Ce qu'il reste de la performance


Comment créer au présent quand celui-ci est envahi par le passé ? Cette question, qui a toujours traversé tous les champs artistiques, semble d’une actualité percutante à l’heure où, dans un jeu permanent entre les époques typiques de la création d’aujourd’hui, l’intérêt pour la performance chorégraphique s’est ravivé. Comment expliquer autrement que par la crise économique ce revival des années 1950-1970 sur la scène internationale ? En ce moment, des manifestations dédiées à la performance et ses traces font prendre la mesure de ce phénomène qui appelle lui-même d’autres interrogations : comment peut-on exposer un art vivant et éphémère ? Peut-on exposer une œuvre immatérielle qui semble incompatible avec l’idée même de conservation ? En proposant de relire un siècle de création artistique à travers les liens que les arts visuels ont entretenus avec la danse, l’exposition du Centre Pompidou, Danser sa vie – Art et danse de 1900 à nos jours, présentée jusqu’au 2 avril 2012 s’engouffre dans ce passionnant terrain d’exploration qu’est la performance.

D’autres manifestations sont à la croisée des disciplines : à New York, Performa, une biennale créée en 2005 par l’historienne de l’art Roselee Goldberg, prend les arts plastiques pour point de départ et les associe au débat d’idées1. Sur la côte Ouest des États-Unis, qui a vu les premières performances américaines d’Anna Halprin au milieu des années 1950, puis les events du danseur Merce Cunningham à Blackmountain College et les happenings du plasticien Allan Kaprow à Los Angeles, Pacific Standard Time: Art in L.A. 1945-1980 rassemble une cinquantaine d’expositions et un festival de performances jusqu’en avril 2012 : une manière de raconter l’avant-garde historique de la scène artistique californienne tout en montrant la force créatrice de Los Angeles aujourd’hui2. En France, citons la villa Arson, à Nice, qui exposera de juillet à octobre 2012 une recherche sur L’histoire de la performance sur la Côte d’Azur de 1951 à nos jours, le Nouveau Festival du Centre Pompidou jusqu’au 12 mars et la Biennale de la danse de Lyon en septembre 20123.

Danse et traces

Danser sa vie lance un autre défi. Avec son parcours en trois temps, « La danse comme expression de soi, de Vaslav Nijinski à Matthew Barney », « Danse et abstraction, de Loïe Fuller à Nicolas Schöffer », « Danse et performance, de Dada à Jérôme Bel », l’exposition rassemble une collection passionnante d’œuvres des figures majeures de la danse moderne et contemporaine et des artistes plasticiens qui ont gravité autour d’elle, d’Henri Matisse à Emil Nolde en passant par Jackson Pollock, Yves Klein et le plasticien Olafur Eliasson. Tout en se concentrant sur la danse expressionniste allemande (de Mary Wigman à Rudolf Laban et Pina Bausch) et sur la post-modern dance américaine qu’incarne Trisha Brown, l’exposition montre le rôle moteur de la danse dans tous les mouvements d’avant-garde, du futurisme au surréalisme en passant par De Stijl, et dans les grandes ruptures qui ont révolutionné l’art du xxe siècle.

La force de l’exposition est de montrer l’antériorité de la performance par rapport aux années 1960 (l’histoire de l’art retient aujourd’hui que la première performance a été donnée au cabaret Voltaire à Zurich avec Hugo Ball et Karavan en 19164). Elle montre encore que la volonté de transposer du vivant dans un espace muséal est une préoccupation de tous les artistes du xxe siècle et pas seulement celle des créateurs d’aujourd’hui.

Comme le confie Christine Macel, commissaire de Danser sa vie avec Emma Lavigne :

La problématique de l’exposition a consisté à se demander d’emblée comment exposer la danse et comment rendre perceptible dans le présent quelque chose de passé.

Nous sommes parties des traces laissées par les danseurs, traces qui ne sont jamais laissées par hasard, et nous avons exposé des représentations de la danse tout en nous intéressant à la résurgence de la performance comme pratique artistique dans l’art contemporain et dans notre société qui prise l’événementiel.

