Broadway-sur-Seine


La danse entre art et divertissement

L’Opéra, c’est ce que l’on fait dans une maison d’opéra devant un public d’opéra, et le musical ce que l’on fait dans un théâtre de musical devant un public de musical. Ce sont les attentes du public qui changent ce qui se passe sur scène. Sweeney Todd, lorsqu’il est représenté à l’opéra, a une tout autre dimension, pas seulement à cause de la taille du plateau, mais à cause de ce que le public apporte avec lui. Le public est notre ultime collaborateur.

Stephen Sondheim1

« Le Roi Lion, le règne prend fin… le 25 juillet » ! C’est ce qu’on peut lire actuellement sur des affiches placardées un peu partout dans la capitale pour donner un dernier élan à la comédie musicale qui fait « un carton » depuis près de trois ans à Paris, véritable exploit pour un musical américain ! À Paris, au théâtre Mogador, ce grand show théâtral produit par Disney a déjà attiré plus d’un million de spectateurs, dans une ville pourtant réputée imperméable à la comédie musicale et aux formes artistiques qui s’y attachent comme la musique légère et le « grand spectacle » avec ses artistes polyvalents, chanteurs, danseurs, acteurs, et ses multiples effets scéniques.

Du côté du théâtre du Châtelet, autre salle parisienne avec Mogador à avoir importé dès le milieu des années 1920 les grands succès de Broadway adaptés en français, Les Misérables débarquent de Londres dans une nouvelle production. Tout un symbole pour le plus gros succès de l’histoire du musical, toujours à l’affiche du West End depuis 25 ans et qui, ironie de l’histoire, est une œuvre britannique d’origine française avec une musique de Claude-Michel Schönberg et un livret d’Alain Boublil.

Cette volonté d’ouverture est incarnée par l’audacieux maître des lieux, Jean-Luc Choplin, qui depuis son arrivée au Châtelet en 2006 a entrepris de dépoussiérer l’institution parisienne devenue le temple du lyrique à partir des années 1980, en renouvelant le répertoire avec des chefs-d’œuvre de la comédie musicale en version originale. West Side Story et On the Town de Leonard Bernstein, The Sound of Music de Richard Rodgers et Oscar Hammerstein II. A Little Night Music de Stephen Sondheim ou encore Magdalena, l’unique comédie musicale américaine d’Heitor Villa-Lobos… autant de partitions mythiques passées du statut commercial à celui de patrimoine.

Ce patrimoine doit être accessible à tous ceux qui n’ont pas les codes sociaux de la culture bourgeoise

confie ce directeur hors norme, appelé par Rudolf Noureev à l’Opéra de Paris comme par Michael Eisner chez Disney à Los Angeles, chantre d’une création artistique qui décloisonne les genres mais qui monte une comédie musicale avec les moyens et la qualité de l’opéra.

Le Châtelet ne doit pas être une forteresse mais un volkstheater, un théâtre populaire et sophistiqué qui dans son rôle social fait de la légèreté une question grave…

explique celui qui a déjà programmé Candide de Leonard Bernstein,

une partition inclassable et engagée mais que l’on peut fredonner dans la rue en quittant le théâtre

ou encore Le Verfügbar aux enfers, une opérette écrite par Germaine Tillion au camp de Ravensbrück. Jean-Luc Choplin cite le cinéaste Einsenstein « ému devant la beauté du spectacle des sept nains entourant le cercueil de Blanche-Neige » comme le poète Novalis :

Quand par les chansons et les baisers Nous en saurons plus long que les [savants…

Dont acte la saison prochaine avec Show Boat (Mississippi), My Fair Lady et Sweeney Todd !

Offensive parisienne

Ce mouvement vers le grand public et le plus grand nombre est partagé par de nombreuses autres scènes publiques et un regard rétrospectif indique que depuis Notre-Dame de Paris (Palais des congrès, 1998) qui a marqué après quelques succès isolés le triomphe d’une comédie musicale à la française, Paris a développé son offre et redonne désormais au genre – aussi méconnu que facilement dédaigné – de l’élan et du talent. En ces temps de crise économique, les Parisiens et un large public de familles et de touristes qui arrivent de partout par cars entiers peuvent faire penser aux Américains qui durant la Grande Dépression s’engouffraient dans de grandes salles de spectacle pour y trouver du rêve et du divertissement !

