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À la recherche du socialisme démocratique. La pensée politique de George Orwell et de Simone Weil

Leurs chemins se sont croisés sans qu’ils ne se rencontrent jamais. Les points communs entre leurs œuvres – expérience de la condition ouvrière, guerre d’Espagne, dénonciation du totalitarisme – ne sont pas nombreux par hasard : il y avait bien une recherche politique commune et un style d’expression qui rapprochaient le Britannique et la Française.

Il n’est pas surprenant que le premier biographe anglais de Simone Weil n’ait été autre que Richard Rees, un des plus proches amis de George Orwell. Rees avait parfaitement conscience des ressemblances qui unissaient Weil et Orwell, et le titre de son étude de 1961, Orwell, fugitif du camp de la victoire, est en réalité une citation tirée des cahiers de Simone Weil, que Rees livre dans son intégralité au début de l’ouvrage :

Si on sait par où la société est déséquilibrée, il faut faire ce qu’on peut pour ajouter du poids dans le plateau trop léger. […] Mais il faut avoir conçu l’équilibre, et être toujours prêt à changer de côté, comme la Justice, cette « fugitive du camp des vainqueurs1 ».

Et c’est précisément cette idée qu’exprime Orwell, dans son style typiquement provocateur, lorsqu’il évoque sa devise de jeunesse : « Les opprimés ont toujours raison et les oppresseurs toujours tort2. » Weil et Orwell furent tous deux des penseurs de gauche, radicaux et hétérodoxes, qui rejetaient le sectarisme des partis politiques tout autant que les dogmes idéologiques, et qui choisirent de s’engager directement auprès des opprimés, du côté des vaincus, que ce soit le prolétariat industriel du Quai de Wigan et de « Expérience de la vie d’usine », tous deux écrits en 1936, ou bien les milices dissidentes du front d’Aragon. Cette expérience commune leur a permis de proposer des réponses similaires face à la menace totalitaire, et il n’est pas surprenant que Weil comme Orwell, ayant connu de longues périodes d’immersion dans la culture des classes ouvrières, aient élaboré des pensées fondées sur les notions de communauté, de traditions, et de racines, à une période où elles étaient la propriété quasi exclusive de la droite nationaliste.

Les convergences qui rapprochent Orwell et Weil sont frappantes, pas seulement en ce qui concerne leurs biographies hors du commun, mais aussi en ce qui concerne leurs conceptions politiques dissidentes, fondées sur une expérience directe et caractérisées par la reprise et le remodelage de thèmes traditionnellement de droite, ou encore en ce qui concerne leur critique originale des régimes totalitaires. En prenant d’abord en considération les similitudes étonnantes que révèle l’étude de leurs vies respectives, nous nous intéresserons à l’importance qu’ils accordaient tous deux à l’expérience directe de l’oppression et du dénuement. Nous nous pencherons ensuite sur les convergences profondes qui relient leurs pensées autour de la notion d’enracinement, compris comme un besoin fondamental de l’être humain, et autour de l’idée qu’une réorganisation de la société sur la base d’obligations éternelles ou, comme dirait Orwell, d’une simple bonté (common decency), s’impose comme seul remède au déracinement. La troisième partie de cet article montrera comment ces conceptions les ont conduits à élaborer un patriotisme de gauche, parvenant à s’approprier la notion conservatrice et nationaliste d’enracinement, et se caractérisant par une volonté de préserver le passé et les traditions, ainsi que les entités collectives nationales et régionales.

C’est ce patriotisme de gauche qui leur a permis de produire une critique originale des totalitarismes et de leur bureaucratie centralisatrice et déracinée, au nom d’un socialisme concret, refusant toute abstraction internationaliste. Il est presque certain qu’Orwell et Weil ne se sont jamais rencontrés, et il n’existe pas de preuve que l’un d’eux ait lu les œuvres de l’autre. Néanmoins, ce point ne fait que rendre les convergences de leurs pensées plus fascinantes, avant tout parce que les causes sont à en chercher non dans une influence réciproque mais dans la concrétude d’une même expérience du réel. Le poème qu’Orwell écrivit à propos d’un membre des milices de la guerre d’Espagne, reproduit dans l’article « Réflexions sur la guerre d’Espagne » publié en 1943, année de la mort de Weil, résume parfaitement leur vie et leur œuvre à tous les deux :

No bomb that ever burst
Shatters the crystal spirit3.

« C’est celui qui est écrasé qui sent » : expériences de l’oppression

George Orwell et Simone Weil furent des contemporains directs. Tous deux sont nés pendant la première décennie du xxe siècle et ni l’un ni l’autre n’a vécu assez longtemps pour en connaître la seconde moitié. Ils sont tous les deux morts emportés par la tuberculose et tous deux sont enterrés dans le sud de l’Angleterre, à quelques kilomètres l’un de l’autre. Ils appartinrent tous les deux à cette génération extraordinaire dont les vies furent modelées par les deux guerres mondiales et l’affrontement des idéologies en Europe. En ce qui concerne leurs personnalités, on peut noter avant toutes choses qu’ils avaient tous deux une haute idée de l’importance de l’expérience directe dans le traitement des questions sociales et politiques qui les intéressaient : d’où l’accent mis chez eux sur l’expérience physique du travail, de la pauvreté, de l’oppression, et de la guerre. Orwell et Weil furent tous deux extrêmement brillants académiquement : Orwell fréquenta Eton, le lycée le plus élitiste et prestigieux de l’époque, et Weil étudia d’abord à Henri-IV, puis à l’École normale supérieure (Ens). Pourtant, ils pouvaient tous les deux apparaître comme des marginaux dans ce contexte : Orwell parce qu’il était boursier, fils d’un administrateur colonial de rang médiocre, membre de ce qu’il appelait lui-même « la basse classe moyenne supérieure » ; Weil parce qu’elle était une femme, la seule de sa promotion de l’Ens en 19284, et qu’elle était juive. Lors de la première année de Weil à l’Ens, Orwell vivait à quelques mètres de là, rue du Pot de fer5, et on peut imaginer qu’elle aurait approuvé son désir de faire l’expérience directe de la misère en travaillant comme simple plongeur dans un hôtel. Le récit de cette période de la vie d’Orwell, Down and out in Paris and London, fut publié sous le titre la Vache enragée chez Gallimard en 1935. Weil ne mentionne jamais cet ouvrage, et il est donc assez probable qu’elle n’en ait jamais entendu parler. Cela s’explique sans doute par le fait qu’à la même époque elle-même était, sans le savoir, en train de suivre l’exemple d’Orwell en entrant comme ouvrière dans les usines Alsthom et Renault, pour avoir une connaissance directe de la misère ouvrière, expérience qu’elle raconta dans son Journal d’usine. Quelques mois plus tard, c’est au tour d’Orwell de s’installer en milieu ouvrier, dans le nord de l’Angleterre, pour vivre parmi les mineurs, les employés d’usine et les chômeurs. Le Quai de Wigan fut publié en 1937 à partir du journal qu’il avait tenu sur place. La même année, Weil produisit sa « Méditation sur l’obéissance et la liberté » et poursuivit la rédaction de son « Expérience de la vie d’usine », qui sera finalement publié en 1942 et qui, comme le Quai de Wigan, explore à la première personne l’échec du capitalisme à fournir aux ouvriers de quoi satisfaire leurs besoins psychologiques et physiques de base.

