il] est soit infantilisé soit instrumentalisé ». Sans occulter la tentation pour certains de se complaire dans une forme d’assistanat, Isabelle de Maison Rouge prend position pour leur responsabilisation et en donne plusieurs exemples inspirants. Le collectif Économie solidaire de l’art, créé en 2014, propose ainsi un label de partenariat avec les structures culturelles qui incluent la rémunération du travail des artistes dans leurs budgets d’expositions. Des initiatives de mise en relation directe entre des artistes et des amateurs, qu’ils soient collectionneurs, mécènes potentiels ou simples curieux, permettent de privilégier la rencontre sans passer par les lieux codifiés de l’art contemporain. Renouvelant le principe de la commande, il s’agit de « rendre à l’artiste une indépendance créative et les moyens d’y parvenir ».

Isabelle de Maison Rouge rappelle que la figure de l’artiste maudit s’est construite au xixe siècle, par opposition à celle de l’artiste de cour du xviie siècle. La persistance de cette figure en 2018 ne laisse pas d’intriguer, alors que le travail et sa valeur sont mis en tension par les mutations contemporaines, par exemple les sites internet qui mettent les artistes et les amateurs en relation directe. Les artistes sortent de plus en plus de ce cadre « bohème » par des expérimentations encore minoritaires mais bien concrètes.

Hélène Mugnier

 

Hélène Mugnier

Hélène Mugnier est historienne de l’art de formation. Elle est diplômée de l’école du Louvre, et conférencière du ministère de la Culture. Pionnière du management par l’art, elle a créé et dirigé pendant quatre ans l’agence de communication par l’art, Artissimo. Depuis 2005, elle est consultante en profession libérale avec son cabinet de conseil auprès des entreprises, HCM Art & Management.…

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