C’est sous forme de traces de peintures, de dessins, de photographies, de sculptures, de films et de notations que l’exposition invite donc à s’interroger sur la notion d’œuvre en danse qui, par son caractère éphémère et insaisissable, échappe5.

La lutte contre la mort

« Je n’aime pas l’histoire ni les musées, car ils ont une odeur de cimetière », écrivait Vaslav Nijinski dans ses Cahiers en 1919 à Saint-Moritz, avant de danser la guerre de façon hallucinée dans un des salons de la Suvretta House et de sombrer définitivement dans la folie après cette dernière « performance » publique. Comme si toute réponse sur la danse appartenait encore à Nijinski, on a pu voir l’an dernier des expositions qui privilégiaient les performances live comme Move de Stéphanie Rosenthal à Londres et Expo Zéro qui a inauguré le musée de la danse à Rennes, conçu par le chorégraphe Boris Charmatz comme un espace expérimental qui, paradoxalement, ne conserve rien. Danser sa vie est aussi ponctué de performances, avec la réactivation d’œuvres de Trisha Brown, Davide Balula et Alex Cechetti. L’action est unique, mais répétable, cadrée par un protocole qui peut être juste oral. Une fois interprétée, l’œuvre ne consiste pas en un objet mais en un événement.

On est invité à s’interroger sur les dispositifs de la représentation au musée dès la salle d’ouverture, avec le tryptique Danse de Paris de Matisse (1931-1933) mis en regard d’une œuvre live de Tino Sehgal, où, plusieurs fois par jour, un danseur évolue au sol. Comme l’explique Emma Lavigne :

Cette œuvre fait fusionner en un fondu enchaîné chorégraphique les mouvements quasi imperceptibles de deux performances filmées de Bruce Nauman réalisées en 1973 et ceux de Roll (1970) de Dan Graham où l’artiste roule au sol avec une caméra super 8 alors qu’une autre caméra enregistre cette chorégraphie d’un point de vue stable. En transposant ces œuvres fixées sur le support vidéo dans le champ et dans le continuum temporel de la performance live proposée dans l’espace du musée, Tino Sehgal vient revivifier cet infra-langage du corps.

Christine Macel le souligne :

Rares sont les artistes qui, sans éducation du corps, travaillent avec la danse de façon pertinente comme peut le faire par exemple Olafur Eliasson. Quant à Tino Sehgal, qui a été formé à la danse, il est un des rares danseurs à s’être déplacé dans le champ de l’art et à refuser de laisser une trace avec des scénarios qui ne se transmettent qu’au présent et oralement.

Ce jeune artiste britannique vivant à Berlin, qui a déjà vidé le musée Guggenheim de New York de ses œuvres pour y installer un couple enlacé à même le sol en train de rejouer les scènes de baisers les plus célèbres de l’histoire de l’art (Kiss), sera à la Tate modern, Turbine Hall, du 24 juillet au 28 octobre 2012. L’occasion de vérifier une nouvelle fois que, dans un musée, le vivant invite à interroger le mouvement et le geste6, geste qui apparaît et disparaît en même temps, et le corps s’impose comme une question.

  • 1.

    Voir « Roselee Goldberg, Performa, interview par Audrey Illouz », dans Artpress, février 2012.

  • 2.

    Voir « La scène de Los Angeles », dossier, dans Artpress, janvier 2012.

  • 3.

    Voir aussi Du dire au faire, publié par le MAC/VAL à l’occasion de son colloque sur la performance en décembre 2011.

  • 4.

    Voir « DADA Danse : à l’origine de la performance » de Marc Dachy, dans le catalogue Danser sa vie, publié à l’occasion de l’exposition, sous la direction de Christine Macel et Emma Lavigne, Paris, Éd. du Centre Pompidou, 2011.

  • 5.

    Voir Frédéric Pouillaude, le Désœuvrement chorégraphique. Étude sur la notion d’œuvre en danse, Paris, Vrin, 2009.

  • 6.

    Voir Michel Guérin, Philosophie du geste, Arles, Actes Sud, 2011.