Leur profond désir de défendre la révolution prolétarienne et le socialisme les conduisit tous les deux en Espagne, malgré leur antimilitarisme commun. Partageant la même méfiance précoce envers le communisme, ils choisirent de s’engager aux côtés des milices dissidentes sur le front d’Aragon. Sur place, ils se manquèrent l’un l’autre à trois mois près. Weil quitte l’Espagne en septembre 1936 alors qu’Orwell y arrive en janvier 1937. Leur expérience en Espagne eut un effet profond sur leur pensée politique : selon Jacques Cabaud, Weil « y a vu à l’œuvre la bête humaine6 ». Orwell, qui avait travaillé dans la police de Birmanie pendant cinq ans, était déjà familier de la brutalité et de la cruauté qui accompagnent les luttes violentes, et ce que lui révéla la guerre d’Espagne, c’est plutôt la vraie nature de la « bête communiste ». Le récit qu’il en donne dans Hommage à la Catalogne décrit une guerre sur deux fronts : d’un côté la lutte contre le fascisme, et de l’autre le combat fratricide contre les communistes qui eut pour résultat le démantèlement des milices dissidentes et l’élimination de leurs principaux chefs. Aussi bien pour Weil que pour Orwell, la guerre d’Espagne marque la fin de l’engagement direct. À partir de ce moment, ils prirent tous les deux leurs distances avec cette méthode d’immersion immédiate, en partie pour des raisons de santé et en partie parce que la menace de la guerre totale occupa bientôt toute l’attention du monde intellectuel. C’est à partir de l’année 1942 que Weil arriva à Londres pour travailler avec le gouvernement de la France libre. Une fois à Londres, Weil et Orwell entrèrent tous les deux dans une phase d’écriture prolifique, s’appuyant sur leurs expériences directes pour justifier leurs réflexions politiques souvent peu orthodoxes et inclassables. « Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale » et la Ferme des animaux explorent tous les deux les obstacles qui s’opposent à la révolution prolétarienne, sans toutefois en conclure à son impossibilité. Leurs œuvres, et même leur vie sans doute, culminèrent alors avec l’écriture de leur œuvre ultime, dystopique pour l’un, utopique pour l’autre : l’Enracinement et 1984. Les analyses du totalitarisme, de la liberté et du pouvoir qu’on trouve dans ces deux œuvres sont parmi les plus fascinantes et les plus visionnaires de tout le xxe siècle.

Weil commença à travailler à l’usine Alsthom à Paris en décembre 1934. Elle venait enfin d’achever, avec difficulté, ses « Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale », ce qu’elle appelait son « Testament » ou son « Grand œuvre ». Et si elle désirait entrer en « contact avec la fameuse vie réelle7 », c’était en partie pour pouvoir tester sa théorie selon laquelle le travail est un bastion contre l’oppression. Elle écrivait à l’époque :

Cette expérience, qui correspond par bien des côtés à ce que j’attendais, en diffère quand même par un abîme : c’est la réalité et non pas l’imagination. Elle a changé pour moi non pas telle ou telle de mes idées […], mais infiniment plus, toute ma perspective sur les choses, le sentiment même que j’ai de la vie8.

Bien qu’elle eût été au contact des membres de la classe ouvrière à travers ses activités syndicales et divers projets d’enseignement, Weil n’avait néanmoins jamais fait l’expérience de la vie « dans leur peau » et elle voulait avoir une connaissance de première main des « nécessités matérielles de la vie9 ». Peu après avoir abandonné son poste d’enseignante à Roanne pour commencer le travail d’usine, elle déclara :

L’homme est ainsi fait que celui qui écrase ne sent rien, que c’est celui qui est écrasé qui sent. Tant qu’on ne s’est pas mis du côté des opprimés pour sentir avec eux, on ne peut pas se rendre compte10.

Cette parole aurait obtenu beaucoup d’écho auprès d’Orwell dont les motivations pour rejoindre le camp des opprimés étaient similaires. Quelques années plus tard, c’est en ces termes qu’il décrivait la vision du monde qui l’habitait au moment de la rédaction du Quai de Wigan et de la Vache enragée :

La théorie très simple selon laquelle les opprimés ont toujours raison et les oppresseurs toujours tort : une théorie erronée, mais qui est le résultat naturel du fait d’être l’un des oppresseurs vous-mêmes11.

Ils reconnaissaient tous les deux leur appartenance, quelles que soient leurs sympathies politiques, à la caste qui « ne sent rien » et qui a « toujours tort ». Comme la solution de Weil, celle d’Orwell fut de changer de camp :

Je voulais m’immerger, descendre complètement parmi les opprimés, être l’un des leurs, dans leur camp contre les tyrans12.

À l’usine, Weil cherchait à tester les thèses qu’elle avait élaborées sur la nature du travail, dans le cadre de sa critique du marxisme. Selon Weil,

[Marx] démontre avec une admirable clarté le mécanisme de l’oppression capitaliste ; mais il en rend si bien compte qu’on ne peut guère se représenter comment avec les mêmes rouages, le mécanisme pourrait un beau jour se transformer au point que l’oppression s’évanouisse progressivement13.

Si Weil a voulu s’insérer entre les rouages de la société industrielle, c’est aussi pour trouver des solutions à ces impasses. Elle avait décidé d’ouvrir son « Grand œuvre » par une citation de Spinoza : « En ce qui concerne les choses humaines, ne pas rire, ne pas pleurer, ne pas s’indigner, mais comprendre14. » Son article « Expérience de la vie d’usine » a précisément cette ambition, et elle y affirme espérer que

les lignes qui suivent peuvent peut-être quelque peu aider […], du fait qu’elles sont le fruit d’un contact direct avec la vie d’usine15.

Quant à Orwell, son engagement fut le fruit d’une enquête moins précise, et d’un sens plus général de l’injustice sociale. Sa démarche était plus « littéraire », moins rigoureuse, mais tout aussi révélatrice. Comme Weil, Orwell cherchait à mettre en lumière les souffrances de la classe ouvrière, et l’horreur de leur condition :

Mon point de départ est toujours un sentiment partial, le sens d’une injustice. Quand je m’assois pour écrire un livre, je ne me dis pas « je vais produire une œuvre d’art ». J’écris parce qu’il y a un mensonge que je veux dénoncer, un fait sur lequel je veux attirer l’attention16.

Et la seule méthode pour mettre au jour ces faits et ces mensonges, c’est l’expérience directe. Dans cette perspective, dans le Quai de Wigan et la Vache enragée, Orwell suit consciemment l’exemple de l’un des auteurs favoris de Weil, Jack London, qui vécut comme sans-abri dans les rues de l’Est londonien, et qui en tira un récit intitulé les Gens de l’abysse (1903). C’est parce qu’ils rejetaient tous deux la doxa théorique et qu’ils cherchaient à concrétiser leur pensée politique à travers l’expérience vécue qu’Orwell et Weil ont pu percevoir directement la vraie nature de l’oppression. Comme Kaus l’a noté : « [Weil] était une philosophe performative. Son corps était [son] matériau17. » Et il faut noter que Sabin exprime exactement le même jugement à propos d’Orwell lorsqu’il écrit :

Le premier moyen de corriger une opinion fausse passe chez Orwell par une immersion directe de son propre corps (suprême outil de mesure de la vérité) dans l’expérience de la misère18.

