L'art collaboratif ?
Réponse ou réaction aux questions suscitées par la mondialisation, le travail, la guerre et autres phénomènes qui caractérisent l’époque, y compris les pratiques artistiques et leurs modes d’existence ? Des expositions, des performances et des spectacles mettent actuellement en lumière le travail des artistes qui font œuvre commune, élaborent de nouveaux imaginaires communautaires et réactivent ainsi la question de la communauté et de l’utopie. Dans ses cours et séminaires au Collège de France (1976-1977), Roland Barthes, dont on célèbre cette année le centenaire de la naissance, invitait à penser qu’il n’est d’utopie que de la vie collective1.
Comme en écho aux notes de Barthes, le philosophe et anthropologue Bruno Latour estime aujourd’hui qu’« il n’y a pas de monde commun : il faut le composer ». Ainsi, à l’heure des appels à la « démocratie participative », des débats écologiques, des critiques du néolibéralisme et des réseaux sociaux, de nouvelles expériences et de nouveaux lieux de conception, de production et de collaboration voient le jour un peu partout dans le monde. Espaces et milieux de vie alternatifs, coopératives, laboratoires, etc. réaffirment un idéal de vivre-ensemble et interrogent le sens de la communauté.
Pour une nouvelle communauté de l’art
Nombreuses sont les tentatives artistiques pour mettre à distance les exigences imposées par la société économique ou culturelle (le marché, la rentabilité, le droit de propriété, le culte de l’individu, une esthétique normative…). L’aventure collective d’un dispositif intitulé les « Nouveaux commanditaires » est à cet égard passionnante : les œuvres d’art, comme à l’époque de la Renaissance, sont « commandées » par des personnes physiques ou morales. Un médiateur assure la relation avec les artistes et avec les pouvoirs publics, redessinant ainsi les rapports entre art et démocratie. L’œuvre résulte d’une volonté commune, s’inscrit dans un contexte, dans une communauté. Les « Nouveaux commanditaires », dont le but politique affiché est de « faire art comme on fait société », ont déjà à leur actif plus d’une centaine de réalisations avec des partenaires publics, les communes étant les plus nombreuses. Avec des artistes de renommée internationale tels Rémy Zaugg, Tadashi Kawamata, Michelangelo Pistoletto, Xavier Veilhan, Yona Friedman, Bertand Lavier… ils réalisent cette utopie : faire pénétrer la vie dans l’art et faire intervenir l’artiste dans la vie quotidienne2.
De cet engouement pour la « collaboration » témoigne la récurrence du terme dans les propos des artistes, qui aiment gommer l’idée d’auteur unique et se constituer en collectifs volontiers activistes, comme les collectifs Superflex ou Claire Fontaine, pour ne citer qu’eux. À la Biennale d’art de Venise, le collectif d’artistes Bgl a ainsi investi le pavillon du Canada, le transformant en petit commerce de quartier et en atelier d’artiste où règne un véritable bric-à-brac, avant de faire pénétrer les visiteurs dans une version grandeur nature du jeu de société Mousetrap (« le piège à souris »). Tout a été fabriqué à la main par ces artistes qui tournent le dos à l’idéologie libérale et interrogent avec humour l’hyperconsommation, le recyclage et l’intégration des citoyens à la signature de l’œuvre. Près de cinquante ans après le « Manifeste de la collaboration » présenté à cette même Biennale en 1968 par Michelangelo Pistoletto (né en 1933), figure du mouvement italien Arte povera et fondateur de la Cittadellarte (cité de l’art) à Biella, près de Turin, on voit renaître une utopie concrète qui cherche à faire de l’artiste l’acteur d’un nouveau « partage responsable ».
Dans ce recours à la « collaboration » et au collectif, où l’art devient un acteur central des mutations sociétales et où l’artiste envisage la création comme la seule activité capable de concilier les révolutions technologiques, les exigences environnementales et les valeurs humanistes, résident bien des fantasmes et des traces de modèles déjà éprouvés. La recherche de nouvelles communautés, reprise et constamment modifiée au fil de l’histoire, ne cesse d’interroger l’héritage des avant-gardes du xxe siècle, qui restent le modèle d’un engagement collectif articulant art et monde social. Toutes ont été marquées par des mouvements et des parcours communs et un partage de convictions esthétiques et politiques qui leur a permis d’affirmer leur radicalité, même au travers des conflits internes et des crises, les collectifs étant souvent éphémères… De Monte Verità au futurisme, de Dada à Dartington Hall, du Black Mountain College au Judson Church Theater, il n’est pas surprenant que toutes aient aussi privilégié la performativité et les arts du mouvement, la place du corps et l’improvisation étant centrale dans notre rapport au monde et dans la vie en société.
L’espoir de nouveaux modèles ?
