Pop et rock : souvenirs, archives et remix


Cinquante ans après le premier concert des Rolling Stones, le 12 juillet 1962, sur la scène du Marquee club à Londres, les spéculations vont bon train sur l’héritage que nous laisse le rock’n’roll. Alors que les Stones préparent une tournée 2013, David Bowie, autre star du rock, sera à l’affiche du Victoria and Albert Museum de Londres au printemps prochain avec l’exposition « David Bowie is » : une rétrospective qui, par son seul titre, montre que l’histoire du rock s’apparente désormais à une gigantesque archive accessible à tous grâce aux flux d’informations qui ont bouleversé les modes de production, de diffusion et de consommation. Du côté des arts plastiques, le Metropolitan Museum of Art (Met) de New York accueille jusqu’à la fin de l’année une exposition consacrée à Andy Warhol, le pape du pop art, et à son héritage dans l’art contemporain à travers des œuvres d’artistes comme Jeff Koons et Damien Hirst.

Comment la culture pop recycle-t-elle son passé pour s’inventer un futur ? C’est la question que pose le critique de rock Simon Reynolds dans son ouvrage Rétromania1, et à laquelle la création artistique et chorégraphique semble apporter des réponses…

Un va-et-vient entre les époques

À l’heure de l’internet 2.0, de YouTube, de l’inflation du mélange des genres entre art contemporain, théâtre, performance et danse, le pop’n rock est omniprésent aujourd’hui sur les scènes de danse tandis que l’art contemporain s’intéresse de plus en plus à la danse. Les chorégraphes Jérôme Bel et Michael Clark sont les figures emblématiques de cette tendance qui jouent et déjouent le concert rock et la performance scénique et sont invités dans les musées et les manifestations les plus prestigieuses d’art contemporain comme la Documenta 13 à Kassel, la Tate Modern de Londres et le Whitney Museum à New York.

Michael Clark, artiste punk issu de la Royal Ballet School, a fait découvrir la danse comme art visuel au public londonien des années 1980 qui ne connaissait que la culture clubbing. Il présente une nouvelle création2 qui utilise les musiques de David Bowie, Iggy Pop et Lou Reed. Huit danseurs, moulés dans des rayures et des paillettes d’argent qui rappellent l’utopie et les excès d’une génération dont l’esthétique est marquée par le Velvet Underground, dansent sur fond d’écran géant où Bowie chante Heroes. Michael Clark crée ses pièces en faisant un montage (sample), en travaillant sur la répétition et la citation de son propre répertoire. D’autres spectacles témoignent de cette mode de la reprise et de la reconstruction. Pierre Rigal va au bout de l’expérimentation sonore en chorégraphiant Micro, un concert rock avec le turbulent trio de Moon Palace et une musique originale jouée en direct : guitares électriques, amplis et rockers en cuir, temps d’attente et baisses de tension donnent à entendre et à voir un vrai concert3. Dans un nouveau solo créé au festival d’Avignon, Christian Rizzo décrit la vie du danseur nomade en faisant passer son interprète de la transe au clubbing et par d’autres états avant de l’abandonner sur Smells like Teen Spirit de Nirvana.

Let’s Dance!