Comme nous allons le voir, c’est parce qu’Orwell et Weil ont tous deux fait l’expérience de la souffrance psychologique et physique qu’occasionne la pauvreté, qu’ils mirent autant l’accent sur le potentiel destructeur de l’humiliation, et la nécessité de préserver la dignité des plus pauvres.

L’Enracinement et la classe ouvrière : tradition, communauté et simple bonté

Ces similarités entre les vies de Simone Weil et de George Orwell sont frappantes, mais le point de convergence le plus intéressant se trouve dans leurs pensées politiques. D’une manière générale, ils ont porté un diagnostic analogue concernant les maux de la société : les gens sont déracinés, ce qui les rend malheureux, corrompus et vulnérables à la propagande totalitaire. Le rôle de la politique doit être de respecter et de protéger les racines que l’individu insère dans les collectivités (que ce soit les pays, les lieux de travail, les foyers domestiques, etc.). Il faut souligner d’emblée que nous n’appliquons pas ici un vocabulaire weilien au discours orwellien : en effet, les images du déracinement et de l’arrachement se retrouvent partout dans l’œuvre d’Orwell, de sa description de Wigan à celle du pays fictionnel et totalitaire qu’est l’Océanie de 1984.

L’image de l’enracinement est la contribution la plus connue de Weil à la pensée politique française. Dans l’Enracinement, elle identifie une forme d’aliénation, correspondant essentiellement à une perte du passé, qu’elle choisit de désigner sous le terme de déracinement :

L’opposition entre l’avenir et le passé est absurde. L’avenir ne nous apporte rien, ne nous donne rien ; c’est nous qui pour le construire devons tout lui donner, lui donner notre vie elle-même. Mais pour donner il faut posséder, et nous ne possédons d’autre vie, d’autre sève, que les trésors hérités du passé et digérés, assimilés, recréés par nous. De tous les besoins de l’âme humaine, il n’y en a pas de plus vital que le passé19.

L’enracinement est un processus automatique d’intégration à une communauté par le biais « [du] lieu, la naissance, la profession, l’entourage20 », où l’entourage est constitué au premier chef par la propriété, que ce soit celle d’une maison ou d’un objet chéri. L’Enracinement n’était pas un nouveau départ dans la pensée de Weil, mais un approfondissement et une systématisation d’idées déjà exprimées depuis longtemps. Dans son premier Cahier, qui date de la première moitié des années 1930, elle note :

Déracinement, suppression des traditions. Traditions, fêtes, Cité. (Liberté). Sentiment de la propriété, parent du sentiment de la réalité21.

Dans son deuxième Cahier, elle ajoute :

Beau – enracinement – pacte entre soi et ses propres conditions d’existence – cercle du temps22.

L’enracinement est ainsi un sentiment profond du réel, acquis à travers la relation avec le passé (ce à quoi fait référence l’image du cercle du temps inscrit dans les traditions et fêtes, etc.). Cependant, dans « Expériences de la vie d’usine », écrit pour la plus grande part en 1936 mais achevé en 1941, Weil précise que le déracinement est surtout un mal touchant les prolétaires, un produit de leurs conditions de travail, et on peut considérer qu’il constitue la version weilienne de l’aliénation marxiste. Le déclin de l’artisanat et de la main-d’œuvre qualifiée ainsi que la taylorisation de l’industrie française en sont responsables. Le travail rapide, monotone, hiérarchique supprime la pensée (et ainsi la liberté) dans l’usine, ce qui contribue à déraciner les ouvriers :

L’ouvrier ne sait pas ce qu’il produit, et par suite il n’a pas le sentiment d’avoir produit, mais de s’être épuisé à vide. […] Aucune intimité ne lie les ouvriers aux lieux et aux objets parmi lesquels leur vie s’épuise, et l’usine fait d’eux, dans leur propre pays, des étrangers, des exilés, des déracinés23.

Les chaînes de fabrication rationalisée, ne nécessitant aucune qualification, qui se multiplient dans les années 1930 et 1940, représentent une rupture totale avec le passé, la tradition et les compétences héritées. En revanche dans l’Enracinement, le déracinement ouvrier a atteint l’ensemble de la population, bien que l’usine reste « la condition sociale [où] la maladie du déracinement est la plus aiguë24 ». L’impérialisme ainsi que la défaite de 1940 sont des produits de l’extension du déracinement à la population entière :

L’effondrement subit de la France, qui a surpris tout le monde partout, a simplement montré à quel point le pays était déraciné. Un arbre dont les racines sont presque entièrement rongées tombe au premier choc25.

Weil observe que

inversement, le pays qui, devant la première vague de terreur allemande, s’est de loin le mieux tenu est celui où la tradition est la plus vivante et la mieux préservée, c’est-à-dire l’Angleterre26.

Orwell aurait-il été d’accord ? Avant la guerre, dans ses romans des années 1930, il exprimait déjà ses inquiétudes au sujet de la perte des racines et des traditions. Dans son roman Une fille de pasteur (1935), l’héroïne Dorothy est la fille pieuse d’un pasteur provincial, qui, soudain atteinte d’amnésie, erre à Londres sans savoir qui elle est. Une fois retrouvée, et de retour chez son père, elle recouvre la mémoire, mais pas sa foi chrétienne. Elle n’abandonne pas néanmoins ses pratiques pieuses, et cela afin de maintenir son lien à la communauté de son village :

Malgré la perte de sa foi, il lui paraissait préférable d’aller à l’église plutôt que de ne pas y aller ; préférable de suivre les pratiques anciennes plutôt que d’errer dans une liberté sans racines27.

Dans Un peu d’air frais (1939), Orwell est encore plus explicite au sujet du besoin d’enracinement par les traditions. Le protagoniste Bowling pense que ce qui différencie sa génération de celle de sa mère est leurs façons respectives d’envisager la mort :

Il est facile de mourir si les choses auxquelles on s’intéresse vont survivre. Sa vie est faite, on est fatigué, c’est l’heure de passer sous terre […]. Individuellement, ils touchaient à leur fin, mais leur façon de vivre continuerait28.

Pour cette raison, quand sa mère meurt il ne ressent pas de tristesse, mais sa réaction n’est pas celle d’un Meursault. Et Bowling est très conscient du déracinement de sa génération par rapport à celle de sa mère :

J’ai assez de bon sens pour voir que cette vieille vie à laquelle nous étions habitués est sciée aux racines29.

La pensée weilienne de l’enracinement se reflète donc dans la réflexion sur le rôle des traditions comme racines que nous livrent les romans d’Orwell. Ceux-ci révèlent combien le thème du déracinement préoccupait leur auteur. Cependant, dans ses œuvres non fictionnelles, il est encore plus explicite à ce sujet.