Le Musée d’art contemporain de Berlin consacre jusqu’au 27 septembre 2015 une exposition au Black Mountain College3 qui, de 1933 à 1957 aux États-Unis, en Caroline du Nord, a été le théâtre d’une expérience communautaire sans précédent sur le plan artistique, éducatif et politique et où se sont retrouvés plasticiens, musiciens, chorégraphes et chercheurs, dont John Cage et Merce Cunningham. L’occasion pour la première fois en Europe de découvrir cette utopie fondatrice.
Élèves de Cunningham à New York, les chorégraphes Trisha Brown, Lucinda Childs et Steve Paxton continuent aujourd’hui de se produire depuis leurs premières expérimentations à la Judson Church, où ils ont bouleversé la danse en élargissant la syntaxe chorégraphique aux gestes du quotidien et à l’improvisation. Ces figures de la postmodern dance sont à nouveau à l’affiche du Festival d’automne à Paris en 20154, programmés aux côtés de la nouvelle génération de la danse américaine qui renoue le fil avec les enjeux d’aujourd’hui. Ainsi Faye Driscoll, avec une pièce intitulée Thank You for Coming : Attendance, étend la sphère d’influence de la performance pour encercler les spectateurs dans un rituel festif et joyeux qui permet l’émergence d’une collectivité entre cinq performers et spectateurs. Entre action et transformation, la chorégraphe s’interroge sur un monde gouverné par la performance quotidienne d’être soi.
Au Festival Montpellier Danse5, Trajal Harrell avec The Ghost of Montpellier Meets the Samurai donne à voir comment l’héritage postmoderne s’est greffé sur des influences esthétiques hétérogènes comme le voguing, danse du détournement et de l’exubérance pratiquée par les communautés homosexuelles de New York. Le Français Rachid Ouramdane présente Tenir le temps qui entraîne seize danseurs dans une spirale de gestes pour les soumettre à une mécanique qui les dépasse, faite d’actions rythmées, d’effets de mouvements-dominos, d’avalanches et de réactions en chaîne. Depuis les cercles et les rondes du Sacre du printemps de Nijinski, ses chaos scéniques et débordements de sens, la danse n’a jamais cessé de participer, sous des formes diverses et contradictoires, à l’élaboration d’imaginaires communautaires6.
Au-delà de la communauté « sur scène », on assiste aujourd’hui à la redistribution des tâches et des fonctions entre les différents intervenants d’un spectacle. Les œuvres fabriquent des associations, des collectifs, des relations, des médiations. Elles placent le public dans une situation d’expertise nouvelle, temporaire et éphémère. L’œuvre s’appréhende non plus seulement comme un lieu de représentations, mais aussi de manière pragmatique, comme lieu du commun, comme dispositif ouvert aux usages individuels ou collectifs, comme point de départ d’une interrogation sur le partage des responsabilités entre l’artiste et le public. Ces expérimentations, si elles gagnent diverses formes artistiques et des institutions prestigieuses, n’en restent pas moins marginales, comme toutes les utopies. Car le marché de l’art dans son ensemble est aujourd’hui plus que jamais marqué par les individus, les créateurs devenant eux-mêmes des marques, dont la pratique du collectif consiste avant tout à se faire entrepreneurs d’eux-mêmes et de leur travail, en recréant des ateliers dans lesquels, in fine, les collaborateurs ne sont que des exécutants.
- 1.
Roland Barthes, Comment vivre ensemble ? Cours et séminaires au Collège de France, 1976-1977, texte établi, annoté et présenté par Claude Coste, Paris, Le Seuil/Imec, coll. « Traces écrites », 2002.
- 2.
Didier Debaise et al. (sous la dir. de), Faire art comme on fait société. Les Nouveaux commanditaires (+ 2 Dvd), Dijon, Les Presses du réel, domaine art contemporain, coll. « Société des nouveaux commanditaires », 2013. Films réalisés par Jérôme Poggi et François Hers. Voir également le site internet du projet (http://www.nouveauxcommanditaires.eu/fr/).
- 3.
Signalons deux ouvrages récemment parus sur le sujet : Jean-Pierre Cometti et Éric Giraud (sous la dir. de), Black Mountain College. Art, démocratie, utopie, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2014 ; Alan Speller, Black Mountain College. Enseignement artistique et avant-garde, Bruxelles, La Lettre volée, 2014.
- 4.
Festival d’automne à Paris du 9 septembre au 31 décembre 2015.
- 5.
Festival Montpellier Danse, jusqu’au 9 juillet 2015.
- 6.
Deux versions magnifiques du Sacre du printemps sont à voir la saison prochaine à l’opéra Garnier (chorégraphie de Pina Bausch) et au Théâtre de la Ville (chorégraphie de Marie Chouinard).