Les irresponsables de Johann Chapoutot

Qui a porté Hitler au pouvoir ?


Johann Chapoutot livre une passionnante histoire politique de la fin de la République de Weimar et de l’arrivée des nazis au pouvoir en Allemagne au début des années 1930. S’appuyant sur une solide bibliographie presque exclusivement allemande, les mémoires des acteurs et de précieuses archives (malgré des destructions massives), inscrivant son récit dans le contexte de la crise économique de 1929, avec un style nerveux et flamboyant, son récit constitue une charge sans appel contre l’étroite clique d’hommes politiques conservateurs, nationalistes et libéraux qui a permis à Hitler de prendre les rênes du gouvernement — écorchant au passage le mythe selon lequel les nazis seraient arrivés démocratiquement au pouvoir.

Contre une interprétation de l’histoire de l’Allemagne qui réduit trop souvent la République de Weimar (dont la Constitution est votée en 1919) au «  prologue du nazisme  », l’historien rappelle que la République de Weimar fut aussi celle de «  l’ouverture, la liberté et l’espoir  ». Comment comprendre alors qu’elle ait conduit à l’exercice du pouvoir par les nazis ? La réponse des Irresponsables est que l’arrivée des nazis au gouvernement procède du choix délibéré d’une «  petite oligarchie désinvolte, égoïste et bornée  » qui cherche à tout prix à se maintenir au pouvoir, augmenter ses profits et contenir l’influence du Parti communiste (KPD). Ce faisant, ces « irresponsables  » assassinent la démocratie allemande.

Pour comprendre le choix de ces élites, il faut remonter à 1930, quand l’économiste Heinrich Brüning remplace le social-démocrate Heinrich Müller à la chancellerie du Reich. À l’aide de décrets (la presse raille le Dekretinismus) et autres ordonnances d’urgence (et non de lois votées par le Parlement), Brüning tente par tous les moyens de faire annuler les réparations imposées par le traité de Versailles (1919), pratique une politique de déflation (« austérité ») qui aggrave la crise et fragilise les travailleurs, sans parvenir à enrayer la dynamique électorale du Parti nazi (NSDAP). Il ne se maintient au pouvoir qu’avec le soutien du Parti social-démocrate (SPD), qui accepte que le gouvernement rogne sur les droits sociaux pour éviter le péril brun (on aurait aimé avoir plus d’éléments pour comprendre l’opposition communiste durant l’ensemble de la période étudiée).

À la présidence du Reich depuis 1925, le vieux militaire prussien Paul von Hindenburg «  cultive des obsessions d’homme de droite et des animadversions de barbon  ». Dans un contexte de crise agricole, il oppose ses intérêts de propriétaire foncier (Junker) corrompu à la paysannerie de la Prusse, «  protestante et protestataire  ». Sous la pression de ses proches conseilleurs (dont son fils, qui finira par le trahir), il dissout le Parlement à plusieurs reprises et accepte des entorses de plus en plus graves à la Constitution qui conduisent à une fulgurante présidentialisation du régime. Celle-ci reçoit la légitimation théorique du juriste Carl Schmitt (pour qui seul le président, katechon constitutionnel, peut «  sauver l’unité politique du peuple  ») et emporte l’enthousiasme du futur inspirateur de la Constitution de la Ve République, René Capitant.

Franz von Papen, du Centre catholique (Zentrum), prend la suite de Brüning comme chancelier en juin 1932. Il promeut «  l’idée indestructible du Saint Empire germanique  » en politique étrangère, dénonce «  l’assistanat  » des travailleurs allemands aux assurances sociales — «  le chômeur est fermement invité à se débrouiller tout seul  », assène-t-il — et attaque le «  bolchevisme culturel  » qui menacerait les fondements chrétiens de l’Allemagne — «  une ritournelle plutôt familière aux oreilles contemporaines  », souligne Chapoutot. À la suite d’un blocage politique et de mouvements sociaux dans la province la plus importante du Reich, son « coup de Prusse » (Preussenschlag), qui instaure la loi martiale dans le Land autonome, brise la gauche, qui devient explicitement son ennemi. Il est de plus en plus clair que le gouvernement veut prendre congé de la démocratie parlementaire, sans toutefois chercher à rétablir la monarchie.

Dans un contexte de violences politiques qui font craindre la guerre civile (le « meurtre de Potempa » à l’été 1932), une nouvelle campagne électorale voit se démener Hitler auprès des patrons. Celui-ci leur explique que la politique est «  la prise de conscience des intérêts vitaux d’un peuple et la conduite du combat pour la vie de ce peuple, par tous les moyens  ». Or, pour Hitler, les intérêts du peuple allemand sont alors menacés par «  l’internationalisme et la démocratie  ». Les patrons sont convaincus, d’autant plus qu’Hitler annonce sa volonté de réarmer l’Allemagne et de constituer un empire colonial à l’Est — «  c’est à une orgie de dividendes que le NSDAP convie  », commente Chapoutot.

Malgré cette agitation, Kurt von Schleicher est nommé chancelier en décembre 1932. La tentative avortée de ce dernier, dont le plan de relance semble convaincre un « front oblique » (Querfront) de la droite de la gauche (anticommunistes) à la « gauche » des nazis (derrière Gregor Strasser), aurait pu permettre à l’Allemagne d’éviter Hitler, selon une «  hypothèse contrefactuelle  » sérieuse. Mais les manigances de Papen en décident autrement et achèvent l’union des droites en janvier 1933.

À diverses reprises de son récit, Johann Chapoutot s’amuse à souligner les ressemblances des événements qu’il rapporte avec l’actualité. Ainsi, le magnat des médias et entrepreneur idéologique Alfred Hugenberg, qui diffuse sa ligne «  nationaliste, réactionnaire, raciste et antisémite  » pour préparer l’union des droites, est un «  précurseur de figures plus contemporaines telles que Robert Murdoch, Silvio Berlusconi ou Vincent Bolloré  ». Ou encore : «  On est médusé par l’imprudence politique et l’inconséquence tactique de Schleicher et de la camarilla : dissoudre le Reichstag au moment où les nazis sont au plus haut ?  » Certes, les acteurs de la domination économique ont changé, mais les analogies entre l’Allemagne de 1932 et la France de 2025 ont leur pertinence politique. Elles permettent à l’auteur d’avertir, avec d’autres (Pierre Serna, Grégoire Chamayou, Barbara Stiegler, Michaël Fœssel…), contre les dangers du libéralisme autoritaire.

Gallimard, NRF Essais, 2025
304 p. 21 €