L’Enracinement et la simple bonté

Dans le Quai de Wigan, Orwell évoque une bonté simple (decency) qui, à la fois, anticipe et rejoint l’image de l’ouvrier enraciné que Weil élaborera dans l’Enracinement. Orwell décrit ainsi l’expérience qu’il a eue de la vie dans les foyers ouvriers :

On respire une atmosphère chaleureuse, bonne et profondément humaine qui se trouve difficilement ailleurs30.

Tandis que « Londres est une sorte de tourbillon qui attire des gens perdus, une ville si vaste que la vie y est solitaire et anonyme », la vie dans le nord industriel est très différente :

La vieille vie communautaire n’a pas été entièrement brisée, la tradition est encore forte et presque tout le monde a une famille – et par conséquent, potentiellement un chez-soi31.

Ainsi, pour Orwell, la nécessité de fournir des logements abordables dans les régions industrielles était d’une grande importance. Le quatrième chapitre du Quai de Wigan est consacré à une description de toutes les maisons ouvrières qu’Orwell a visitées. Loin de les idéaliser, Orwell les représente avec tous leurs défauts sordides, leur humidité et leur surpeuplement. Néanmoins, il met l’accent sur le fait que « tout le monde vous dira qu’il veut une maison à lui32 ». Weil insiste également sur le fait que dans une société idéale enracinée, tout le monde devrait « posséder […] une maison et un peu de terre ». Elle ajoute :

La propriété privée est un besoin vital de l’âme. L’âme est isolée, perdue, si elle n’est pas dans un entourage d’objets qui soient pour elle comme un prolongement des membres du corps33.

Weil et Orwell ont ainsi anticipé le genre de pensée34 que développeront des écrivains comme Gaston Bachelard qui, dans la Poétique de l’espace, analyse le rôle que joue la maison dans le « sentiment de lieu » :

La maison vécue n’est pas une boîte inerte. L’espace habité transcende l’espace géométrique.

Dans le Quai de Wigan, le besoin qu’a l’ouvrier de s’enraciner dans un foyer familial est un signe de sa bonté et de son intelligence :

Un ouvrier ne se désagrège pas sous la pression de la pauvreté comme le fait quelqu’un de la classe moyenne. […] ils comprennent qu’être au chômage n’implique pas une perte de leur humanité. […] Les familles peuvent être pauvres sans que le système familial ne se désintègre35.

Même si pour Weil, c’est le travail en soi qui constitue l’élément essentiel de l’enracinement, l’existence d’un chez-soi et d’une famille est aussi extrêmement importante :

Quand le jeune ouvrier, rassasié et gorgé de variété, songerait à se fixer, il serait mûr pour l’enracinement. Une femme, des enfants, une maison, un jardin lui fournissant une grande partie de sa nourriture, un travail le liant à une entreprise qu’il aimerait, […] c’est assez pour le bonheur terrestre d’un être humain36.

Chez Weil et chez Orwell, la famille est l’expression d’un enracinement dans la tradition et révèle la compréhension intuitive des besoins humains transmise par la « vieille vie communautaire ». Loin d’être une pensée de droite, cette pensée ne peut envisager l’essor d’une structure familiale que dans un contexte ouvrier et socialiste. Leurs idées ne sont pas des idéaux théoriques ou des thèmes de propagande, mais le produit d’une expérience vraie parmi les ouvriers et les chômeurs, où l’importance du soutien familial s’est révélée première.

Le patriotisme des déracinés

Pour Orwell, malgré la pauvreté et les mauvaises conditions de travail, seule la classe ouvrière pouvait être véritablement considérée comme enracinée. Selon lui, l’enracinement se révèle à travers une forme de socialisme spontané :

L’ouvrier ordinaire […] est plus purement socialiste qu’un marxiste orthodoxe, parce qu’il sait ce dont l’autre ne parvient pas à se souvenir, à savoir que socialisme est justice et simple bonté [common decency37].

Orwell compare « le côté philosophique du marxisme » à un jeu où il faut trouver un petit pois caché sous trois dés à coudre : thèse, antithèse et synthèse :

Entités mystérieuses, […] je n’ai jamais rencontré un homme de la classe ouvrière qui éprouvait le moindre intérêt pour elles38.

Orwell considérait que le socialisme s’était fait corrompre par une idéologie inadaptée, théorique et dangereuse :

Le mouvement socialiste n’a pas le temps d’être une ligue de matérialistes dialectiques : il doit être une ligue des opprimés contre les oppresseurs39.

Il considérait l’intelligentsia communisante anglaise, les apologistes de Staline, comme le produit ultime du déracinement, issu « de la section urbaine et déracinée [rootless] de la classe moyenne40 ». Dans son essai « Dans le ventre de la baleine » (1940), Orwell décrit

le communisme de l’intellectuel anglais comme quelque chose qui s’explique assez facilement. C’est le patriotisme du déraciné [deracinated41].

Par conséquent,

quelqu’un de bon et d’ordinaire, qui sympathise avec les objectifs essentiels du socialisme, a l’impression qu’il n’est pas le bienvenu dans un parti socialiste42.

Weil avait remarqué précisément le même fossé entre une idéologie superficielle et un bon sens ouvrier spontané, lors de son séjour en Italie en 1937. Elle remarquait la résistance des ouvriers face à la mythologie fasciste :

Grâce au ciel, il n’y a pas dans ce pays que des gens obsédés par tous ces mythes, mais aussi des hommes et des femmes du peuple, des petits gars en combinaison bleue, dont la physionomie et l’allure n’ont visiblement été modelées que par le contact quotidien avec les problèmes de la vie réelle43.

Weil est entrée à l’usine en 1935 espérant rencontrer ce bon sens, cette bonté dont parle Orwell, sous la forme d’une fraternité et d’une solidarité ouvrières. Les brefs moments pendant lesquels sa vie semble être plus qu’un misérable esclavage sont ceux où elle reçoit des remarques agréables et des encouragements de la part de ses collègues d’usine : « Atmosphère libre et fraternelle, sans plus rien de servile ni de mesquin44 », « fraternité silencieuse avec le régleur45 », « ce peu de fraternité me met l’âme en joie au point que pendant quelque temps je ne sens plus la fatigue46 ». Malgré son épuisement à la fin de son séjour en usine, elle note néanmoins dans son Journal d’usine :

Gagné à cette expérience ? […] La capacité […] de goûter intensément chaque instant de liberté ou de camaraderie, comme s’il devait être éternel. Un contact direct avec la vie47

L’expérience de la camaraderie se révèle être la plus importante et elle remarque que la plupart des ouvriers n’éprouvent aucun intérêt pour le « contenu idiot » des tracts syndicaux48. Elle méprise les chefs révolutionnaires qui n’ont aucun contact avec le milieu prolétaire :

Quand je pense que les grands chefs bolcheviks prétendaient créer une classe ouvrière libre et qu’aucun d’eux – Trotsky sûrement pas, Lénine je ne crois pas non plus – n’avait sans doute mis le pied dans une usine et par suite n’avait la plus faible idée des conditions réelles qui déterminent la servitude ou la liberté pour les ouvriers – la politique m’apparaît comme une sinistre rigolade49.

