Georges de La Tour, un art de l’immuable

L’exposition « Georges de La Tour, entre ombre et lumière », au musée Jacquemart-André à Paris jusqu’au 22 février 2026, offre l’occasion unique de contempler ensemble des tableaux dispersés, et de lever un coin du voile sur un artiste et une œuvre qui restent mystérieux.


Les œuvres de Georges de La Tour fascinent par leur silence et leur sobriété. Une nuit, une bougie, une figure seule, et le sortilège opère. Si la reconnaissance lui est aujourd’hui acquise, l’artiste n’est véritablement entré dans l’histoire de l’art qu’au XXe siècle. Entre sa mort en 1652 et sa redécouverte en 1915, il a disparu des radars. Un oubli de presque trois siècles qui reste inexpliqué. Entretemps, ses toiles (très rarement signées) ont bien circulé sur le marché de l’art mais sous des noms erronés, ou contresignées comme des Caravage, Velasquez ou Rembrandt. Depuis un siècle donc, les scientifiques travaillent « à l’œil », par rapprochements et comparaisons de tableaux, pour sortir son œuvre de l’ombre. Combien de tableaux à son actif ? Quelle chronologie établir entre eux ? L’exposition du musée Jacquemart-André apporte quelques réponses. Elle rassemble une vingtaine d’œuvres aux attributions actuellement consensuelles. La sagacité du regard peut s’y exercer grâce à ces prêts venus de musées très dispersés (Lviv, Tokyo, Berlin, Nantes, Rennes, Riremont, Vic-sur Seille, Berg, Épinal, Lunéville etc.). Devant le succès d’affluence, les prêteurs et le musée ont octroyé à l’exposition un mois de prolongation. La Tour a bel et bien retrouvé son public d’amateurs, nombreux.

Une biographie et des influences hypothétiques

Louis XIII l’avait nommé peintre ordinaire du roi. Fils de boulangers, l’artiste fut donc connu et reconnu de son vivant. Richesse et notoriété l’ont fait entrer dans les cercles notables de ses propres clients. Pour répondre à la demande de ses plus grands succès, Georges de La Tour en a fait produire moult copies et variantes dans son atelier. C’est une des belles surprises de l’exposition que de découvrir le « Souffleur à la pipe1 », considéré comme un original et conservé à Tokyo. Pour ne citer que lui en effet, on en connaît pas moins de neuf versions.

Trop peu d’archives permettent de reconstituer la biographie de l’artiste. Hormis un court séjour à Paris (1638-1643), La Tour semble n’avoir pas eu besoin de quitter sa Lorraine natale pour se faire un nom. Il s’est tenu loin de la capitale et de la concurrence féroce qui y régnait. Les voies du succès passèrent par affinités entre ses collectionneurs privés, et la circulation des copies d’atelier. Dans le catalogue de l’exposition, Mickaël Szanto2, étaye une stratégie commerciale supplémentaire : le rôle de marchands intermédiaires pour entretenir sa visibilité à la Foire Saint-Germain et ailleurs.

L’exposition fait d’emblée entrer dans la singularité de son monde. Elle s’abstient de présenter trop d’influences, tant elles restent hypothétiques. Il est certes probable que l’artiste ait vu les œuvres des Caravagesques du nord (ter Brugghen, Honthorst) mais on n’a pas trace, par exemple, d’un voyage à Rome, où les artistes avaient coutume d’apprendre leur métier. Ni de contact direct avec les œuvres de Caravage. Pour autant, sa peinture a d’étroites parentés avec celles des frères Le Nain, Velasquez, Rembrandt, ou encore Murillo. Comme eux, La Tour rompt avec la palette acidulée et les compositions fantasques du Maniérisme. Le contexte et le goût des collectionneurs ont changé. Ils veulent du « réel ».

Leur prédilection va aux effets de clair-obscur et aux scènes du peuple. La Tour y excelle. Loin du théâtre baroque, il évacue le décorum et le récit. Un chef d’œuvre méconnu en fait la démonstration. « L’argent versé3 », se présente comme une scène de taverne. Mais on est loin du tripot grivois à la mode pour s’encanailler. Ici, ni femme, ni alcool, ni jeu de cartes. Rien que des hommes et de l’argent. L’affaire est sérieuse et la tension palpable. Perspective plongeante sur la nature morte du premier plan : le spectateur pourrait presque lire le registre ouvert sur la table, et compter les pièces et billets dans la corbeille. La Tour les a disposés sous notre nez et détaillés avec soin. Mais il a l’art subtil de la composition, pour nous les dérober aussitôt. Il déplace ensuite notre attention sur les visages peints aux quatre coins du tableau selon différents points de vue (surplombant, de profil, en contre-plongée). Ils sont six à faire et refaire le compte, leur mise soignée n’est pas celle de gens du peuple. On cherche à comprendre ce qui se joue. Prélèvement d’impôt, règlement de dette, négociation commerciale ? Le suspense qui plane n’est pas loin des tableaux d’Edward Hopper. La mise en scène crée une atmosphère plus qu’une affaire d’argent.