La fièvre s’empare du public et pour le monde des arts et de la culture, il n’y a plus une seule définition de la culture. Comment, au pays de l’exception française et dans une ville qui croule sous l’offre culturelle, en est-on arrivé à plébisciter la comédie musicale, par nature liée à la langue anglaise et à l’histoire américaine, et à donner droit de cité à un théâtre musical léger et commercial ? L’extension de la « société des loisirs » et la diversification des multinationales dans l’industrie du divertissement se font-elles au détriment de la culture « savante » ? À l’heure où les effets du marché s’élargissent aux scènes publiques subventionnées et aux institutions artistiques, le mélange des genres entre art et divertissement, entre culture d’élite et culture populaire est au cœur du débat.

Pour la comédie musicale, cette tension est d’autant plus vive qu’en langue française un même mot désigne des formes de nature différente. D’un côté, la comédie musicale de Broadway (manifestation la plus originale de la culture américaine et dont certains ouvrages sont devenus des classiques comme Show Boat créé en 1927 et qui est la première du genre dans le sens moderne du terme), mais aussi celle du West End comme Cats ou The Phantom of the Opera d’Andrew Lloyd Webber. Ces spectacles s’exportent avec leur mise en scène dupliquée à l’identique de Hambourg à Sidney en passant par Tokyo. De l’autre côté, les opéras-rock pour les stades qui se résument à une succession de tubes en adoptant les méthodes de l’industrie musicale internationale pour se lancer par le disque (Les dix commandements de Pascal Obispo au Palais des sports en 2000, Roméo et Juliette de Gérard Presgurvic au Palais des congrès en 2001 et 2010 suivi de Mozart de Dove Attia à l’automne prochain). « Ce n’est pas que ce n’est pas bien, c’est autre chose », nuance Claude-Michel Schönberg à propos de ces shows qui, selon lui,

ont le mérite de donner l’habitude aux gens d’aller dans une salle pour en écouter d’autres chanter et raconter une histoire en même temps, quelle que soit leur qualité artistique.

Le public et l’influence américaine

Le compositeur des Misérables, qui vise un large public et pas seulement celui de théâtre déjà venu en 1991 lors d’une première tournée française, éclaire ainsi la difficulté qu’ont les pays méditerranéens à importer le musical anglo-saxon qui repose sur la musique et sur une imbrication particulière entre les paroles en langue anglaise et la partition musicale, souvent intraduisible. Autre frein, l’image du théâtre en France qui a besoin d’être restaurée selon Sandrine Mouras, directrice générale de Stage Entertainment France, une entreprise de divertissement qui a racheté le théâtre Mogador pour y accueillir en résidence les tournées de superproductions musicales internationales transposées en français comme Mamma Mia ! qui va succéder au Roi Lion dès le 28 octobre prochain. « La cérémonie des Molière, la fête du théâtre, n’est même pas diffusée en prime time à la télévision » souligne celle qui parle de « théâtre musical » mais aussi de « licence », de « marque », d’« expertise internationale » et de « marché à élargir ».

Il n’existe pas à Paris de vrai quartier des théâtres donnant à voir une pluralité de shows comme Broadway ou le West End et, contrairement à l’Allemagne, la France n’a pas non plus accordé beaucoup d’importance au nombre et à la diversité de ses institutions musicales et théâtrales. La plupart des salles parisiennes dédiées à la production musicale et dont le genre préféré est longtemps resté l’opérette ont abandonné face à l’inflation des coûts de production et à la désaffection du public jeune.