Dans la Ferme des animaux, les cochons dirigeants forment une classe dominante entièrement séparée des autres animaux. Weil et Orwell dénoncent les dirigeants des partis socialistes et communistes comme ayant perdu tout contact avec la vie ordinaire et étant aveugles aux souffrances des prolétaires. Coupé de ses racines ouvrières, le communisme russe détruit la bonté prolétaire et la solidarité qu’il prétend célébrer. La perte de solidarité et l’érosion de la simple bonté sont les symptômes d’idéologies « déracinantes », telles que le communisme et le fascisme.

Obligations, enracinement et besoins terrestres

Ce qu’Orwell nomme simple bonté et ce que Weil nomme « obligation » sont les caractéristiques essentielles d’un État enraciné et réellement socialiste. Ni Weil ni Orwell ne comprennent quelle logique il pourrait y avoir à construire une structure éthique et politique qui situe l’ouvrier dans le vide, sans aucun lien ni racine, ni aucun contexte communautaire. Le concept éthique de common decency s’exprime à travers la confiance réciproque, la gentillesse, l’estime de soi et le bon sens dont Orwell trouve les traces parmi la classe ouvrière. Et Orwell, comme Weil, reformule l’injonction kantienne au respect universel (et abstrait) en mettant l’accent sur les besoins matériels de l’homme enraciné :

Le fait qu’un être possède une destinée éternelle n’impose qu’une seule obligation ; c’est le respect. L’obligation n’est accomplie que si le respect est effectivement exprimé, d’une manière réelle et non fictive ; il ne peut l’être que par l’intermédiaire des besoins terrestres de l’homme50.

Cela nous permet de comprendre pleinement la déclaration d’Orwell :

Comme ils ont raison [la classe ouvrière] de comprendre que le ventre vient avant l’âme, pas dans l’échelle des valeurs mais dans le temps51.

Joël Janiaud identifie cet aspect de l’éthique chez Weil :

Le choix weilien est donc le choix d’une réalité humaine première opposée à des abstractions porteuses d’une réalité seconde et fausse. La méfiance à l’égard des abstractions n’est pas la marque, chez elle, d’un particularisme qui s’opposerait à l’universalisme, mais bien plutôt le souci d’une éthique concrète, effective52.

L’application de ce point de vue à la pensée d’Orwell est entièrement justifiée :

La privation et le travail déshumanisant doivent être abolis avant que les vrais problèmes de l’humanité puissent être abordés. Le principal problème de notre époque est le déclin de la croyance en l’immortalité personnelle [ce que Weil nomme la « destinée éternelle » de l’homme], et il ne peut être résolu si l’être humain moyen est soit en train de travailler comme un bœuf, soit en train de trembler de peur devant la police secrète53.

Pour Weil, ainsi que pour Orwell, le respect et l’obligation, structurés autour des besoins matériels, fournissent un point de départ pour une société plus juste et plus enracinée.

Le déracinement et la classe dominante : patriotisme et totalitarisme

Ce discours sur les traditions et les racines rejoignait un sentiment patriotique très présent à droite mais que la gauche avait délaissé. Le patriotisme de Weil et d’Orwell, ainsi que leur anti­tota­litarisme (qui fut souvent considéré comme un simple anticommunisme), pouvaient sembler donner plus de poids encore à cette convergence avec la droite. Et c’est pour cette raison qu’ils furent tous deux perçus comme des penseurs de droite. Weil dut même écrire à Jean Wahl pour protester du fait qu’elle ne soutenait pas le gouvernement de Vichy ! Orwell dut quant à lui repousser les avances des cercles conservateurs qui lurent, à tort, la Ferme des animaux et 1984 comme une profession de foi conservatrice. Dans le cas de Weil, la volonté d’entrer en dialogue avec la droite semblait explicite et délibérée puisque le titre de l’Enracinement en fait une réponse critique aux Déracinés de Maurice Barrès. Cependant, leur pensée politique à tous les deux n’avait rien à voir avec le Blut und Boden des nazis. Weil et Orwell pensaient qu’il était indispensable à la politique de comprendre que la personnalité humaine est enracinée dans une communauté et dans des traditions, et que toute forme de table rase internationaliste ou d’expansionnisme fasciste et de mythologie raciste n’était en réalité qu’une aliénation de plus. Le patriotisme doit être encouragé, mais seulement parce que

on doit du respect à une collectivité, quelle qu’elle soit – patrie, famille ou toute autre –, non pas pour elle-même, mais comme nourriture d’un certain nombre d’âmes humaines.

Et Weil ajoute :

Il serait désastreux de [s]e déclarer contraire au patriotisme. Dans la détresse, le désarroi, la solitude, le déracinement où se trouvent les Français, toutes les fidélités, tous les attachements sont à conserver comme des trésors trop rares et infiniment précieux, à arroser comme des plantes malades54.

Dans son neuvième cahier, qui date de 1942, elle écrit :

La charité peut et doit aimer, dans un pays, tout ce qui est condition du développement spirituel des individus. C’est-à-dire […] le langage, les cérémonies, les coutumes, […], toute la poésie qui enveloppe la vie d’un pays. On peut et doit aimer ainsi tous les pays, mais on a des obligations particulières envers le sien propre55.

Orwell avançait à ce sujet une argumentation similaire, mettant en avant le fait que les pays tiraient une partie de leur importance et de leur valeur du fait qu’ils préservaient, par leur simple existence, la « poésie » des traditions et des cultures particulières. Dans « Le lion et la licorne », Orwell affirmait que

l’Angleterre a un parfum qui lui est propre. En outre, elle se perpétue, elle s’étend entre le futur et le passé, il y a en elle quelque chose qui persiste, comme en une créature vivante56.

Pour Weil, la participation à la vie culturelle de son propre pays est un « besoin de l’âme ». Orwell aussi l’associe à l’âme, en en faisant un aspect essentiel de notre identité psychologique et spirituelle :

C’est ta civilisation, c’est toi. Tu peux la haïr ou en rire autant que tu voudras, tu ne seras jamais heureux loin d’elle. […] Tu ne pourras jamais entièrement échapper aux marques qu’elle t’a laissées57.

En disant cela, Orwell n’est pas en train de louer aveuglément l’Angleterre, ou de chercher à démontrer sa supériorité sur les autres nations. En de nombreux endroits, il condamne l’hypocrisie anglaise, et particulièrement celle qui consiste à porter aux nues la liberté sur leur île, tout en l’éradiquant dans les colonies58. D’ailleurs, l’impérialisme est selon lui un produit du nationalisme qui est « inséparable de l’appétit du pouvoir » alors que le patriotisme n’est que « l’attachement à un mode de vie particulier que l’on n’a […] pas envie d’imposer à d’autres peuples59 ».

Orwell et Weil refusaient tous deux l’idée que le patriotisme appartiendrait à un discours de droite. Lorsqu’ils en parlaient, ils cherchaient à l’intégrer à une vision du monde socialiste et révolutionnaire, désirant bâtir un meilleur futur sur les fondations solides du passé. Et tous deux étaient clairs sur ce point. Dans « De droite ou de gauche, c’est mon pays », Orwell explique que :

Le patriotisme n’a rien à voir avec le conservatisme. C’est même l’opposé du conservatisme, puisque c’est un dévouement à quelque chose qui ne cesse de changer et qui est pourtant perçu comme demeurant mystérieusement le même. C’est un pont entre l’avenir et le passé. Nul vrai révolutionnaire n’a jamais été internationaliste60.