The Show Must Go On de Jérôme Bel a fait date en 2001 en réunissant vingt interprètes et un DJ sur des tubes sélectionnés sur internet et Mtv. Les paroles de ces chansons pop fonctionnent comme autant de ready-made à la manière de Marcel Duchamp qui déterminent l’action des interprètes qui arrivent ensemble sur scène au son de Come Together des Beatles et qui se mettent à danser sur le refrain de David Bowie, Let’s Dance! En mars dernier, à la Tate Modern, c’est pour une performance spécialement conçue pour être diffusée sur YouTube que Jérôme Bel a repris sa pièce Shirtology. À la Documenta 13 et au festival d’Avignon cet été, sa dernière création, Disabled Theater, a créé l’événement4. Dans ce nouveau volet d’un projet artistique sériel où danseurs, acteurs ou amateurs sont à la fois le sujet et le matériau des pièces, il travaille avec des acteurs handicapés mentaux de la troupe Theater Hora. Le spectacle raconte le processus de création retraçant ce que le chorégraphe a demandé aux acteurs qui ont une perception brute de ce qui les entoure et la manière dont ceux-ci ont répondu de façon libre et subjective par des bribes de paroles et des danses. Jérôme Bel a expliqué avoir souhaité « mettre en lumière leur handicap pour mieux le banaliser et interroger les frontières entre la normalité et l’anormalité ». La distance entre la danse de création « artistique » et la danse populaire « sans légitimité » tombe d’un coup comme tombe aussi la distance entre scène et public. Sur des musiques de Michael Jackson, Abba ou Justin Bieber, ces jeunes acteurs professionnels et danseurs amateurs nourris de rap, de pop et d’électro, donnent à voir des corps vêtus de tee-shirts et de baskets qui ne sont ni beaux, ni puissants, ni disciplinés mais qui, dans leur vulnérabilité, confondent l’art avec la vie.

En ce sens, ces « freaks » – le mot est lâché sur le plateau – diffèrent peu des jeunes danseurs suédois du Ballet Cullberg avec qui le Canadien Benoît Lachambre a travaillé pour donner corps à la voix de la chanteuse Janis Joplin dans une pièce intitulée JJ’s Voices5, car sur le plateau, en baskets et sweats à capuche trop grands pour eux, ces danseurs de formation classique laissent éclater la même joie de danser autour de la voix forte et fragile de Janis Joplin qui module, déstabilise et électrise leurs mouvements.

Citation et création

Aujourd’hui, la danse est partout : Danse avec les stars sur TF1, bals dans les théâtres où c’est aux spectateurs de danser, Lunch Beat inventés par les Suédois pour aller danser sur de la musique electro-house pendant la pause déjeuner6 ou encore « la reconsidération de l’amateur et du volontaire comme porteur de créativité… » comme le confie Anne-Karine Lescop qui, avec Catherine Legrand des Carnets Bagouet, reprend au Théâtre de la Ville Jours étranges du chorégraphe Dominique Bagouet, disparu il y a vingt ans7.

Cette pièce en apparence peu élaborée tire son titre de l’album des Doors, Strange Days. Les chansons, interprétées aujourd’hui par dix adolescents amateurs, qui crient au lieu de chanter, retrouvent l’énergie à l’état brut et la fraîcheur de mouvement qui accompagnait la première apparition du rock.

Récupération ? Recyclage ? Quel élan créatif reste-t-il au milieu de ces archives pop et de ce vaste marché du loisir ? La danse contemporaine révèle ce qui est en jeu aujourd’hui dans la création : un va-et-vient entre les époques, entre l’élite et les masses, entre le haut et le bas de la culture commune. Jouant sur la proximité entre scène et public, elle semble dessiner des lignes d’avenir où la citation peut retrouver du sens en se livrant au jeu du montage et de la réinvention.

  • 1.

    Simon Reynolds, Rétromania, Marseille, Le Mot et le reste, 2012.

  • 2.

    À la Maison des arts de Créteil du 22 au 24 novembre 2012, puis il reprend Come, Been and Gone en tournée en 2013.

  • 3.

    Le théâtre du Rond-Point à Paris programme un festival « Rigal dans tous les sens » du 13 novembre au 1er décembre 2012.

  • 4.

    Elle sera présentée au centre Pompidou du 11 au 13 octobre 2012 dans le cadre du festival d’Automne à Paris.

  • 5.

    Au Phénix à Valenciennes le 22 novembre 2012.

  • 6.

    Au centre culturel suédois de Paris.

  • 7.

    Créé au Triangle de Rennes puis du 17 au 20 novembre 2012 au Théâtre de la Ville. Journée d’hommage à Bagouet le 18 novembre.