Ainsi La Gaîté-Lyrique détruite en 1986 à l’exception de sa façade2 devrait bientôt rouvrir, reconvertie en palais des nouvelles technologies…

Dans ce contexte, la production française du Roi Lion a été minutieusement préparée, bien qu’à l’origine il y ait le succès du film de Disney qui, après celui de La Belle et la Bête, a incité le studio à s’engager dans l’aventure du musical et à racheter un célèbre théâtre au carrefour de Broadway et de la 42e rue, comme le raconte Frédéric Martel dans Mainstream3. Surtout, la culture de masse made in USA s’étend sans partage et les combats de l’exception culturelle ne peuvent dissimuler le fait que la plupart des batailles culturelles des vingt dernières années ont été livrées sur le terrain de l’adversaire et de manière défensive comme en a témoigné la croisade contre Eurodisney4. La comédie musicale, comme le parc d’attraction de type Disney, est un fort symbole de cette culture « qui veut plaire à tout le monde » contre laquelle a pourtant été dressée pendant un demi-siècle « la barricade de l’esprit ». S’inspirant de New York et de Londres, on voit des écoles avec des master class et des cours de comédie musicale faire aujourd’hui florès à Paris, formant avec des bonheurs divers à l’interprétation, au chant, à l’écriture ou à la composition musicale…

Si la culture américaine progresse donc aux dépens de la culture européenne qui selon Frédéric Martel n’existe même plus – la seule culture mainstream commune aux peuples européens étant devenue la culture américaine –, Claude-Michel Schönberg balaye à son tour les préjugés en rappelant le scandale que Les Misérables ont provoqué à Londres en 1985. Car c’est au prestigieux Barbican Arts Center que ce musical a été créé et produit par Cameron Mackintosch et… la Royal Shakespeare Company, dans une mise en scène du directeur de l’époque Trevor Nunn. Depuis 25 ans, la Royal Shakespeare Company touche ainsi des royalties sur toutes les productions dans le monde, précise le compositeur qui souligne encore que la féerie du Roi Lion, avec ses marionnettes géantes et ses masques merveilleux a été créée par Disney mais dans une mise en scène de Julie Taymor, une figure du théâtre expérimental de New York « située à la marge de la marge ». Avec ses 20 millions de dollars d’investissement (vite amorti) qui en font la production la plus chère jamais produite à Broadway et ses six Tony awards, la principale distinction à Broadway, Le Roi Lion est toujours à l’affiche dans une douzaine de pays et à Broadway où il a été créé en 1997. Pour Julie Taymor, comme le rapporte Frédéric Martel, ce n’est ni purement de l’art, ni seulement du divertissement :

Je ne suis ni vraiment dans l’un, ni véritablement dans l’autre. Je suis ailleurs.

Ces ponts qui paraissent plus évidents à l’étranger qu’en France, comme le montre encore l’exemple de Francesca Zambella qui a signé la mise en scène de l’opéra de Benjamin Britten, Billy Budd pour l’Opéra Bastille et celle de La petite sirène présentée aux Pays-Bas par Stage Entertainment ne représenteraient-ils pas finalement le pari d’une complémentarité et d’une circulation entre les différents registres de la culture ? La comédie musicale montre que la création est partout et que l’entertainment qui a obligation de plaire et de durer peut être synonyme de qualité et séduire un public exigeant. C’est, dans un autre registre, ce que Jean-Luc Choplin revendique en parlant d’une culture en rhizomes, « ces racines qui courent un peu partout et qui prennent un malin plaisir à ressortir là où on ne les attend pas », tout en reprenant à son compte la devise de Marcel Duchamp : « Courant d’air, courant d’art. » Air du temps ?

  • 1.

    Dans Alain Perroux, la Comédie musicale, mode d’emploi, Paris, L’Avant-Scène Opéra, Paris, Éditions Premières Loges, 2009.

  • 2.

    Benoît Duteurtre, l’Opérette en France, Paris, Fayard, 2009 (ouvrage qui montre que les opérettes de l’entre-deux-guerres, comme celles de Maurice Yvain, constituent quasiment la comédie musicale à la française).

  • 3.

    Frédéric Martel, Mainstream. Enquête sur cette culture qui plaît à tout le monde, Paris, Flammarion, 2010. Voir aussi id., De la culture en Amérique, Paris, Gallimard, 2006.

  • 4.

    Voir Philippe Roger, l’Ennemi américain. Généalogie de l’antiaméricanisme français, Paris, Le Seuil, 2002.