C’est la même idée qu’exprime Simone Weil lorsqu’elle se réclame d’un socialisme révolutionnaire et patriote :

L’amour du passé n’a rien à voir avec une orientation politique réactionnaire. Comme toutes les activités humaines, la révolution puise toute sa sève dans une tradition61.

Le patriotisme est, selon elle, une forme d’enracinement qui relie au passé. Le patriotisme n’est finalement chez eux deux qu’une expression des possibilités révolutionnaires du socialisme.

Les théories que Weil et Orwell ont chacun proposées concernant la nature des sociétés totalitaires se rejoignent en de nombreux points. Ils mettent tous les deux l’accent sur la destruction du passé et des communautés à l’œuvre dans les sociétés totalitaires, et voient dans la centralisation et la rationalisation de l’appareil étatique une caractéristique du totalitarisme. Comme nous l’avons déjà mentionné, ils considéraient tous deux qu’un patriotisme défensif, centré sur l’histoire et le passé, était un bon moyen de créer une société saine et enracinée. Or, dans les régimes totalitaires, les dirigeants réécrivent l’histoire, transformant la vérité historique en mensonge à vocation politique. Weil écrivit dans son huitième cahier, qui date de 1942 :

Le présent, nous y sommes attachés. L’avenir, nous le fabriquons dans notre imagination. Seul le passé, quand nous ne le fabriquons pas, est réalité pure62.

La destruction de cette réalité, la falsification du passé historique est une caractéristique des régimes totalitaires que Weil n’hésite pas à repérer déjà chez les Romains :

Ils ont privé les populations méditerranéennes de leur vie propre, de leur patrie, de leur tradition, de leur passé, à un degré tel que la postérité les a pris, sur leur propre parole, pour les fondateurs de la civilisation sur ces territoires63.

Dans ce cas, l’histoire « consiste à croire les meurtriers sur parole64 » ; et elle « n’est pas autre chose qu’une compilation des dépositions faites par les assassins relativement à leurs victimes et à eux-mêmes65 ».

Dans la Ferme des animaux, la falsification du passé devient l’un des moyens par lesquels les cochons totalitaires parviennent à subvertir la révolution. Lorsque les cochons se mettent à entrer dans des échanges commerciaux avec les fermiers voisins, le reste des animaux leur rappelle que la révolution l’avait interdit. Squealer, le cochon chargé de la propagande,

leur assura que la résolution visant à interdire le commerce et l’usage de l’argent n’avait jamais été adoptée, ni même envisagée […]. Et puisqu’il était de toute façon vrai qu’aucune résolution écrite à ce sujet n’existait, les animaux acceptèrent de croire qu’ils s’étaient trompés66.

Dans 1984, dans l’État totalitaire qu’est l’Océanie, le ministère de la Vérité s’occupe de modifier constamment le passé, effaçant les dissensions, les ennemis et les revers. À ce sujet, Winston, le héros du roman, se fait la réflexion : « Le passé n’avait pas seulement été modifié, il avait été détruit67. » Le rôle de Winston au sein du Parti était précisément de contribuer à falsifier les registres historiques :

Le passé était mis à jour, jour après jour, presque minute après minute. Toute l’histoire n’était qu’un palimpseste, effacé puis réécrit exactement aussi souvent qu’il était nécessaire68.

Orwell pousse à l’extrême la logique totalitaire de distorsion de l’histoire que Weil avait pointée du doigt. En outre, ces passages font aussi écho à ce que disait Weil du rôle des intellectuels et écrivains en régime totalitaire. Dans « Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale », elle écrivait :

L’actualité s’impose à nous d’une manière urgente, et nous menace de catastrophes qui entraîneraient, parmi bien d’autres malheurs déchirants, l’impossibilité matérielle d’étudier et d’écrire autrement qu’au service des oppresseurs69.

De même qu’un patriotisme enraciné se fonde sur la transmission de vérités historiques à travers des coutumes et des traditions, l’Enracinement et 1984 nous avertissent qu’une société totalitaire déracinée se fonde sur la réécriture de l’histoire et la destruction du passé.

La dictature bureaucratique

L’autre aspect des régimes totalitaires sur lequel Orwell et Weil ont mis l’accent est la centralisation, et le phénomène connexe de la bureaucratisation. Lorsqu’il écrivait 1984, Orwell avait été influencé par les théories que James Burnham avait développées dans l’Ère des organisateurs publiée en 1941, et par la théorie de la rationalisation du travail de Frederick Winslow Taylor70. Weil fut l’un des rares penseurs politiques, avec Bruno Rizzi, à avoir anticipé la pensée de Burnham. Cela n’a pas échappé à Camus qui, dans l’Homme révolté, remarquait :

Cette ère des technocrates annoncée par Burnham, il est d’une justice élémentaire de rappeler qu’il y a déjà dix-sept ans que Simone Weil l’a décrite dans une forme que l’on peut considérer comme achevée71.

L’objet de l’article qu’écrivit Weil en 1933 « Perspectives. Allons-nous vers la Révolution prolétarienne ? » est une réflexion sur les effets désastreux de la rationalisation du travail sur l’esprit humain, et sur le danger politique que présente la formation d’une classe technocratique dirigeant les chaînes de production :

Dans une telle situation, il est une fonction qui prend une importance primordiale, à savoir celle qui consiste simplement à coordonner ; on peut la nommer fonction administrative ou bureaucratique72.

Les administrateurs s’appuient sur la technologie, « dont l’évolution ne fait qu’augmenter leur pouvoir73 ». La critique essentielle qu’elle adresse à Marx est que, même si la propriété des moyens de production passait aux travailleurs, la subordination de ceux qui exécutent à ceux qui coordonnent demeurerait, et cela ne ferait que perpétuer « une structure sociale définie par la dictature d’une caste bureaucratique74 ».

Weil craignait qu’une révolution ne fasse que consolider le pouvoir des bureaucrates, et cette crainte était partagée par Orwell. C’est exactement par ce biais que la classe non productrice des cochons parvient à s’emparer du pouvoir dans la ferme des animaux :

Les cochons ne travaillaient pas vraiment : ils dirigeaient et supervisaient le travail des autres. Il était naturel qu’avec leurs connaissances supérieures ils se chargent de commander75.

Plus l’aspect totalitaire de la ferme s’accentue, plus les cochons deviennent bureaucrates :

Superviser et organiser l’activité de la ferme requérait, comme Squealer ne se lassait jamais de le répéter, un travail infini. […] Par exemple, Squealer leur disait que les cochons devaient dispenser chaque jour d’énormes efforts à travailler sur de mystérieuses choses appelées des « dossiers », « rapports », « brèves » et « mémorandums ». […] Cette activité était de la plus haute importance pour le bien-être de la ferme, disait Squealer. Mais pourtant, ni les cochons, ni les chiens ne produisaient leur propre nourriture, et ils étaient en très grand nombre, et ils avaient toujours grand appétit76.

