Paul Klee en mouvement
Rassemblant les plus grands chefs-d’œuvre de Paul Klee avec une sélection de deux cent cinquante œuvres en provenance du Zentrum Paul-Klee de Berne et des plus grandes collections internationales et privées, l’exposition-rétrospective, « Paul Klee, l’ironie à l’œuvre », au Centre Pompidou1 propose de relire l’ensemble de l’œuvre de Klee dans le sillage de cette « ironie romantique », qualifiée de « bouffonnerie transcendantale » par le philosophe Friedrich Schlegel.
« Nul n’a besoin d’ironiser à mes dépens. Je m’en charge moi-même », note Paul Klee dans son journal en janvier 19062. Des débuts satiriques à l’abstraction politisée des années de crise (la politique nazie, la guerre et la maladie), de l’appropriation du cubisme à des échanges féconds avec Dada et les surréalistes, en passant par un détournement du constructivisme du Bauhaus, Klee n’a cessé d’affirmer une absolue liberté à l’égard des modernismes de son temps. Comme le résume Angela Lampe, commissaire de l’exposition :
Klee n’a eu de cesse de perfectionner une stratégie dialectique, fondement de l’ironie romantique, en développant un art qui porte en lui des qualités d’abstraction et de construction.
L’exposition qui retrace l’évolution artistique de Paul Klee réunit peintures, sculptures, dessins et peintures sous verre dont la moitié n’a jamais été montrée en France. Des gravures satiriques à l’art de composer l’espace, de jouer avec les formes et de rythmer les couleurs ; du théâtre mécanique au dialogue avec la nature qui doit permettre d’atteindre le domaine de l’invisible, la démarche créatrice de Klee repose sur la subjectivité et l’intuition, un détail végétal infime ou un trait dessiné. « L’art ne reproduit pas le visible, mais il rend visible. » Parmi les chefs-d’œuvre rares, on notera Vorführung des Wunders, qui dialogue avec Angelus Novus, deux aquarelles mythiques qui ont appartenu à la collection de l’écrivain Walter Benjamin ; l’aquarelle abstraite Gothique riant, le Funambule, Aquarium, Poissons dans le cercle, Masque de peur à l’apparence enfantine et les grands formats des années 1930, comme Insula Dulcamara qui, peint avec un vocabulaire formel élémentaire, reste son plus grand tableau jamais achevé.
« L’état habituel des choses dans l’espace, c’est l’état de mouvement »
Sauteur (1930), Ballet abstrait (1937) ou Danses sous l’empire de la peur (1938) témoignent encore de la passion de Klee pour le mouvement et la danse, une gestuelle qui le conduit à l’abstraction et lui permet d’exprimer ses émotions. La création commence, selon lui, au moment où un point est mis en mouvement. Dans son déploiement autonome, ce mouvement se développe alors comme une ligne libre, « dans une promenade pour elle-même3 ». Klee revient dans son œuvre tardive aux symboles du mouvement qu’il a développés plus tôt au Bauhaus, où il s’est lié d’amitié (comme Kandinsky et Moholy-Nagy) avec la danseuse Gret Palucca, figure emblématique de la nouvelle danse des années 1920 et dont les lignes diagonales produisent une dynamique tout en tension, entre angles et courbes qui résonnent avec ses recherches plastiques.
L’histoire de Klee reste indissociable de celle du Bauhaus, où il enseigne la théorie de la forme dès 1921 jusqu’à son départ pour la Kunstakademie de Düsseldorf en 1931, d’où il sera destitué par le régime nazi en 1933 qui le considère comme un artiste dégénéré. Il développe, dès ses dessins de jeunesse, une réflexion à la fois théorique et sensible. Aux questions formelles d’une grande complexité, Klee apporte à ses étudiants des réponses passionnantes à partir d’exemples concrets. Pour les initier à la perspective, il fait appel à l’image des rails d’un chemin de fer ; pour représenter picturalement la musique, il « microscopie » deux mesures d’un mouvement de Bach ; pour expliquer le rapport entre les couleurs à partir de l’arc-en-ciel, il demande aux étudiants un échantillonnage à sept degrés d’inauthentiques paires de couleur4.
Depuis la Suisse où il s’est réfugié, Klee regarde la guerre dévaster l’Europe. Une sclérodermie atrophie peu à peu ses facultés vitales dès 1935. Corps désarticulés qui mélangent homme et instrument, dessins presque grossiers, colère qui jaillit comme le rouge… La figure du trapéziste restera, jusqu’à la fin de sa vie, une sorte de double de l’artiste comme en témoigne ce Drame au trapèze de 1939, qui évoque la maladie qui l’empêche de dessiner et qui l’emportera bientôt. Pour Pierre Boulez, grand admirateur de Paul Klee, son insoumission, sa façon de poser simultanément le principe et la transgression, serait la plus importante des leçons de Klee qui qualifiait lui-même son œuvre de « polyphonique », une œuvre que l’évolution du monde contemporain semble avoir rendue plus aiguë que jamais.
- 1.
Du 6 avril au 1er août 2016. Ce parcours stimulant s’accompagne d’un catalogue scientifique richement illustré sous la direction d’Angela Lampe (Paris, Centre Pompidou, 2016) et d’une anthologie, En souvenir de Paul Klee, qui présente vingt témoignages traduits de contemporains de l’artiste comme Kandinsky, Kahnweiler et ses étudiants. Un colloque international, en partenariat avec le Goethe Institut de Paris et le Centre allemand d’histoire de l’art, réunira des spécialistes de Paul Klee les 19 et 20 mai 2016.
- 2.
Paul Klee, Journal, traduit de l’allemand par Pierre Klossowski, Paris, Grasset, 2011.
- 3.
Voir, au Centre Paul-Klee de Berne, la collection Images en mouvement tout au long de l’année 2016.
- 4.
Voir Paul Klee, Cours du Bauhaus (Weimar, 1921-1922). Contributions à la théorie de la forme picturale, Paris, Hazan et Musées de Strasbourg, 2004. Voir aussi l’article de Marianne Jakobi dans Critique d’art no 24, automne 2004.