La peinture en suspens

Avec La Tour, rien n’est jamais spectaculaire à première vue. Et il ne se passe pas grand-chose, souvent même, rien du tout. Plus les apparences sont simples, plus le travail est sophistiqué pourtant. Le pinceau détoure plus qu’il ne décrit les figures, d’un trait sûr et fluide. Le tour de passe-passe est redoutable. Les personnages sortent de l’ombre avec un aplomb qui prend de court.

À l’époque, les collectionneurs en général, et les clients de La Tour en particulier, sont friands de scènes rustiques : enjeu social, moral, ou tout simplement, dépaysant ? Il faudrait avoir leur œil, plutôt que le nôtre, pour les interpréter avec justesse. Les Nains de Velasquez, et la Femme à barbe de Ribera fréquentent alors les cours au titre de « curiosités humaines ». « Le Mendiant » et « Le pied bot » de Murillo, relèvent d’un registre analogue. Mais les anonymes de La Tour sont à part : ils nous ignorent. Les rencontrer est impossible. D’ailleurs, ils semblent n’avoir rien à nous dire. Le peintre procède de manière froide. Il campe face à nous un vieil homme, une vieille femme ou un vielleur de rue. Il l’extrait de son quotidien et le plaque sur un fond neutre et sans profondeur. C’est ensuite aux minuscules détails d’une mouche, d’une lanière de cuir, d’un chien couché, qu’il réserve un petit morceau de virtuosité chromatique. La figure déconcerte d’autant plus par sa force de présence.

Les anonymes de La Tour sont à part : ils nous ignorent. Les rencontrer est impossible.

« Les Mangeurs de pois4 » mangent, c’est tout. La Tour détaille avec raffinement chaque pli du vêtement, chaque ride du front, chaque salissure sous les ongles, presque chaque pois dans leur bol. Le couple est cadré à mi-corps et en plan rapproché. Placé par le peintre à une distance qu’on n’aurait pas osé franchir. Quand les frères le Nain interrompent le repas de paysans, ils s’y prennent tout autrement : hommes, femmes et enfants prennent la pose comme pour une photo de famille. La Tour lui, va droit au but, pas de premier ni d’arrière-plan. Il fait le calme et le silence. La dignité passe par l’absence l’affect. La proximité entre regardeur et regardé est réduite à une chaleur élémentaire, presqu’animale.  

Les différentes versions de Saint Joseph, Sainte Irène soignant Saint Sébastien ou de Madeleine pénitente témoignent du goût de l’époque pour le genre méditatif, aussi bien que le trivial. L’exposition prend son temps avant de faire toute la place à ces célèbres « nuits à la bougie ». Elles attendent le visiteur dans sa seconde partie. Le parcours nous ouvre ainsi de nouvelles portes d’accès à l’œuvre de La Tour.

Selon nos connaissances actuelles, la chronologie d’une évolution des tableaux diurnes et rustiques vers les nocturnes est remise en question. L’accrochage de l’exposition rend manifeste une continuité plutôt qu’une épure progressive. Placée tout proche de l’Argent versé, « La femme à la puce5 » daterait des mêmes années 1630. À première vue, la seconde contraste avec le premier, par sa simplification et sa lisibilité apparente. Dans les deux œuvres, règne un même climat d’étrangeté absorbante.

Elle, est une femme simple, assise en chemise dans un intérieur rouge sombre. Il est tard. La bougie, posée sur une chaise, éclaire le visage penché, les poings fermés l’un contre l’autre, posés sur le ventre rond. Que dire de plus ? La description est vite faite d’une scène banale et sans histoire. On ignore si cette femme s’épuce ou dit son chapelet. Le peintre a tout fait pour qu’on oublie à qui on a affaire, ce qu’elle est en train de faire. La géométrie de composition et la quasi monochromie (dégradés imperceptibles du rouge au blanc) touchent à l’abstraction. La chaise vide, strictement rectangulaire, compose un tableau dans le tableau. Buste droit, cuisses perpendiculaires, pieds posés à l’aplomb des genoux : la posture de la servante forme un parallélépipède. Une fois encore, La Tour nous fait entrer dans une intimité et nous en interdit pudiquement l’accès. Il suspend le temps dans un silence absolu. Le mystère s’installe à mesure qu’on regarde la scène.  

Comment soupçonner derrière cet art de l’immuable,  un homme emporté, voire violent ? Des témoignages nous apprennent que La Tour était fort peu apprécié, en tout cas. Sa peinture passe aussi sous silence la Guerre de Trente ans. Lunéville étant sur la ligne de front, les violences n’ont pas épargné sa vie personnelle. On sait qu’il les a fuies quelques temps à Nancy ; que son atelier a brûlé lors d’un pillage ; que lui-même fut emporté par une épidémie. « Georges de La Tour. Aux trois quarts dans l’obscurité », écrit Gail Faigenbaum, co-commissaire de l’exposition, dans le catalogue. L’homme et sa peinture semblent décidément faits pour y rester.

 

  • 1. « Le Souffleur à la pipe », 1646, Tokyo, Fuji Art museum.
  • 2. Enseignant-chercheur et historien des marchés de l’art au Centre Chastel.
  • 3. Vers 1621 ou 1634, Galerie nationale Borys Voznytsky, Lviv, Ukraine.
  • 4. Vers 1620, Gemäldegalerie, Berlin.
  • 5. Vers 1632-1635, Palais des Ducs de Lorraine-Musée lorrain, Nancy.