Dans 1984 :

La nouvelle aristocratie était composée pour la plus grande part de bureaucrates, de scientifiques, de techniciens, […] [et] d’experts […]. Ces gens, qui venaient pour la plupart de la classe moyenne salariée et des rangs plus élevés de la classe ouvrière, avaient été formés et rassemblés par le monde aride des monopoles industriels et du gouvernement centralisé77.

Selon Weil, la centralisation du gouvernement est l’un des moteurs des régimes totalitaires puisqu’elle favorise le besoin qu’ont les bureaucrates d’encadrer des activités. Dès que le gouvernement centralisé est aux mains du pouvoir bureaucratique, l’oppression est permanente puisque aucun État centralisé ne cherchera jamais à se décentraliser78. Quant à Orwell, il rejetait fermement l’idée que son roman soit une œuvre antisocialiste et il préférait le décrire comme une mise en garde contre

les perversions auxquelles sont sujettes les économies centralisées et qui sont déjà apparues en partie dans les pays communistes et fascistes79.

L’une de ces perversions n’est autre que l’emprise sur le pouvoir évoquée par Weil. En Océanie, les bureaucrates ont renversé les capitalistes en organisant une pseudo-révolution communiste, mais la collectivisation autoritaire et centralisée a contribué à créer une structure d’État qui semble pouvoir se perpétuer indéfiniment :

Le mouvement de pendule si familier allait se produire à nouveau, puis cesser. Comme d’habitude, les « Hauts » allaient être renversés par les « Moyens », qui allaient devenir les « Hauts » à leur tour ; mais cette fois, grâce à une stratégie réfléchie, les « Hauts » pourraient conserver leur position de manière permanente80.

Ce désir d’emprise permanente sur le pouvoir révèle le fait que les dirigeants le considèrent non comme un moyen mais comme une fin en soi. Selon Weil,

la recherche du pouvoir, du fait même qu’elle est essentiellement impuissante à se saisir de son objet, exclut toute considération de fin, et en arrive, par un renversement inévitable, à tenir lieu de toutes les fins81.

Le tortionnaire nietzschéen O’Brien décrit par Orwell offre au lecteur un aperçu de ce que Richard Rorty, citant Irving Howe, a appelé une société « post-totalitaire » dans laquelle la classe intellectuelle et coordinatrice a pris le pouvoir et ne l’abandonnera pas82. C’est bien ce qu’exprime l’image cauchemardesque du futur que O’Brien brosse à Winston après son arrestation :

Si tu veux te faire une image du futur, imagine une botte écrasant un visage humain – pour toujours83.

Orwell considérait que les dangers dépeints par Burnham (et Weil) étaient bien réels et, selon lui, l’hypocrisie de l’intelligentsia laissait prévoir un tel avenir. Son œuvre est une tentative délibérée de l’empêcher. Dans « Pourquoi j’écris », il affirmait :

Chaque ligne des œuvres sérieuses que j’ai écrite depuis 1936 a été écrite contre le totalitarisme et pour un socialisme démocratique.

Stephen Ingle remarque qu’Orwell écrivait principalement pour la classe dirigeante qu’avait décrite Burnham (et Weil) dans la mesure où il les considérait comme une élite dangereuse attirée par le pouvoir pour lui-même et par les régimes totalitaires, qu’ils soient fascistes ou communistes, tous deux n’étant séparés que par une différence de degré, non de nature84.

*

Des penseurs comme Weil et Orwell, qui sont inclassables, n’échappent pas nécessairement à toute comparaison. En effet, dans de tels cas, celle-ci peut permettre de révéler les moments où leur pensée entre en dialogue avec leur époque, malgré leur caractère hétérodoxe. Weil et Orwell, en tant que contemporains, étaient confrontés à la même époque turbulente, déchirée entre des idéologies opposées. Ils ont réagi de manière remarquablement similaire, en abandonnant le milieu académique afin de faire l’épreuve directe de la dégradation et de la dépravation qu’inflige l’oppression. Cette expérience immédiate de la pauvreté et de la vie en milieu industriel, ainsi que celle de la guerre en Espagne, les a poussés à conclure que le fondement du bonheur humain, ainsi que le seul véritable bastion contre l’idéologie totalitaire, ne pouvait se trouver que dans l’enracinement dans le passé à travers la communauté et les traditions, et dans des conditions matérielles qui respectent les besoins fondamentaux de l’homme. Ils mirent tous deux l’accent sur le fait que les idéologies totalitaires prétendaient satisfaire les besoins de l’individu, tout en détruisant en réalité son enracinement.

Nous n’avions malheureusement pas la place d’analyser ici leurs conceptions, très similaires, de l’impérialisme, ni leur opinion concernant la possibilité d’une véritable révolution politique. Néanmoins ces idées sont essentiellement des variations autour de celle de communauté enracinée, qui préserve le passé tout en sachant évoluer pour pouvoir refléter les événements et les valeurs du présent. La société idéale de Weil et d’Orwell est ainsi

quelque chose qui ne cesse de changer et qui est pourtant perçu comme demeurant mystérieusement le même.

Il est d’ailleurs tentant de lire rétrospectivement 1984 et l’Enracinement comme un diptyque politique : la prophétie dys­topique d’Orwell révèle la maladie du déracinement, et le tableau utopique d’une société décentralisée et enracinée peint par Weil offre l’espoir d’un remède.

  • *.

    Université d’Oxford.

  • 1.

    Richard Rees, George Orwell: Fugitive from the Camp of Victory, Londres, Secker and Warburg, 1961, p. 7.

  • 2.

    George Orwell, The Road to Wigan Pier, Londres, Penguin, 2001, p. 138 (nous traduisons toutes les citations de l’anglais).

  • 3.

    G. Orwell, “Looking Back on the Spanish Civil War”, Shooting an Elephant and Other Essays, Londres, Penguin, 2009, p. 183 (« Jamais il n’a éclaté une bombe/Qui puisse briser l’âme de cristal »).

  • 4.

    Simone Pétrement, la Vie de Simone Weil, Paris, Fayard, 1972, p. 127.

  • 5.

    Bernard Crick, George Orwell: A Life, Londres, Secker and Warburg, 1980, p. 113.

  • 6.

    Jacques Cabaud, l’Expérience vécue de Simone Weil, Paris, Plon, 1957, p. 153.

  • 7.

    S. Pétrement, la Vie de Simone Weil, op. cit., p. 319.

  • 8.

    S. Weil, Œuvres, Florence de Lussy (sous la dir. de), Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 1999, p. 141.

  • 9.

    S. Pétrement, la Vie de Simone Weil, op. cit., p. 318.

  • 10.

    Simone Weil, Ann Reynaud, Leçons de philosophie (Roanne 1933-1934), Paris, Plon, 1959, p. 139.

  • 11.

    G. Orwell, The Road to Wigan Pier, op. cit., p. 138.

  • 12.

    Ibid.

  • 13.

    S. Weil, Œuvres complètes, t. II, vol. 2 : Écrits historiques et politiques. L’expérience ouvrière et l’adieu à la révolution (juillet 1934-juin 1937), Paris, Gallimard, 1991, p. 148.

  • 14.

    Ibid., p. 148.

  • 15.

    Ibid., p. 290.

  • 16.

    G. Orwell, “Why I Write”, Shooting an Elephant…, op. cit., p. 8.

  • 17.

    Cité dans Palle Yougrau, Simone Weil, Londres, Reaktion Books, 2011, p. 115.

  • 18.

    Margery Sabin, “The Truths of Experience: Orwell’s Nonfiction of the 1930s”, dans John Rodden (ed.), The Cambridge Companion to Orwell, Cambridge, Cambridge University Press, 2007, p. 45.

  • 19.

    S. Weil, l’Enracinement, dans Œuvres, op. cit., p. 1057.

  • 20.

    Ibid., p. 1052.

  • 21.

    S. Weil, Œuvres complètes, t. VI, vol. 1 : Cahiers (1933-septembre 1941), Paris, Gallimard, 1994, p. 172.

  • 22.

    Ibid., p. 221.

  • 23.

    S. Weil, Œuvres complètes, t. II, vol. 2, op. cit., p. 298-299.

  • 24.

    S. Weil, l’Enracinement, dans Œuvres, op. cit., p. 1053.

  • 25.

    Ibid., p. 1056.

  • 26.

    Ibid., p. 1056.

  • 27.

    G. Orwell, A Clergyman’s Daughter, Londres, Secker and Warburg, 1986, p. 249.

  • 28.

    Id., Coming up for Air, Londres, Penguin, 2000, p. 92.

  • 29.

    Ibid., p. 166.

  • 30.

    G. Orwell, The Road to Wigan Pier, op. cit., p. 108.

  • 31.

    Ibid., p. 73.

  • 32.

    Ibid., p. 64.

  • 33.

    S. Weil, l’Enracinement, dans Œuvres, op. cit., p. 1048.

  • 34.

    Voir Michel Sourisse, « Le passé comme besoin de l’âme », dans Chantal Delsol (sous la dir. de), Simone Weil, Paris, Le Cerf, 2009, p. 323. Cet accent mis par Weil et Orwell sur la maison anticipe aussi la pensée de Heidegger sur le lieu vécu dans « Bâtir, habiter, penser » (1951), dans Essais et conférences, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 2001.

  • 35.

    G. Orwell, The Road to Wigan Pier, op. cit., p. 81.

  • 36.

    S. Weil, l’Enracinement, dans Œuvres, op. cit., p. 1073.

  • 37.

    G. Orwell, The Road to Wigan Pier, op. cit., p. 164.

  • 38.

    Ibid., p. 164.

  • 39.

    Ibid., p. 206.

  • 40.

    G. Orwell, The Road to Wigan Pier, op. cit., p. 169.

  • 41.

    Id., “Inside the Whale”, Collected Essays, Journalism and Letters of George Orwell, vol. 1 : An Age Like This, 1920-1940, Londres, Penguin, 1970, p. 565.

  • 42.

    Id., The Road to Wigan Pier, op. cit., p. 169.

  • 43.

    S. Weil, Œuvres, op. cit., p. 645.

  • 44.

    Id., la Condition ouvrière, Paris, Gallimard, coll. « Idées », 1964, p. 56.

  • 45.

    Ibid., p. 61.

  • 46.

    Ibid., p. 66.

  • 47.

    S. Weil, la Condition ouvrière, op. cit., p. 144.

  • 48.

    Ibid., p. 67.

  • 49.

    Id., Œuvres, op. cit., p. 142.

  • 50.

    S. Weil, l’Enracinement, dans Œuvres, op. cit., p. 1029 (nous soulignons).

  • 51.

    G. Orwell, “Looking Back on the Spanish Civil War”, art. cité, p. 180-181.

  • 52.

    Joël Janiaud, « Simone Weil et le déracinement du moi », dans Valérie Gérard (sous la dir. de), Simone Weil, lectures politiques, Paris, Éd. Rue d’Ulm, 2011, p. 42.

  • 53.

    G. Orwell, “Looking Back on the Spanish Civil War”, art. cité, p. 180.

  • 54.

    S. Weil, l’Enracinement, dans Œuvres, op. cit., p. 1131.

  • 55.

    Id., Œuvres complètes, t. VI, vol. 3 : Cahiers (février 1942-juin 1942). La porte du transcendant, Paris, Gallimard, 2002, p. 205.

  • 56.

    G. Orwell, “The Lion and the Unicorn”, Collected Essays, Journalism and Letters of George Orwell, vol. 2 : My Country Right or Left, 1940-1943, op. cit., p. 76.

  • 57.

    Ibid., p. 76.

  • 58.

    G. Orwell, “Notes on Nationalism”, Collected Essays, Journalism and Letters of George Orwell, vol. 3 : As I Please, 1943-1945, op. cit., p. 412-413.

  • 59.

    Ibid., p. 411.

  • 60.

    G. Orwell, Collected Essays, Journalism and Letters of George Orwell, vol. 2, op. cit., p. 591.

  • 61.

    S. Weil, l’Enracinement, dans Œuvres, op. cit., p. 1057.

  • 62.

    S. Weil, Œuvres complètes, t. VI, vol. 3, op. cit., p. 109.

  • 63.

    Id., l’Enracinement, dans Œuvres, op. cit., p. 1055.

  • 64.

    Ibid., p. 1171.

  • 65.

    Ibid., p. 1168.

  • 66.

    G. Orwell, Animal Farm, Londres, Penguin, 2011, p. 43-44.

  • 67.

    Id., Nineteen Eighty-Four, Londres, Penguin, 1990, p. 38.

  • 68.

    Ibid., p. 42.

  • 69.

    S. Weil, Œuvres complètes, t. II, vol. 2, op. cit., p. 50.

  • 70.

    Voir Stephen Ingle, The Social and Political Thought of George Orwell, Abingdon, Routledge, 2006, p. 115.

  • 71.

    Albert Camus, l’Homme révolté, Paris, Gallimard, coll. « Nrf Essais », 1960, p. 266.

  • 72.

    S. Weil, Œuvres complètes, t. II, vol.1 : Écrits historiques et politiques. L’engagement syndical (1927-juillet 1934), Paris, Gallimard, 1988, p. 271.

  • 73.

    Ibid., p. 271.

  • 74.

    Ibid., p. 272.

  • 75.

    G. Orwell, Animal Farm, op. cit., p. 17.

  • 76.

    G. Orwell, Animal Farm, op. cit., p. 86-87.

  • 77.

    Id., Nineteen Eighty-Four, op. cit., p. 213.

  • 78.

    S. Weil, Œuvres complètes, t. II, vol. 2, op. cit., p. 105.

  • 79.

    Cité dans J. Rodden (ed.), The Cambridge Companion to Orwell, op. cit., p. 9-10.

  • 80.

    G. Orwell, Nineteen Eighty-Four, op. cit., p. 212.

  • 81.

    S. Weil, Œuvres complètes, t. II, vol. 2, op. cit., p. 58.

  • 82.

    Richard Rorty, “The Last Intellectual in Europe”, dans G. Holderness et al. (ed.), George Orwell, Londres, Macmillan, 1998, p. 141.

  • 83.

    G. Orwell, Nineteen Eighty-Four, op. cit., p. 280.

  • 84.

    Voir J. Rodden (ed.), The Cambridge Companion to Orwell, op. cit., p. 5.